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La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes. A condition de cliquer doucement sur la première photo, vous pouvez faire défiler toutes les images en grand format et haute résolution, ce que je vous conseille de faire avant d'entreprendre la lecture des articles abondamment illustrés.

jeudi 7 avril 2022

Une tulipe est baptisée Château de Cheverny

J'étais allée à Cheverny à l'automne dernier pour visiter le château, l'exposition Moulinsart et découvrir l'ensemble des parcs et jardins. Nous avions assisté à la plantation des premiers bulbes de tulipes, un travail colossal effectué à la main par une dizaine de jardiniers.

C'est une des spécificités du domaine que d'offrir un ruban multicolore aux visiteurs dès les premiers jours du printemps d'une taille monumentale de 250 mètres de long sur 12 de large. Ce sont des tulipes de la variété Triumph, de couleur rouge, orange, rose et jaune, plus resplendissantes les unes que les autres.

Il méritait qu'on revienne le contempler en pleine floraison, et d'autant plus cette année puisqu'une tulipe serait baptisée du nom de Cheverny.

L'événement s'inscrit dans une certaine logique. D'abord parce que, comme je viens de l'écrire, le château célèbre depuis neuf ans cette fleur emblématique des Pays-Bas, objet de spéculations inouïes autrefois. Ensuite parce qu'il possède déjà d'une fleur à son nom, une rose créée par les Jardineries Georges Delbard en 2017 et qui a remporté tous les prix, signe que la marquise Cosntance de Vibraye a eu le bon oeil en la choisissant.

Avant cette cérémonie, tout a commencé par un "mariage" entre les propriétaires du célèbre monument loir-et-chérien et Jan Ligthart, un producteur de bulbes renommé. Ils se sont associés pour développer et promouvoir une tulipe que Constance de Vibraye a elle-même choisie lors d’un voyage dans le nord de la Hollande. Il s’agit d’une déclinaison de la famille des tulipes du type "Triumph" et produira une tulipe à floraison précoce. Elle a pour ancêtre entre autres la fameuse variété "Strong Gold" qui, comme son nom l’indique, est connue pour sa force et sa robustesse.

C'est elle qui a élu la tulipe au cours d'un séjour effectué en Hollande l’année dernière organisé avec le concours de son Excellence monsieur l'ambassadeur des Pays-Bas en France Pieter de Gooijer. Celle-ci portera naturellement  le nom de "Château de Cheverny". La cérémonie a eu lieu aujourd'hui en présence de ses deux marraines la chanteuse française Chantal Goya et la créatrice de mode franco-néerlandaise Louise-Jacqueline Snoek, qui a d’ailleurs dessiné une robe inspirée de cette fleur et dont les créations firent l'objet d'une exposition dans la salle des Trophées.


Espérons que les plants auront apprécié le Monmousseau, un vin régional qui fut servi aux invités, en toute modération évidemment.
 
La joie était lisible sur les visages parce que le fameux ruban de tulipes, riche de 250 000 pieds, n'avait pas pu être admirés par les visiteurs en 2020 ni en 2021, à cause de l'épidémie de Covid. Non plus que les 100 000 autres tulipes plantées dans les différents jardins.
Pour le moment on peut voir de près la tulipe "Château de Cheverny" dans les bacs qui se trouvent près de l'Orangerie. Bien qu'elle soit robuste il n'est pas prévu de l'installer l'an prochain dans le fameux ruban. Je suis certaine que l'équipe de jardiniers trouvera pour elle le meilleur moyen de la mettre à l'honneur.

mercredi 6 avril 2022

Une soupe à la grenade de Marsha Mehran

J’ai été très troublée d’apprendre la dureté des épreuves que l’auteure a traversées, et sans doute y est-on d’autant plus attentif que la situation politique internationale, avec ce qui se passe en Ukraine, rappelle combien la barbarie peut être au rendez-vous du jour au lendemain pour beaucoup de personnes.

Une soupe à la grenade s'apparente aux romans feel-good mais il ne faut pas s'y tromper. Certains récits sont terribles (p. 95, 130, 230) et leur lecture ne laisse pas planer le doute sur ce que Marsha Mehran a subi.

La disparition inexpliquée de l'auteure qui a été retrouvée morte en 2014 dans des circonstances mystérieuses ajoute de l’effroi et son intention d’insuffler des sentiments joyeux dans son livre nous la rend encore plus touchante. Elle s’est en effet largement inspirée de sa propre histoire familiale pour composer ce roman. Cela étant la tragédie dont elle a été victime me paralyserait pour faire la moindre critique.
Trois jeunes sœurs ayant fui l’Iran au moment de la révolution (1979) trouvent refuge dans un petit village d’Irlande pluvieux et replié sur lui-même. Elles y ouvrent le Babylon Café et bientôt les effluves ensorcelants de la cardamome et de la nigelle, des amandes grillées et du miel chaud bouleversent la tranquillité de Ballinacroagh. Les habitants ne les accueillent pourtant pas à bras ouverts, loin s’en faut. Mais la cuisine persane des trois sœurs, délicate et parfumée, fait germer d’étranges graines chez ceux qui la goûtent. Les délicieux rouleaux de dolmas à l’aneth et les baklavas fondant sur la langue, arrosés d’un thé doré infusant dans son samovar en cuivre, font fleurir leurs rêves et leur donnent envie de transformer leur vie.
La description de la grenade et de ses vertus intervient assez loin (p. 227). J’ai beaucoup apprécié que les références à la cuisine ne soient pas anecdotiques mais toujours contextualisées. On voit, sans surprise, qu’elle agit comme un baume, parce qu’elle est synonyme de partage et parce que les spécialités iraniennes sont extrêmement odorantes. J’ai la chance de disposer d’épices venant de ce pays dans mes placards et je les utilise avec plaisir.

La présence de recettes n’est pas originale en soi. Mais ce qui l’est est que chacune est positionnée en rapport avec l’intrigue. Une soupe à la grenade est l’une d’elles et donne son titre à l’ouvrage. Pas une page qui ne célèbre les sens. On a le sentiment de respirer les parfums de l’Iran et les descriptions des plats font constamment saliver. A nous de vérifier si la magie opérera en tentant de faire aussi bien qu’elle en exécutant ses recettes.

Les emprunts à la culture persane et à la culture celte sont très agréables à suivre. Chaque soeur a sa personnalité et son propre regard sur la situation. Les personnages sont autant hauts en couleur d'un coté que de l'autre, sans oublier Estelle Delmonico, la charmante propriétaire italienne du restaurant.

Certes, tout est bien qui finit bien dans cette histoire dont on devine souvent les péripéties mais s’agissant d’un premier roman il faut saluer le talent de Marsha Mehran dont on aurait tant aimé découvrir plus de livres. Elle avait projeté d’en écrire sept.

Marsha Mehran a connu l’exil dans plusieurs pays : Argentine, États-Unis, Australie, avant de s'installer en Irlande avec son mari. Elle avait 27 ans lorsque parut La Soupe à la grenade, qui connut un succès immédiat. Le roman a été traduit en 15 langues et publié dans 20 pays. Suivront Rosewater and Soda Bread et The Saturday Night School of Beauty, avant qu'elle ne décède en 2014 dans des circonstances mystérieuses.

On peut aussi conseiller dans le même esprit le livre de nouvelles de Zoyâ Pirzäd, Le Goût âpre des kakis, paru chez Zulma en 2009, traduites du persan (Iran) par Christophe Balaÿ.

Une soupe à la grenade de Marsha Mehran, traduit de l’anglais par Santiago Artozqui, éditions Picquier, en librairie depuis août 2021

mardi 5 avril 2022

Le Voyant d’Étampes d'Abel Quentin

Je suis perplexe sur la sélection des 68. Quand la production est immense pourquoi privilégier, ou en tout cas offrir encore davantage de visibilité, à des livres qui ont déjà été récompensés comme Le parfum des cendres ou Le Voyant d’Etampes ? Que pouvons-nous leur apporter de plus ? N’est-ce pas une dilution d’énergie alors que des pépites vont rester dans l’ombre ? Chacun sait que les maisons d’édition poubellisent des dizaines de manuscrits de premier roman …

A propos de ce que je dirai de ce livre j’emprunterai la citation que son auteur, Abel Quentin, nous donne comme étant d’Albert Camus (p. 315) : je voudrais d’abord parler de mon empêchement à dire des choses définitives sur ce sujet.

Mais j’avouerai malgré tout d’emblée que je n’ai pas ressenti beaucoup de plaisir à feuilleter son œuvre. J’emploie ce terme de feuilleter car je serais malhonnête de dire que je l’ai lu dans son entièreté, ce qui ne m’a pas empêché de relever un nombre de fois élevé la récurrence de sa marque de voiture, une Toyota Prius. Je l’ai suivi comme on le fait d’un feuilleton dont les épisodes sont somme toute prévisibles, y compris la fin qu’on m’avait promise comme offrant un rebondissement.

La quatrième de couverture est d'habitude une sorte de résumé du sujet. Ici, dans une sorte de mise en abîme, on reprend un extrait imprimé page 125. "J’allais conjurer le sort, le mauvais œil qui me collait le train depuis près de trente ans. Le Voyant d’Étampes serait ma renaissance et le premier jour de ma nouvelle vie. J’allais recaver une dernière fois, me refaire sur un registre plus confidentiel, mais moins dangereux."
Universitaire alcoolique et fraîchement retraité, Jean Roscoff se lance dans l’écriture d’un livre pour se remettre en selle : Le voyant d’Étampes, essai sur un poète américain méconnu qui se tua au volant dans l’Essonne, au début des années 60.
A priori, pas de quoi déchaîner la critique. Mais si son sujet était piégé ?

J’aime croire ce qu’on me raconte. Si on me jure que Robert Willow a existé j’aimerais ne pas en douter, au moins le temps que durera ma lecture. Sinon comment vais-je savourer sa bio, même si elle n’arrive que page 236 ?  Pour cela il aurait fallu que la tour Prélude ait été réellement détruite comme le prétend  Jean Roscoff, qui estime hideux les bâtiments de la rue Archereau (p. 125). La plus haute tour d’habitation et le cours Florent.alors qu’elle se dresse encore dans le XIX° arrondissement. Il n’aurait pas fallu non plus que la secrétaire de l’université déplore que ce sera "ceinture et bretelles" (p. 159) en faisant un contre sens malheureux puisque cette expression québécoise signifie double sécurité. Rien à voir avec "faire ceinture".

Evidemment Robert Willow, à supposer qu’il ait existé, n’aurait pas pu habiter à Étampes rue de la queue du loup, mais plutôt rue de la queue du renard qui, elle, figure sur le plan de la ville. Certes ce qui est écrit plus loin à propos de SOS Racisme et de Canal + sont très intéressants mais quelle complexité à démêler le vrai du faux.

J’ai éclaté de rire quand le personnage, qui est tout de même censé être un ancien prof d’université, invoque une plâtrée de spaghettis (p. 109). Combien de fois m’a-t-on reprise en m’expliquant qu’il fallait employer "platée" ! Je pourrais pointer d’autres maladresses mais on va me rétorquer que j’agis comme le bloggeur (insignifiant) qui lui fait du tort. Et surtout on me fera observer que Le voyant d’Etampes, qui était aussi en lice pour le Goncourt et le Renaudot, a reçu le prestigieux Prix de Flore, ce qui est bien la preuve que je me fourvoie à le critiquer.

Alors poussons la logique jusqu’à applaudir le choix de la photo de couverture, en espérant que l’éditeur, à l’inverse de celui qui figure dans l’histoire, n’aura pas dépensé des fortunes en droits d’auteur (p. 102). Elle dégage une beauté singulière qui laisse présager l’accident comme celui d’Albert Camus et Michel Gallimard (1960), Roger Nimier (1962), … ou Gonzague Saint Bris (2017).

Et à plébisciter sa sortie le 18 août faisant mentir, encore une fois, l’éditeur en question, qui (p. 115) avait promis qu’une sortie en milieu d’année, en dehors de la grande boucherie de la rentrée littéraire, me permettrait une forme de visibilité.  On n’est pas à une contradiction près !

Les diatribes à propos de terrorisme intellectuel (p. 211) ne sont pas inintéressantes mais n’autorisent pas pour autant à crier au génie. N’empêche qu’un auteur qui louange la petite dame d’Auxerre (p. 221) remonte illico dans mon estime. Ce n’est pas si souvent qu’on glisse un hommage à Marie Noël.

Je ne m'appesantirai pas davantage, histoire de ne pas créer l'effet Effet Barbara Streisand que raille Abel Quentin, si ce n'est vous demander s'il possible de consacrer près de 400 pages à un personnage qui n’a pas existé et à un seul sujet fondamental : Pensez-vous qu’il est possible de parler de l’œuvre d’un Noir américain écrite dans les années 1950 sans dire qu’il était noir ? (p. 133)

Sans doute y répond-il lui même au début du roman : C’était mon destin et mon ingrate vocation que d’être Jean Roscoff, la promesse non tenue. Celui dont on énumère les qualités avant d’ajouter à voix basse : quel gâchis. Être une promesse non tenue : c’était mon unique horizon (p. 24).

Et il confirme plus loin : Être Robert Willow était un prétexte que j’utilisais pour obtenir ma propre réhabilitation, pour me faire mousser, moi (p. 116).

Abel Quentin raconte la chute d’un anti-héros romantique et cynique, à l’ère des réseaux sociaux et des dérives identitaires. Et dresse, avec un humour délicieusement acide, le portrait d’une génération. Né en 1985, Abel Quentin est avocat pénaliste. Il est aussi l’auteur d’un premier roman déjà très remarqué, Sœur (sélection prix Goncourt et finaliste du prix Goncourt des lycéens 2019).

Le Voyant d’Étampes d’Abel Quentin, en librairie depuis le 18 août 2021 
Prix de Flore 2021

dimanche 3 avril 2022

Laurier, le restaurant de Mavrommatis

Je connais l’univers et la cuisine des frères Mavrommatis. Alors, forcément, l’ouverture d’un nouvel établissement ne pouvait que me donner très envie de le découvrir.

On vous dira que c’est un de ces restaurants suspendus au dernier étage d’un grand magasin, en l’occurrence les Galeries Lafayette au 60 des Champs Elysées. Cette installation n’est pas le fruit d’un hasard mais la conséquence d’un partenariat de confiance et de respect de près de 30 ans entre les deux maisons.

Laurier est aussi un espace un peu à part, pour son calme, sa sobriété élégante et la qualité de sa cuisine. Je rappellerai aux sceptiques que Mavrommatis est le seul étoilé proposant de la cuisine grecque, en dehors de la Grèce.

L’accueil y est soigné et attentionné. C’est la première fois que, demandant de l’eau, on m’interroge sur ma préférence à vouloir la boire fraîche ou tempérée. Geoffrey en est le directeur, et il a beau avoir oeuvré vingt ans en brasserie, il maitrise les codes de l’univers gastronomique.

Laurieren grec Daphné (Δάφνη), tel est le nom si intelligemment trouvé pour ce nouvel établissement en hommage à cette plante emblématique du bassin méditerranéen, rendue célèbre par un épisode marquant de la mythologie gréco-romaine. C’est le domaine d’Andreas, dont un ouvrage est mis en valeur à côté de la vitrine des pâtisseries, véritables appâts pour le commun des mortels.

Andreas est arrivé à Paris en 1977 pour étudier la psychologie à La Sorbonne. Il s’est finalement établi dans le quartier pour y faire une cuisine qu’il qualifie d’hellénique, faisant référence à l’archipel des îles qu’il aime tant et dont il connaît les producteurs.
Je feuillette son ouvrage de 45 recettes qu’il promet avoir pensé avec amour, en me régalant d’olives récoltées et préparées à Kalamata dans le sud du Péloponnèse. Avec leur robe violette, leur une chair ferme et généreuse et leur texture lisse et charnue, elles sont peut-être les meilleures olives du monde, n’en déplaise aux français. En plus d’avoir un goût incomparable et une grande force de caractère, elles ont des qualités nutritionnelles exceptionnelles pour la santé.

Elles accompagnent à merveille un verre de Santorin très aromatique que je déguste avec modération. J’apprécie son parfum très floral de fleur de cerisier qui contraste avec quelques bouchées de petit poulpe, croquant et piquant, et son assaisonnement de céleri branche, huile d’olive, vinaigre de xérès, origan.
Ce livre ouvre mon appétit. La présentation de chaque plat est soignée, tout en affirmant (en assumant pourrait-on dire) une forte identité méditerranéenne. J’y découvre des ingrédients méconnus comme le Tsaï tou vounou, un thé des montagnes que le chef utilise pour parfumer un pot-au-feu de légumes. Je m’arrête sur sa légendaire moussaka, dans sa version traditionnelle (p. 22) qui est aussi proposée en version végétarienne au restaurant. Les croustillants de sardines (p. 20) me semblent faciles à réussir l’été prochain tout autant que le jarret de veau braisé (p. 38).
C’est Andreas qui a choisi ce nom de Laurier. Si l’on en croit le récit qu’Ovide en fait dans ses célèbres Métamorphoses, la nymphe Daphné se serait transformée en laurier pour échapper aux avances du dieu Apollon. Par amour, celui-ci en aurait fait son arbre consacré, utilisé par sa célèbre prêtresse, la Pythie, pour effectuer ses prophéties.

Symbole de victoire et de sagesse, la couronne de laurier ceint depuis l’antiquité le front des grands hommes : leaders, poètes et scientifiques. Cette plante emblématique du bassin méditerranéen présente, entre autres vertus, celles de stimuler l’appétit et de faciliter la digestion. C’est sans doute la plante aromatique dont je me sers le plus souvent dans ma propre cuisine et dont je ne saurais pas me passer.
La conception de l’espace est astucieuse, avec des tables donnant sur les Champs, d’autres plus intimes. On peut choisir la ronde ou préférer un alignement rectangulaire, à plus ou moins grande proximité de la vitrine des desserts, pour éviter de succomber à la tentation.

L’agencement du restaurant est l’œuvre de Régis Botta. Cet architecte avait déjà signé la décoration du restaurant étoilé Le Mavrommatis, qui est un des fleurons de la Maison éponyme. Il a réussi à donner au laurier une place de choix dans l’ornementation des lieux.

Pour le mobilier et le choix des matériaux, il puise son inspiration directement dans l’antiquité, en particulier l’époque classique, apogée de la civilisation grecque antique. Tous les meubles ont été spécialement dessinés et réalisés pour l’occasion, faisant de ce lieu un endroit unique.
La carte des vins, qui évidemment a été établie sur le conseil de Dyonisos, propose un choix de blancs, rosés ou rouges.
Quelques éléments de décoration, en particulier des livres de recettes, ont manifestement été ramenés de là-bas et disposés pour conférer de l’humanité à un cadre qui est malgré tout assez épuré et géométrique.
 
Les entrées sont servies avec du pain Pitta tiède. 
Parmi les spécialités les plus connues, il y a cet émincé de concombre au yaourt grec, ail et menthe qui s’appelle Tzatziki (à gauche) et le taboulé vert, un grand classique des Mezedes (entrées) composé de persil plat, boulgour, tomate, huile d’olive et citron (à droite).
Ces deux petites assiettes sont parfaites pour accompagner un Fritto d’encornet, légumes croquants aux épices. Je reste sur un AOP Santorin, domaine Argyros, Ktima assyrtiko 2019 dont j’apprécie encore davantage le caractère minéral et sa longueur persistante en bouche.

vendredi 1 avril 2022

Nominations de la Cérémonie des Molières 2022

La 33 ème Cérémonie des Molières 2022 aura lieu le 30 mai prochain, à 21 heures en léger différé de trente minutes, et sera retransmise sur France 3, depuis les Folies-Bergère, comme les fois précédentes.

J’aurais pu me satisfaire de découvrir la liste des Nominations sur le site de l’association mais l‘entendre de la bouche de Hugues Leforestier et de Gaëlle Billaut-Danno offre davantage de suspense. Et surtout, il était intéressant de constater les surprises et les acquiescements des personnes présentes à la conférence de presse.

Étant donné le nombre de spectacles éligibles (malgré les contraintes de nombre de représentations) et le fait que chaque catégorie (sauf trois exceptions) ne comprend que 4 nominés il est logique que les déceptions soient nombreuses, allant même jusqu’à provoquer dans la salle des réactions assez fortes.

Il était nécessaire de rappeler que la liste est le résultat du vote des membres de l’académie qui, au nombre de près de 2400 représentent au mieux l’ensemble des professions du théâtre et choisissent souverainement comme l'a précisé Jean-Marc Dumontet, un président très heureux d'annoncer la reprise et un retour à la vie théâtrale qui s'est produit avec une intensité forte.
Chaque spectacle éligible disposait de la possibilité de publier une bande-annonce sur le site de l'Académie et donc de renseigner au mieux les votants qui n'ont évidemment pas la possibilité de tout voir. J’ai beau aller beaucoup au théâtre je n’ai évidemment pas tout vu. Je vais essayer de rattraper quelques lacunes d’ici le 30 et j’ajouterai les liens vers les chroniques supplémentaires que je ferai ensuite.

Il faut parfois s'armer de patience et ne pas désespérer. Ainsi Maxime Taffanel que j’avais applaudi fortement au festival d’Avignon en 2018 aura finalement attendu 4 ans avant de passer la barre des nominations.

A noter que je n’ai pas détaillé le même spectacle à chaque fois dès lors qu’il était nominé dans plusieurs catégories. Et je n’ai également ajouté le lien vers ma chronique qu’une seule fois.

La cérémonie de cette "nuit" rebaptisée 400 ème en hommage à l'anniversaire de la naissance de Molière sera présentée pour la seconde fois par Alex Vizorek qui, d'ailleurs, est lui-même nominé. Il nous a annoncé d'ores et déjà qu'il travaillait à des surprises pour célébrer ce grand homme de théâtre et qu'il espérait des remettants "gourmands" de venir distribuer les statuettes.

Le record d'Alexis Michalik qui remporta 5 statuettes en 2017 pour Edmond pourrait être réédité mais par Comme il vous plaira. A signaler qu'il en collectionne déjà 13 et que ce n'est sans doute pas fini … puisque sa pièce, Les producteurs est nominé 4 fois, à égalité avec Avant la retraite, Les Gros patinent bien et Berlin-Berlin. Plusieurs sont en lice aussi pour les Trophées de la Comédie musicale qui eux aussi reprennent.

Michel Field, le patron de France 3, annonça pour sa part la programmation d'une pièce de théâtre en prime time toute la semaine de la cérémonie.
Molière du Seul/e en scène :
Le Champ des possibles - Elise, chapitre 3 d'Élise Noiraud
Mise en scène Élise Noiraud Compagnie 28

Lettres de mon moulin d’Alphonse Daudet avec Philippe Caubère
Mise en scène Philippe Caubère pour La Comédie Nouvelle

La Métamorphose des cigognes de et avec Marc Arnaud
Mise en scène Benjamin Guillard à La Scala et au Théâtre Comédie Odéon

La Promesse de l’aube de Romain Gary, avec Franck Desmedt
Mise en scène Stéphane Laporte et Dominique Scheer au Théâtre Le Lucernaire

jeudi 31 mars 2022

L’immeuble de la rue Cavendish de Caroline Kant

Nous étions ce soir en face du parc des Buttes Chaumont au coeur de l’univers de Caroline Kant. Si elle n’avait pas été autant chagrinée de quitter son immeuble elle ne se serait peut-être pas lancée dans l’écriture de cette saga que nous propose Les Escales. Il faut dire que le confinement a pesé dans cette orientation en lui laissant davantage de temps libre.

Les souvenirs de la période passée dans L'immeuble de la rue Cavendish et dans ce quartier l’ont longtemps hantée. La distribution sur seulement six niveaux, avec juste deux appartements par étage, créé forcément une proximité entre les habitants. Surtout quand les murs sont mal insonorisés.

L’auteure affirme qu’elle n‘a pas eu grand chose à inventer tant l’ambiance était folle dans cet immeuble parisien typiquement haussmannien où jamais on ne s’ennuie. Elle a collecté suffisamment d’anecdotes pour développer ses personnages en s’inspirant de ses anciens voisins et en distillant un petit mystère autour de chacun. Bien entendu elle a cependant tricoté leurs aventures en mixant plusieurs morceaux et en ajoutant des développements imaginaires. 

Il y aura au total six tomes, chacun étant centré autour d’un habitant. Le premier, sous-titré Les manigances de Margaux, campe le décor. On comprendra vite que la vie n’est pas toujours rose dans cet immeuble. Il s’y passe un peu le condensé de ce qu’on entend autour de soi au niveau d’une petite ville.

Margaux a ce qu’on appelle « un bon fond » et voudrait que tout aille pour le mieux. Elle a le défaut de cette qualité, ce qui l’amène à se mêler de tout parce qu’elle se sent concernée par les problèmes des autres habitants. Si on n’est pas capable d’aider ses voisins, qui le fera, surtout s’ils n’ont pas de famille ? Dit-elle pour justifier des interventions qui ne sont pas systématiquement couronnées de succès et qui finissent par susciter la jalousie de son amoureux Mathieu eu égard du temps que la jeune femme consacre à ses voisins.

Caroline Kant pose les limites de l’interventionnisme. Si le ton est proche de celui des romans feelgood il se passe tout de même des choses terribles. On tremble pour Perla, la jeune femme ukrainienne (p. 159) en se demandant si ce n’est pas l’inclinaison de Margaux pour les films d’horreur qui l’amène à des suppositions aussi horribles.

J’ai trouvé que le premier opus, quoique long, s’arrêtait un peu brutalement. Et j’étais donc impatiente d’ouvrir le second, cette fois centré sur Charlotte qui va changer de métier pour devenir organisatrice de mariages. Je vous dirai plus tard si le ton change et si chaque tome a son propre style et un rythme particulier. En tout cas, après un vert d’eau très doux la couverture prendra une teinte orangée et on peut supposer que d’autres couleurs douces suivront comme le bleu, le rose et le violet.

Chacun des six tomes pourra se lire indépendamment mais il y a tout de même une chronologie qui se déroule à chaque fois quasiment sur une année. Il est donc préférable de commencer par le premier. Entre vraies confidences, faux-semblants, enquêtes, suspicions, doutes et rebondissements, cette lecture devient vite addictive comme la meilleure des séries TV. A la fin, le lecteur finira par tout savoir des habitants.

Une chose est sûre, Caroline est une femme très sympathique qu’on aimerait tous avoir pour voisine. Elle a été proche d’un vieux monsieur qui, dans la vraie vie ne s’appelait pas Alphonse mais Jean. Pour le reste, hormis le fait de résider dans l’appartement de Margaux elle a peu de points communs avec son héroïne, excepté son amour pour la piscine.

Je n'aurais eu qu'une seule critique à faire à ce premier livre. Il m'a manqué une liste des personnages, comme pour une pièce de théâtre. Aurais-je été entendue ? Le second s'ouvre avec un schéma qui permet de se repérer très facilement. Et qui sera d'autant plus utile si des déménagements ont lieu dans les années qui suivront;

Voilà un joli cadeau pour la fête des voisins qui aura lieu cette année le 20 mai.

L’immeuble de la rue Cavendish de Caroline Kant, Les Escales
Avec deux premiers tomes en librairie le 7 avril 2022
Tome 1 Les Manigances de MargauxTome 2 Charlotte se chercheTome 3 Lucie se rebiffe (publication le 8 septembre)

mercredi 30 mars 2022

Décomposée de Clémentine Beauvais

J’ai découvert Décomposée parce qu’il figure dans la dernière sélection des 68 premières fois. Ce n’est pourtant pas un premier roman puisque Clémentine Beauvais en a déjà publié 4 et je ne dirais même pas que c’est un roman, mais un texte poétique.

Bien que je ne comprenne pas pourquoi cet ouvrage a été choisi, cette lecture aurait pu être un plaisir. Comme j’aurais été heureuse de partager un enthousiasme qui, hélas n’est pas au rendez-vous et qui m’amène à remettre en question mes critères quand je lis des chroniques dithyrambiques. J’en suis heureuse pour l’auteure qui a accompli une prouesse en écrivant ce livre mais il n’empêche que je n’ai pas savouré ses vers sur la déchéance féminine.

Néanmoins sa présentation sophistiquée mérite l’attention par sa forme hybride, composé de dix-sept fragments ou micro-récits.

L'ouvrage non paginé rend difficile la publication d'un extrait. Dès l'ouverture on découvre une belle promesse, calligraphiée en écriture manuscrite, sous l’apparence d’une dédicace : J’aime aller chercher les petites voix coincées dans les interstices d’autres textes, les envers secrets des grands classiques.

On la retrouve à la fin, juste avant de le refermer définitivement, donnant la philosophie de la collection :
Des textes brefs, intimes et percutants
Cris de colère, récits ou poésies
Une littérature d’aujourd’hui
Crue et sans tabou.

Je connaissais Les fleurs du mal, comme tout un chacun. Sans doute insuffisamment car je ne me souvenais pas d’Une charogne qui figure (sans doute pour les lecteurs aussi incultes que moi) au tout début de l’ouvrage. C'est un court poème de 8 lignes, qui donne naissance à un ouvrage assez conséquent.

Je ne me serais pas extasiée sur ce poème qui élève la laideur au rang d’art en décrivant un corps putréfié, gisant au détour d’un chemin. Je n’ai pas d'inclinaison pour le morbide. Un ami a voulu récemment photographier un dauphin déchiqueté par des becs d’oiseaux sur une plage oléronaise. Je n’y voyais aucun intérêt artistique et n’éprouvais que dégoût.

Revenons à l’oeuvre de Clémentine Beauvais. Le titre est admirablement choisi, porteur d’un double sens adéquat. La construction est d'une grande intelligence et d'une forte cohérence. La revisite n'est pas l'apanage du domaine culinaire. Elle est ici portée avec talent, c'est incontestable. Elle prend le contre-pied en redonnant vie à ce corps, en invoquant Jeanne Duval qui fut la muse du poète. Il n'empêche que je n'ai pas pu avoir d'empathie pour cette femme qui nous est racontée successivement sous les traits d'une avorteuse, d'une prostituée et d'une chirurgienne avant de l'imaginer tueuse en série.

Du premier vers du poème elle reprend à propos le terme de faiseuse d’anges, épouvantable pour moi. Avant de faire dialoguer régulièrement Charles Baudelaire et Jeanne (ce qui est certes intéressant). J’aimerais crier au génie mais je mentirais. Je n'ai aucune compétence pour en dire le moindre mal ni bien, juste celle de reconnaitre que je n’ai pas éprouvé de plaisir à cette lecture. Je me suis néanmoins forcée à aller jusqu’au bout malgré l’écœurement, comme on doit, enfant, finir son assiette.

La publication dans la nouvelle collection de l'Iconoclaste est totalement cohérente. L’Iconopop a été voulue sous la houlette de Cécile Coulon, romancière et poète (dont j'avais beaucoup aimé Une bête au paradis), pour porter haut la poésie, en la rendant la plus vibrante possible et bien entendu sans tabou. 

Clémentine Beauvais est née en 1989. Elle est l’autrice de plusieurs romans dont Songe à la douceurÂge tendreBrexit romance et Les Petites Reines, couronnés de nombreux prix littéraires.

Décomposée de Clémentine Beauvais, dans la collection Iconopop de l'Iconoclaste, en librairie depuis le 8 avril 2021

mardi 29 mars 2022

Le saké est lui aussi protégé par des IG

J’ai eu l’opportunité à quelques reprises de déguster des sakés, et même de créer des recettes s’accordant avec cette boisson particulière. Je ne prétends pourtant pas connaître bien cet univers dont la diversité est très large.

Mes connaissances progressent au fil des découvertes des boissons et spécialités culinaires du Japon, auxquelles j’ai consacré une vingtaine de billets

Hier, j’étais invitée à une master-class avec dégustation et propositions d’accords mets et sakés à l’Ecole Ferrandi organisée par Soleil Le Vin dans le cadre d’un projet élaboré en collaboration avec l’Agence Nationale des Impôts (le gouvernement japonais) et Pasona Agri-partners.

Ils se sont appuyés sur cette entreprise française, créée par Yuki Eguchi Mansoux, en raison de son expérience à faciliter les échanges culturels entre la France et le Japon au travers de différentes activités, comme l’import-export de vin, de champagne, de spiritueux, de saké, de produits artisanaux et d’oeuvres artistiques.

De nombreux restaurateurs et cavistes étaient présents et on a vu combien ils sont de plus en plus intéressés par des produits authentiques japonais, et notamment le saké, car cette boisson s’inscrit dans toute une culture … à consommer bien entendu en toute modération. Ce fut l’occasion pour moi d’en apprendre un peu plus et de découvrir quelques sakés désormais protégés par des Indications Géographiques, comme le sont tant de vins français. Cet article n’a pas pour ambition de tout vous dire sur cette après-midi mais de donner quelques éléments d’appréciation qui vous permettront, je l’espère, d’avoir envie de découvrir cet univers si vous ne le connaissez pas, ou très mal, à travers des alcools forts et d’ailleurs chinois.

Il est particulièrement d'actualité alors que les cerisiers s'apprêtent à fleurir, évènement qui attire toujours énormément de visiteurs, surtout au Parc de Sceaux où le bosquet Sud est planté de cerisiers blancs, et le bosquet Nord de cerisiers roses. (cf photo ci-dessous prise le 21 avril 2021).
Nous avons commencé par un cocktail de bienvenue, formidablement équilibré car aucun des ingrédients ne prend le pas sur l'autre. L'alcool employé est le Kuma Shochu, qui est une eau-de-vie originaire du sud du Japon, là où il y a le plus de centenaires. L'eau de la rivière Kuma lui confère un goût un peu soufré. Lui étaient associés de la sauge, de l'eau de coco et du Noilly vieilli en fut de chêne pour un résultat un peu iodé.

L’après-midi s’est poursuivie avec un séminaire animé conjointement par par Sylvain Huet (Saké Samurai et fondateur du Salon du saké) et Ken Takehisa (Sommelier, diplômé de Japan Sommelier Association, Spécialiste de GI) accompagné d’une dégustation comparative de deux sakés. Il s’agissait de faire le point sur les Tendances actuelles des Indications Géographiques du Japon (I.G.).

Voici l’essentiel de ce qui a été souligné. D’abord en terme de difficultés car il n'y a pas, pour le moment, de "petite IG" au sein d’une "plus grande IG" comme pour les vins en dehors du Japon. La différence majeure entre l'IG au Japon et l'IG dans les vins de l'UE est qu'il n'y a pas d'AOP sur une IGP, ce qui cause beaucoup de confusion parmi les producteurs au Japon. L'IG peut être attribuée aà l'échelle d'une préfecture ou de zones plus petites.

lundi 28 mars 2022

Diptyque de Andrew Payne

La tendance durera-t-elle ? Toujours est-il que depuis quelques semaines l’Artistic Théâtre offre du noir.

Mais je ne dirais pas qu’on en broie car il était quasi joyeux ce soir pour la générale du Diptyque qui nous était présenté en version intégrale. Comme deux épisodes d’une série … qui pourrait en comporter d’autres parce qu’à peine l’un terminé on a envie d’enchaîner avec un autre en criant « encore ».

Après Agatha Christie et son formidable Visiteur inattendu (qui est d'ailleurs toujours à l'affiche), voici un autre auteur britannique réputé dans l’univers du polar, Andrew Payne dont il se trouve que Robert Pagnol, le député du Visiteur (vous suivez ?) est le traducteur quasi officiel. C’est donc en toute logique que le voici sur la scène du théâtre quand le Visiteur est en relâche.

Il connait parfaitement l’écriture du créateur de l’inspecteur Barnabé. Il a déjà traduit et joué ses pièces, que ce soit Plan B, Réunion  … Il avait lancé pendant les confinements le théâtre via zoom, en proposant notamment en direct d’un hôtel, des représentations de La femme de ma vie. Il le présente cette fois-ci après un autre monologue d’Andrew Payne.

Dans la première partie il flotte dans son pyjama et dans la seconde il est cintré dans un costume impeccable. Les deux hommes sont aux antipodes l’un de l’autre, mais à chaque fois il est seul en scène, mais encombré de ses souvenirs et avec comme seul point commun l’attente au cœur de la nuit, propice à toutes les confessions… 

La soirée commence avec Une si jolie robe. Le comédien est pelotonné sous sa couette et c’est au réveil qu’il va nous raconter son histoire, plutôt touchante car la robe qu’il a offerte à sa fille pour ses 18 ans sera gratifiée du seul vrai câlin qu’elle ne lui a jamais donné. 

Mike a pourtant tout pour être heureux. un bon job, une jolie maison, une femme et une grande fille. Mais il s’ennuie. Ses collègues sont tristes à mourir, son boss : incompétent, sa femme ne lui accorde aucun crédit, et sa fille l’ignore. Un jour il rencontré Freddy, un promoteur immobilier charismatique qui lui a proposé de s’associer à lui. Mike y a vu un signe du destin et surtout le moyen de remporter enfin le jack pot, l’amour, l’argent et le respect.

Il partage avec le public tous ses rêves en incarnant plusieurs personnages dont il imite la voix à la perfection. Le texte est truffé d’instants d’humour, anglais comme il se doit. La mise en scène est limpide. Le jeu parfait. La fin est surprenante mais prévisible, totalement efficace. Un vrai plaisir.

La soirée se poursuit avec La femme de ma vie. On se demande un instant si ce ne serait pas le même homme à quelques années de distance. Mais non, c’est Franck, un allergique au mauvais goût et à l’autorité, ce qui ne l’a pas épargné d’être dominé par sa mère, puis par sa femme et d’avoir régulièrement des ennuis. Même avec la justice. Après une soirée mouvementée, à trois heures du matin, cet écorché vif, amoureux de la littérature et des costumes sur mesure, que même un aveugle pourrait apprécier sans les toucher, attend avec impatience celle qu’il considère comme la femme de sa vie… et que nous espérerons nous aussi car il a l’art de multiplier les adresses au public qui, forcément, se sent concerné.

On en sort troublé, ne pouvant choisir entre ces deux monologues, écrits par l’un des dramaturges anglais les plus doués de sa génération, pour deux hommes qui s’avèrent aux antipodes l’un de l’autre,

Diptyque de Andrew Payne, traduit et interprété par Robert Plagnol
Episode 1 Une jolie robe : mardi 19h ; jeudi 20h45 ; samedi 15h ; dimanche 17h
Episode 2 La femme de ma vie: mardi 19h ; jeudi 20h45 ; samedi 15h ; dimanche 17h
(Intégrale : dimanche 17h – durée de chaque partie 1h10)
Mis en scène par Patrice Kerbrat à partir du 28 mars 2022
Théâtre Artistic Athévains
45 Rue Richard Lenoir, 75011 Paris - 01 43 56 38 32


dimanche 27 mars 2022

En corps, un film de Cédric Klapisch

Cédric Klapish a eu bien raison de puiser son inspiration dans l'univers de la danse qu'il connait d'ailleurs très bien comme je le précise en fin d'article.

Il s'est fait aider de Santiago Amigorena pour écrire un scénario où, comme pour les comédies musicales, on alterne narration et intermèdes musicaux...  dans une proportion un quart pour la danse et trois pour la narration, comme dans presque toutes les comédies musicales.

Le résultat est tout à fait réaliste, avec un point de départ dramatique mais complètement euphorisant au final. A tel point qu'on peut dire que En corps est un chef d'oeuvre qui est en accord parfait entre narration et documentaire. Véritable déclaration d’amour à la danse et aux danseurs, en accordant une vraie place au processus de création comme au quotidien des danseurs.
Elise (Marion Barbeau), 26 ans est une grande danseuse classique. Elle se blesse pendant un spectacle et apprend qu’elle ne pourra plus danser. Dès lors sa vie va être bouleversée, et elle va devoir apprendre à se réparer… Entre Paris et la Bretagne, au gré des rencontres et des expériences, des déceptions et des espoirs, Elise va se rapprocher d’une compagnie de danse contemporaine. Cette nouvelle façon de danser va lui permettre de retrouver un second élan et aussi une nouvelle façon de vivre.
Ce n'est qu'en lisant une interview du réalisateur que j'ai compris que les quinze premières minutes ne comportaient pas de dialogues. Du moins ils ne sont pas prononcés, car le spectateur comprend absolument la moindre des émotions que ressent la jeune danseuse et devine que sa détresse va avoir une répercussion sur sa danse.

Il aura suffi d'une ombre qu'elle n'aurait pas dû voir pour que la trahison de son petit ami explose au visage d'Elise Gautier. Le générique (magnifique) se déploie autour d'elle qui danse avec grâce dans La Bayadère puis flanche. C'est l'accident. On va lui conseiller deux ans d'arrêt complet, ce qui à 26 ans, signifie la fin de sa carrière et la ruine de tous les sacrifices qu'elle a consentis.

Pourtant la jeune femme continue à se muscler et à s’assouplir et se rend assidument chez son kiné (François Civil) qu'elle va réconforter de ses déboires amoureux. C'est le monde à l'envers. C'est aussi la preuve de l'extrême empathie d'Elise pour les gens qui l'entourent. Le personnage du kiné est intéressant par sa cocasserie et sa manière de dire des choses plus perchées les unes que les autres au milieu desquelles, l’air de rien, on trouve de vraies petites leçons.

Elise admet que le corps vieillit de toute façon et qu'on ne peut pas capitaliser dessus. Que donc la seule issue est de changer de vie. Ce n'est plus un drame si on considère les choses avec philosophie : Quand tu changes de route tu changes de rêve.

Elise se fait la réflexion que les histoires de ballet classique ne célèbrent que des femmes bafouées, trahies et fracassée. Je me souviens avoir failli renoncer à écrire sur Madame Butterfly pour cette raison.  Il faudrait s'aventurer sur le terrain de la danse contemporaine pour trouver un regard positif, ce qui n'est pas encore dans ses intentions. Mais elle est prête à envisager un autre avenir, et accepte un boulot d'aide cuisinière. Elle est proche de la démarche qui est le fil conducteur du film La brigade.

Elle suit deux cuisiniers un peu farfelus (Pio Marmaï et Souheila Yacoub), un couple qui s’aime... et passe son temps à s’engueuler mais si sympathiques, dont le camion porte le charmant nom de In the Food for love, forcément une évocation du film du cinéaste hongkongais Wong Kar-wai. Les voilà dans une résidence pour artistes perdue en Bretagne, dirigée par Josiane (Muriel Robin), une femme qui elle aussi a des soucis de motricité et qui deviendra en quelque sorte une mère de substitution pour Elise qui a perdu la sienne très jeune.

On remarquera que la danse classique constituait chez Élise l’héritage de sa mère er le moyen de continuer à faire vivre en elle son fantôme. Le père, veuf avec trois filles, est comme aveugle et insensible à la danse. C’est un avocat très fort en plaidoiries... qui offre des livres que personne ne lit ! Doué pour la parole, il ne sait pas comment parler à ses filles et exprimer des sentiments. On assistera autant à la transformation de la fille qu'à celle du père.

Josiane dira avec à propos que Aller bien ne va pas de soi. Non, ce n’est pas normal. C’est une chance, un privilège en citant cette femme alpiniste, première à avoir escaladé l’Himalaya, justifiant son exploit en expliquant que c’est parce que je suis tombée très bas que j’ai pu monter si haut.

Vous aurez deviné qu'Elise ne résistera pas longtemps à reprendre la danse, contemporaine cette fois, au sein de la troupe venue là pour préparer son futur spectacle. La rédemption par cet art nouveau pour elle et par la cuisine va opérer en douceur. On est loin de la souffrance et des rivalités associées d'habitude à la danse, au profit de la lumière d’une reconstruction.

Marion Barbeau avait vu L'Auberge espagnole et Les poupées russes dont elle connaissait les dialogues par cœur. Elle s'est investie totalement dans ce travail de comédien qu'elle aimerait poursuivre.

Ceux qui ont l'habitude des salles de spectacle reconnaitront le 104, la Ménagerie de Verre et la Grande Halle de la Villette où Hofesh Shechter (qui joue son propre rôle) avait présenté son propre spectacle, Political mother, qui est repris pour partie dans le film. C'est aussi lui qui signe la musique, comme pour tous ses spectacles. Avec quand même une petite participation co-signée par Thomas Bangalter qui tout en ayant créé des sons contemporains avec Daft Punk a un goût infini pour la musique classique. 

Cédric Klapisch s’intéresse depuis plus de quarante ans à l’univers de la danse. Il était, ado, un habitué du Théâtre de la Ville où il a découvert beaucoup de ballets (uniquement contemporains), Merce Cunnigham, Carolyn Carlson, Alwin Nikolais, Murray Louis, Bob Wilson, Pilobolus, Trisha Brown et bien sûr : Pina Bausch. Plus récemment ce furent Akram Khan, Prejlocaj, ou Crystal Pite et aussi Ohar Naharin et … enfin  Hofesh Shechter... 

On ne s’en souvient peut-être pas mais Philippe Decouflé (avec qui il avait été au lycée et qui habitait son immeuble), lui avait proposé de participer à la cérémonie des JO d’Albertville (1992) en réalisant un petit film sur lui et sa compagnie. Il a filmé au Théâtre Mariinsky de Saint-Pétersbourg où il découvrit alors la danse classique. Plusieurs scènes du Lac des cygnes figurent dans Les poupées russes. Ce n’était pas non plus un hasard s’il avait réalisé ensuite un documentaire sur le sujet, Aurélie Dupont, l’espace d’un instant (2010). Il aura mis quatre ans à le faire, ce qui lui a laissé du temps pour comprendre comment les danseurs passaient du classique au contemporain.

À partir de cette année-là (2010), l’Opéra de Paris lui demandera régulièrement de faire des captations, ça a commencé avec les adieux d’Aurélie Dupont pour le ballet classique, L’histoire de Manon (2015). Puis une soirée intitulée : Quatre danseurs contemporains (2018), où il découvrit James Thierrée, Crystal Pite et surtout Hofesh Shechter avec qui il développera une complicité qui va devenir une vraie amitié.

L'envie de faire un film de fiction sur la danse s'est alors imposée, avec des danseurs qui jouent et pas des acteurs qui dansent (ou qui font semblant de danser comme Nathalie Portman dans Black Swan...). Il connaissait Marion Barbeau depuis longtemps et avait remarqué qu’elle était aussi douée en danse classique qu’en danse contemporaine. Elle a su jouer avec naturel malgré la difficulté de tous les danseurs rapport au texte alors qu’ils parviennent à mémoriser des chorégraphies complexes.

A signaler enfin que le réalisateur a bénéficié de circonstances exceptionnelles, en sortie de confinement Covid alors que les danseurs n'avaient pas encore repris les tournées internationales et étaient dans la frustration de ne plus danser devant un public.

Le pari de célébrer la danse par le prisme de la reconstruction était d'autant plus cohérent. Rares sont les films positifs et énergisants dans ce domaine. On pourrait aussi citer Pina 3 D, à propos de Pina Bausch.

En corps, un film de Cédric Klapisch, sur les écrans depuis le 30 mars 2022
Scénario de Cédric Klapisch et Santiago Amigorena
Avec Marion Barbeau (Elise), Hofesh Shechter (lui-même), Denis Podalydès (Henri, le père d'Elise), Muriel Robin (Josiane), Pio Marmaï (Loiïc), François Civil (Yann, le kiné), Souheila Yacoub (Sabrina, la compagne de Loïc, Alexia Giordano (elle-même), Robinson Cassarino (lui-même) …
Image Alexis Kavyrchine, Montage Anne-Sophie Brion, Décors Marie Cheminal, Costumes Anne Schotte, Script Elise Camurat, Musique Hofesh Shechter et Thomas Bangalter

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