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La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes. A condition de cliquer doucement sur la première photo, vous pouvez faire défiler toutes les images en grand format et haute résolution, ce que je vous conseille de faire avant d'entreprendre la lecture des articles abondamment illustrés.

jeudi 14 octobre 2021

La ligne rose de et avec Bérénice Boccara, Odile Blanchet et Sana Puis

Elles sont trois copines qui se sont connues dans le même cours de théâtre, l'école Trévise. Quand l’entente s’installe, l’envie de se lancer ensemble dans une aventure professionnelle devient naturelle. Bérénice Boccara, Odile Blanchet et Sana Puis (de gauche à droite sur la photo des saluts) se sont passionnées pour la vie des opératrices du téléphone (je ne pense pas qu’il y ait eu des opérateurs dans ce métier) et ont décidé de les mettre en pleine lumière.

On sent très bien la connivence qui pouvait s’installer dans la vraie vie entre ces femmes de l’ombre. Les rivalités existent mais c’est l’entraide qui prend le dessus. C'est qu'il ne fallait pas s’emmêler les fils, ce qui arrivait parfois et donnait lieu à de jolis quiproquos.

Nos demoiselles pratiquent l'art de la conversation avec malice et humour, une pointe de provocation, toujours en subtilité. Car comme elles sont trois personnalité différentes, Denise, Marthe et Jeanne défendent trois visions de la femme st de l'amour. On sent bien qu'elles n'ont pas les mêmes origines, cela s'entend à leur façon de parler et c'est très agréable.

Les trois complices ont fait une lecture de leur création au Lucernaire en mai dernier. La ligne rose a immédiatement séduit.
Le décor, inspiré d'un véritable central d'appels, est imposant. Il était rendu nécessaire par la volonté de crédibilité du trio. Les costumes sont magnifiques tout en étant pratiques pour jouer à un rythme soutenu.

Les jeunes auront du mal à le croire mais cela fait moins de cent ans qu'a eu lieu le premier échange téléphonique international de plus de quelques mots, entre le président d'une compagnie téléphonique et secrétaire d’État aux postes du gouvernement britannique. C'étaient deux hommes, mais ce furent deux femmes qui les raccordèrent au système qui fonctionnait par câbles sous-marins. Il en coutait alors 75 $ pour les trois premières minutes d’appel. Et l'une de ces deux jeunes filles est Marthe. On conçoit qu'elle en soit fière.

Si Jeanne a les pieds sur terre (on devine que sa vie n'a pas été très rose jusque là), Marthe a de grands rêves et Denise note scrupuleusement sur un petit carnet les éléments qui pourraient permettre de trouver union parti. Elle rêve d’avoir un galant qui lui offrirait des vacances en août à Quimper mais il faudrait qu'elle redescende sur terre car une telle existence n'est pas pour elle.

Les appareils étaient bien différents de ceux qu'on utilise aujourd'hui et on entend avec bonheur les noms des anciens modèles. Pour ma part j'ai une affection pour celui qui équipait le bureau de mon père en 1960 et à propos duquel j'ai écrit une nouvelle. Il n'en est pas question dans la pièce (qui se situe quelques décennies plus tôt).

Le public effectue un retour en arrière très réussi au début du XX° siècle quand, loin de l’autonomie des portables, on devait s’en remettre au bon vouloir d’une jeune femme pour être mis en relation avec son ou sa correspondant(e).

Je vous mets en relation. C’était ce qu’on disait. De là à imaginer d’autres relations, ces trois diablesses n’ont pas eu à se forcer beaucoup pour le faire. Et pourtant, en quelque sorte par sécurité, les opératrices ne donnaient pas leur prénom et se présentaient sous un numéro, comme le 18 ou 22. Elles étaient mises en garde de ne pas "trop" sympathiser avec les abonnés dont les voix masculines sont bien choisies. Les dialogues sont pétillants et drôles. Les p’tites dames deviendront les demoiselles roses et feront prospérer leur commerce jusqu'à ce que la rumeur remonte jusqu’aux huiles (c'est-à-dire les chefs).

La mise en scène de Jean-Laurent Silvi est alerte. C'est une excellente idée d'avoir ajouté quelques pas de danse et des chansons évoquant l'univers des années folles. Le scénario qu'elles ont co-écrit est publié chez l’Harmattan. C'est leur première expérience du théâtre. Et elle sonne juste. Bravo !
La Ligne Rose de et avec Sana Puis, Odile Blanchet et Bérénice Boccara
Mise en scène de Jean-Laurent Silvi (assistée par Nastassia Silve)
Scénographie d’Olivier Prost (assisté par Lucas Thébault) et Costumes de Claire Avias 
Musiques de Mathieu Rannou
Lumières d’Eric Mileville
Du mardi au samedi à 21h et le dimanche à 17h30
Jusqu’au 31 Octobre au Lucernaire
53 rue Notre-Dame-des-Champs - 75006 Paris  

mercredi 13 octobre 2021

Découvrir Moulinsart au château de Cheverny

Mes souvenirs de Cheverny étaient très anciens. Je sais que j’ai visité ce château avec mes parents alors que j’étais petite fille. Nous avions vu l’essentiel des lieux un dimanche en poursuivant par Chambord (qui se trouve à 20 minutes) qui présente une vision radicalement différente des châteaux dits de la Loire.

Le premier est privé, appartenant à la famille de Vibraye depuis plusieurs générations, installé au centre d’un village. Le second appartient à l’Etat et se trouve au coeur d’une forêt. 

Si Cheverny est d’une taille relativement modeste, il ne manque pas d’atouts. On peut dire que le domaine coche toutes les cases. C’est une destination idéale pour tous les publics et en cet automne haut en couleurs, le parc surprend par les teintes des diverses essences d’arbres.

On a encore envie d’air, de balades, qui seront plus agréables à faire dans le cadre bucolique et presque romantique de Cheverny qui est une destination idéale pour les prochaines vacances de la Toussaint. D’autant qu’une famille peut facilement loger dans les dépendances historiques, dans un appartement privé, meublé et disposant de tout le confort souhaitable, conçu pour 3 à 7 personnes (voire plus en réunissant deux suites).

Vous trouverez tous les renseignements en suivant ce lien. Mais je vous en montre néanmoins quelques vues puisque j’en ai visité deux. J’ai été positivement surprise par la contemporanéité de la décoration et des aménagements qui m’ont donné envie de revenir en famille. On s’imagine facilement y préparer une poêlée de champignons ramassés l’après-midi et déguster (en toute modération) un verre de Cheverny choisi dans la Maison des vins qui est littéralement la porte à côté.
On s’installera dans le jardin privatif, sur le balcon, avec vue sur le château, ou à l’intérieur, autour de la table ronde de la salle à manger. La présence de la photographie de Constance et Charles Antoine de Vibraye avec leurs enfants donne l’impression qu’on est reçu comme des amis, ce qui n’est pas loin d’être vrai.
Si tout est prévu pour y vivre comme chez soi (avec literie haut de gamme, télévision dans chaque chambre et wifi, lave-linge, lave-vaisselle, cafetière électrique …) il n’empêche que des paniers petits-déjeuners seront déposés devant la porte les deux premières nuits, évitant d’aller chercher soi-même le pain frais et les croissants. Cet hébergement est d’un rapport qualité-prix imbattable puisque le tarif comprend aussi les billets d’entrée pour le domaine de Cheverny aux heures d’ouverture : la visite du Château, des jardins et de l’exposition permanente sur Tintin Les Secrets de Moulinsart sont donc inclus. On peut s’y rendre à son rythme et compléter par un parcours de golf ou la visite du non moins célèbre Zoo de Beauval qui ne se trouve qu’à une demi-heure de route.
Je rédigerai un autre article à propos des extérieurs (parc, multiples jardins, promenade en voiture et bateau électriques). Et une autre fois je vous ferai découvrir les intérieurs du château.

Mais puisqu’on compare à juste titre Cheverny avec celui que le dessinateur Hergé a choisi en 1943 comme cadre des aventures de ses illustres personnages, je vais consacrer l’essentiel de ce billet à l’exposition permanente Les Secrets de Moulinsart  que l’on peut visiter comme si l’on était un des acteurs de la bande dessinée. C’est un parcours original, accessible aux enfants, propice à un dialogue en famille.
Dès l’entrée les enfants auront envie de s’asseoir dans le fauteuil, et se faire photographier à côté du professeur Tournesol.

lundi 11 octobre 2021

Eugénie Grandet le film de Mac Dugain

Après Eiffel (de Martin Bourboulon) et avant Illusions perdues (de Xavier Giannoli), voici, avec Eugénie Grandet, le film de Mac Dugain, un drame historique de plus, et qui laisse supposer du grand spectacle.

On sera surpris par la sobriété, on pourrait même dire l’ascétisme, qui va imprégner la plupart des plans. La réalisation est ultra soignée, au service de la démonstration d’une relation familiale toxique sur fond de montée de la logique capitaliste.

On connait le sujet du roman d’Honoré de Balzac publié en 1857 : l’avarice du père pousse doucement mais sûrement ses proches sur une pente terrible. La moindre décision est subordonnée a minima à la sauvegarde de son magot, le plus souvent à son accroissement. Aucun sentiment, et pourtant il en a, n’aura le moindre effet contraire.

Balzac avait des dettes et a passé sa vie à être poursuivi par des créanciers, ce qui imprègne toute son œuvre. Le réalisateur a librement adapté l’histoire (comme il le souligne dans le générique). Il n’a pas ajouté de circonstances atténuantes ou explicatives de la psychologie de Félix Grandet, dont le prénom est loin d’être anonciateur de son bonheur. Par contre il a modifié la fin en lui donnant une portée féministe qui peut déranger les puristes mais que j’ai trouvée très intéressante.

Le film commence sur les mains jointes d’Eugénie (Joséphine Japy), protégée du froid par des mitaines, prête à confesser son souhait : est-ce pécher que d’espérer un grand amour ? La réponse du curé s’inscrit dans l’air du temps, marqué par le poids des conventions et de la bienséance religieuse.

Nous sortons de l’église pour rejoindre le second personnage principal, Félix (Olivier Gourmet) qui se prétend « modeste tonnelier », furieux d’avoir failli attendre un vendeur potentiel en plein bois dans les environs de Saumur, et qui fait une magistrale démonstration de sa réputation d’être âpre en affaires. La mise en scène est habile, le jeu du comédien subtil car cet homme profondément odieux dégage une bonhommie qui pourrait le rendre sympathique, ce qui leurre le spectateur.

Quand te décideras-tu pour Eugénie ? questionne sa femme (Valérie Bonneton) à son retour, ce à quoi il modère son impatience en exprimant sa volonté d’attendre pour viser mieux, une stratégie qui en fait masque sa décision de ne jamais la marier, par un sordide calcul d’intérêt financier, et peut-être aussi par jalousie. C’est ce que perçoit sa femme qui renonce elle-même à Eugénie avant de mourir : il te veut pour lui tout seul.

Le moindre sou est difficile à sortir. Le pain est cadenassé dans une panière. Il est question de manger du potage au corbeau, la viande étant trop onéreuse. On souffle la bougie tôt le soir, pour l’économiser. Les scènes d’intérieur dominent, dans une ambiance crépusculaire, accentuant le sentiment d’enfermement des femmes qui se consacrent surtout à des taches matérielles. La palette est essentiellement dans des coloris sépia, inspirés des peintures flamandes.

Sans s’attarder sur le portrait psychologique de cet homme et sans aller jusqu’à porter sur lui un regard compatissant, on le devine malheureux. Sa rigidité témoigne clairement de son vice : Qui ne respecte pas l’argent ne peut pas aspirer au bonheur, dit-il.

Dans ce drame dont la morale est calquée sur la fable de La Fontaine, la cigale est le frère de Félix (François Marthouret) criblé de dettes, qui ne trouvera pas d’autre solution que de se suicider après avoir envoyé son fils chez son oncle. Evidemment les deux jeunes gens vont s’éprendre l’un de l’autre. Mais, si la mère pourrait être compréhensive, le père sera inflexible. Il manigancera le moyen d’éloigner son neveu, comme il parviendra à écarter tous les autres prétendants. Cet homme qui sait à peine lire est un redoutable négociateur, d’une habileté quasi machiavélique pour faire prospérer ses affaires, avec la bienveillante complicité d’un notaire (Bruno Rafaelli) qui aimerait caser son fils en reconnaissance des services rendus.

Pauvre Eugénie qui se trouve au centre d’une toile d’araignée, dont la vie s’adoucit parfois de l’affection solide et touchante que lui témoigne sa mère, hélas impuissante à faire fléchir son époux, pourtant manifestement amoureux. Elle en mourra et Eugénie laissera son père administrer l’héritage. La perte de sa femme ne change rien à sa détermination. Il finira par avouer à son notaire qu’il entend mourir en paix sans les souffrances des dépenses d’un mariage.

De son coté, Eugénie ne souhaite pas un autre parti que son cousin. Tu ne veux pas d’un mari. Nous nous accordons, conclut son père, soulagé de cette attitude. Quand il mourra, la jeune femme stupéfaite apprendra l’immensité de sa fortune. Loin d’être rageuse, elle en usera comme bon lui semblera (je vous laisse le découvrir).

Les circonstances ont fait de moi une femme libre, dira-t-elle, annonçant en quelque sorte une fin heureuse. Interrogée sur ce qu’elle fera, elle affirme son désir de voyager, d’ouvrir son horizon puis de revenir vivre là en harmonie avant que la nature ne la reprenne.

Avec cette nouvelle adaptation, Marc Dugain propose une vision moins négative, et en tout cas le magnifique portrait d’une femme qui ne s’avouera jamais battue. Sa rébellion est peut être muette, mais elle est déterminée à conquérir son émancipation et à ne pas suivre le même chemin que sa mère. Elle est en outre d’une générosité qui contraste avec l’avarice de son père, témoignant que l’argent peut faire le bonheur, notamment celui de la fidèle Nanon (Nathalie Becue).

Eugénie Grandet de Mac Dugain
Avec Joséphine Japy, Olivier Gourmet, Valérie Bonneton, César Domboy, Bruno Rafaelli, François Marthouret …
En salles depuis le 6 octobre

dimanche 10 octobre 2021

Téléphoner … dans les années 1960

Quand je repense à mes distractions de petite fille, je revois cet objet de bakélite noir, énorme et lourd, au bout d’un long cordon, tout aussi noir, posé sur le bureau de mon père.

Une sorte de molette barrait le cadran dépourvu de chiffres. Il fallait l’actionner trois à quatre fois puis attendre. Plus tard, une sonnerie retentissante emplissait la pièce. On décrochait pour entendre, à l’autre bout du fil, une opératrice noter le numéro demandé, estimer le temps d’attente, enregistrer notre confirmation, puis réclamer notre patience avant de «mettre en relation» selon l’expression alors usitée.

C’était une époque où la dame appartenait encore à l’Administration des Postes. Quelle humanité dans les conversations qui accompagnaient parfois la commande !

Evelyne, la fille de la voisine, appartenait à cette cohorte et quand elle était de service au bout du fil elle prévenait souvent que la communication ne serait pas taxée, ce que maman notait «pour mémoire» sur le cahier d’appels. Nous avions alors ce petit privilège inattendu.

Notre maison était la seule du quartier à disposer de ce luxueux équipement. Cela nous valait l’intérêt de tout le voisinage, d’autant que maman était disponible 24 heures sur 24, toujours prête à rendre service, à écouter et accompagner les confidences, car bien sûr on téléphonait pour traiter de sujets graves, et non pour commenter la pluie ou le beau temps.

En fin de mois, les PTT (acronyme de Postes Télégrammes Téléphones) envoyaient leur facture accompagnée de petits cartons bruns, un par communication, où figuraient, écrits à la main, le numéro appelé, la durée, et le prix, lequel dépendait du jour (plus onéreux en semaine) et de l’heure (moins cher en soirée).

J’adorais les trier, mettre de coté les nôtres, pointer les numéros sur le cahier. J’allais ensuite glisser ceux des voisins et amis dans leurs boites aux lettres en jouant au facteur. Pouvait commencer alors le défilé à la maison pour le règlement des notes, jumelé souvent à de nouveaux appels. Cela créait des liens …

Les vacances m’éloignaient du modernisme. Ma grand-mère habitait à Auxerre, dans un quartier dépourvu de cabine et sa maison n’était pas reliée au réseau téléphonique. Elle n’appelait que pour annoncer les grandes nouvelles, bonnes ou mauvaises, ou convenir, vers la fin de l’été, du jour de reprise de la gosse, en l’occurrence moi.

Nous profitions alors du jour de marché pour monter jusqu’à la «Grand Poste». Queue au guichet, ticket, attente parfois longue dans un hall bruyant et encombré devant l’enfilade des cinq ou six cabines exigües en bois. On hurlait à la cantonade le nom de la ville appelée et le numéro de la cabine, ce qui pouvait donner pour nous : Sens – cabine 3 !

Mémère se précipitait pour décrocher et parler à ma mère. Je saisissais l’écouteur, qui pendait au bout d’un second fil, et j’y collais l’oreille. J’apprenais qu’il me resterait encore 4 jours, parfois 5, à continuer à vivre en toute liberté avant que mon père ne revienne me chercher pour réintégrer les pénates. Ce qui était dit était dit. On ne changerait pas la date : il aurait fallu retourner en ville pour téléphoner ou écrire une lettre, ce qui aurait pris plusieurs jours.

Les heures d’arrivée et de départ étaient approximatives. Nous étions philosophes. Nous n’avions que les contraintes que nous nous fixions. Nous passions les soirées assis sur une chaise sur le trottoir, à regarder les gens marcher dans la rue, et à commérer avec l’entourage. Je ne me souviens pas de ces conversations. Mais une chose est certaine, il n’était question ni de mode, ni d’actu-people, et nous n’échangions pas de SMS pour répercuter l’information dans l’urgence.

C’était il y a à peine plus d’un demi-siècle. Nous n’étions pas riches mais nous avions le temps … et nous pratiquions le téléphone arabe en guise de réseau social.

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L’appareil photographié est un modèle 1960 muni d’un cadran dit à clapet qui était exactement celui qui était installé dans le bureau de mon père.

J’ai retrouvé ce texte que je publie parce que le sujet fait l’objet d’une pièce que je vais prochainement découvrir au Lucernaire, Le fil rose.

samedi 9 octobre 2021

Les enfants sont rois de Delphine de Vigan

C’est un truc de fou! J’arrive pas à y croire! (p. 103) Delphine de Vigan auteure de polar, c’est une surprise.

Pourtant il y avait déjà quelque chose de cet ordre dans D’après une histoire vraie. D’ailleurs Delphine adore jongler avec des moments de vérité pour nourrir des intrigues. Dans un autre de ses livres je m’étais étonnée de lire mon nom. Un hasard, m’avait-elle assuré lorsque nous en avions parlé. Cette fois, c’est mon cadre de vie qui est exposé. Le domaine du Poisson bleu (p. 52) est la résidence voisine de la mienne à Châtenay-Malabry.

Elle n’est pas la première à s’intéresser à la question de l’exploitation des enfants par des parents qui les surexposent à un âge où ils devraient plutôt jouer à la poupée qu’en être une. Florida explorait ce sujet en montrant sans complaisance les ravages sur une jeune femme qui avait été top-model dès l’enfance. Mais en situant l’action aux Etats-Unis, Olivier Bourdeaut nous permettait de mettre le phénomène à distance. Ceci, malgré des prénoms américains, on est « chez nous » et même chez moi.

Alors qu’on alerte quotidiennement les éducateurs sur la nécessaire maitrise des écrans, Mélanie est elle-même à l’origine du processus. Depuis des années, elle poste quotidiennement des vidéos mettant en scène ses deux enfants Sam 8 ans et Kim 6 ans qui sont devenus des acteurs publicitaires lui faisant gagner des millions d’euros  Est-ce alors un hasard si Kimmy, surexposée, disparaît le 10 novembre 2019 dans une partie de cache-cache qui la soustrait à la domination parentale ?

Le lecteur est perturbé, ne parvenant pas à mesurer l’ampleur du drame (n’ayant pas un polar annoncé comme tel entre les mains je n’ai pas pu croire à une issue fatale), cherchant des circonstances atténuantes à la mère (dépressive, suite à son premier accouchement et qui aurait bien eu besoin d’un soutien psychologique) et se demandant comment va évoluer la confrontation entre elle (archétype de la famille heureuse) et Clara, la policière chargée de l’enquête, précisément procédurière (ses missions sont décrites p. 53), orpheline, ayant renoncé « par sécurité » à avoir un enfant pour éviter le risque d’une perte prématurée.

L’auteure multiplie les points de vue, opposant sans cesse les choix de vie des deux femmes. « La première fois que Mélanie Claux et Clara Roussel se rencontrèrent, Mélanie s’étonna de l’autorité qui émanait d’une femme aussi petite et Clara remarqua les ongles de Mélanie, leur vernis rose à paillettes qui luisait dans l’obscurité. “ On dirait une enfant ”, pensa la première, “elle ressemble à une poupée”, songea la seconde.
Même dans les drames les plus terribles, les apparences ont leur mot à dire (p. 63). »

Ce qui fait l’intérêt de ce roman c’est de démonter l’affirmation candide de la mère certifiant que chez elle les enfants sont rois (p. 249), pour prétendre leur bonheur à faire ce qu’on leur demande alors qu’en réalité ils sont des esclaves. D’habitude cette phrase dénonce au contraire la soumission des parents aux exigences de leur progéniture. En ce sens le lecteur non averti sera surpris par la démonstration.

Delphine de Vigan s’est manifestement documentée précisément sur l’univers de l’influence, le fonctionnement et la logique économique du placement de produits, autant que sur l’addiction aux réseaux. Elle souligne aussi combien Facebook ou Instagram peuvent tout autant sauver de la dépression du fait de la restauration narcissique du média qu’entretenir la jalousie de la part de l’entourage.

On referme le livre avec angoisse. La télé-réalité filmée dans le Loft il y a vingt ans, l’affaire Grégory, le meurtre sauvage d’Alexia Daval (cité p. 135 sans la moindre note de bas de page) semblent croiser la disparition de la petite fille en la banalisant. On préférerait que ce soit de la science-fiction. Pourtant même si l’histoire se poursuit en 2031, elle n’en est pas moins effrayante car la progression des addictions numériques et la souffrance des enfants sont totalement plausibles. N’en déplaise au législateur qui pense avoir réglé le problème en encadrant le travail de ces influenceurs d’un nouveau genre.

Il suffit, pour en être convaincu, d’écouter la plainte d’un bambin de quatre ans supplier sa mère dans le métro alors qu’elle a les yeux rivés sur l’écran de son téléphone : Maman, s’il-te-plaît, parle-moi.

Les enfants sont rois de Delphine de Vigan, collection Blanche, Gallimard, en librairie depuis mars 2021

vendredi 8 octobre 2021

Freda, un film de Gessica Geneus, Grand Prix du Festival Paysages de cinéastes

J’ai vu Freda en avant-première, pendant le festival Paysages de cinéastes où il concourait dans la compétition officielle des longs métrages.
Freda est une jeune fille qui habite avec sa famille dans un quartier populaire de Port-au-Prince. Ils survivent grâce à leur petite boutique de rue. Face à la précarité et la montée de la violence en Haïti, chacun se demande s'il faut partir ou rester. Freda veut croire en l'avenir de son pays.
Sans trop en dire des délibérations c’est un film qui a fait l’unanimité du jury auquel j’ai eu l’honneur de participer. Nous étions en outre très heureux de distinguer un premier film. Il sera sur les écrans le 13 octobre, voilà pourquoi je vous en parle aujourd'hui.

Gessica Geneus est une réalisatrice haïtienne qui est aussi comédienne et chanteuse. Elle a débuté sa carrière très jeune. En 2010, après le séisme qui a secoué son pays, elle s’est impliquée dans la reconstruction, a étudié à Paris puis est revenue pour créer sa société de production, et réaliser des documentaires.

Autant dire qu’elle connait bien la question du partir-revenir qui est au coeur de son premier long métrage. Elle a confié le rôle titre à Néhémie Bastien après l’avoir découverte dans un festival de théâtre où elle faisait sa première expérience de comédienne, ce qui explique peut-être pourquoi elle joue avec une grande fraîcheur et un investissement qui semble totalement naturel.

Bien entendu la réalisatrice a une très large connaissance de la culture occidentale mais qui aiguise son regard au lieu de lui suggérer des points de vue conformistes. On voit Port-au-Prince dans sa vérité vraie et jamais sous un angle touristique. Il en va de même pour les pratiques vaudou et les manifestations sont filmées de l'intérieur, au plus près, ce qui permet d'en restituer la violence. L'ancienne documentariste a conservé ses habitudes.

Elle nous montre des étudiants en anthropologie qui parlent un français correct. Mais elle a eu raison de n'avoir pas cédé à une facilité (artificielle) de tourner dans cette langue. Son atout est d’avoir osé l'emploi du créole, qui est la langue utilisée quotidiennement dans son pays. Enfin c'est un film qui dresse le portrait de trois femmes qui pensent leur liberté de manière radicalement différente. La réalisatrice parvient à ne pas juger et à ne pas prendre parti tout en nous offrant des images très fortes. Le plan final est à cet égard exemplaire.

Elle ne craint pas non plus de s'attarder sur un visage et elle insère admirablement des images prises dans la réalité. Enfin elle confronte le spectateur aux enjeux qui agitent une communauté où les gens sont soudés malgré des dissensions. La réalisatrice pose beaucoup de questions. Est-il réaliste de s'émanciper du colonialisme ? Peut-on sortir de la pauvreté par un mariage arrangé ? Doit-on obéissance absolue à ses parents ? Quel poids accorde-t-on à l'église ? Comment sortir de la corruption généralisée ? L'éducation peut-elle constituer une prote de sortie ? Pourquoi un fils aurait-il le droit de quitter le pays et pas sa soeur ?

Gessica Genius palce la fierté dans un plateau de la balance et le bonheur dans l'autre. Ses personnages sont très attachants, que l'on soit ou non d'accord avec leurs choix car on comprendra qu'on ne peut donner que ce qu'on a reçu … ce qui est vrai aussi en matière d'éducation. Esther, la soeur de Freda, se blanchit avec des crèmes au prix exorbitant (et on sait par ailleurs combien c'est dangereux pour la santé). Son mariage équivaut à une vente, et qui plus est à des corrompus, organisée avec la bénédiction de sa mère. L'ami de Freda, artiste, finira par émigrer à Saint-Domingue. Freda désire elle aussi conquérir la liberté, mais elle voudrait la vivre en Haiti.

Freda est un film qui bouscule parce qu'il est vrai autant qu'il est beau. Et qui fait longtemps réfléchir ! Il manquerait s'il n'existait pas.

Freda, un film de Gessica Geneus
Avec Néhémie Bastien, Fabiola Remy, Djanaïna François, Jean Jean, Gaëlle Bien-Aimé …
Ce film a été présenté dans la sélection Un Certain regard du Festival de Cannes 2021, sortie nationale le 13 octobre 2021

mercredi 6 octobre 2021

Campana du Cirque Trotolla

Le cri est unanime autour de moi : stop!

Où se sont envolées les assurances du "plus jamais comme avant" et les promesses de slow life ? Depuis ce qu’on appelle la rentrée, c’est partout la même frénésie d’appel à surconsommer. Chaque structure culturelle y va de ses propositions dans un bouquet qu’elle qualifie de foisonnant, sans imaginer un instant que sa voisine hurle la même chose.

Il est temps de sonner la cloche, qui se dit campana en espagnol. Et le Cirque Trottola le fait de manière magistrale avec leur spectacle, Campana, créé en avril 2018 dans le cadre de la programmation du Prato-Pôle national Cirque de Lille.

Bien sûr, leur campanile a été brutalement contraint à l’arrêt pendant les confinements successifs, mais il se réveille de sa dormance sanitaire à l’instar des plus belles plantes, semant ses graines magiques qui explosent tout au long d’une heure trente frôlant la magie.

Je croyais savoir à quoi m’attendre en prenant place sur les gradins de leur confortable chapiteau installé sur l’Espace cirque d’Antony (92). J’y avais déjà vu un spectacle de Titoune et Bonaventure Gacon. Je les avais découverts dans Matamore. Ils travaillent ensemble depuis plus de vingt ans. J’espérais que leur quatrième spectacle conjuguerait encore la poésie et la prouesse aussi harmonieusement.

Je n’ai pas été déçue. J’ai été comblée. Je n’imaginais pas qu’ils puissent surprendre davantage comme ils l’ont fait ce soir. Rarement on a vu des portées aussi élégantes. Les tableaux s’enchaînent, fous et fascinants. Drôles souvent. Il y a des prouesses techniques, certes, et nombreuses. Mais elles sont au service d’un message d’humanité subtile qu’il est bon d’écouter et de vivre.

Ils définissent ainsi leur travail : On tente, nous tous, en rond, avec l’acrobate, le clown, le salto, l’apesanteur, le danger, de tordre la réalité, de la repousser, de la braver pour qu’apparaisse, juste un instant, l’étincelle dans l’œil qui soudain devine l’incommensurable : le cirque.

La qualité de cette transmission tient parfois à un cheveu, une façon de Titoune de tendre la main, la voix écorchée de Bonaventure s’interrogeant sur le Temps qui reste (magnifique chanson de Serge Reggiani sur les paroles de Jean-Loup Dabadie, Patrick et Alain Goraguer), le gobelet d’eau étanchant la soif d’un musicien alors que le clown blanc s’étouffe … l’évocation d’une poupée à musique tournant sur son socle, d’une cavalcade ou d’un éléphant dressant sa trompe dans un cri d’alerte muet, les acrobaties d’un singe bleu échappé peut-être du Jardin des délices de Jérome Bosch.

Il y a du surréalisme dans la mise en scène. Et surtout des regards qui en disent très longs entre chaque membre de cet équipage qui résonne comme une famille. Voilà, voilà …

Mais attention, ça grince fort aux entournures. Parce que la vie n’est pas tendre et que ce duo (qui forme souvent un quatuor avec les musiciens qui semblent se découvrir une vocation de saltimbanques) nous alerte sur des sujets qu’on va dire "sensibles" : la maltraitance animale, la fin de la vie, la déshumanisation progressive de nos univers où chacun pousse l’autre à débarrasser le plancher jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien… jusqu’à ce que dans les entrailles du chapiteau surgisse la superbe et monumentale cloche qu’ils vont apprivoiser sous nos yeux.
L’objet est patrimonial. Il a été conçu spécialement dans une des deux dernières fonderies françaises, chez Cornille Havard, que j’avais eu le bonheur de visiter et l’honneur d’assister à une coulée. J’avais même été autorisée à filmer et malgré l’intense chaleur j’en ressens encore des frissons (malheureusement le fichier est trop lourd pour être téléchargé ici). Et pour voir cette cloche il faudra vous déplacer car j’ai respecté l’interdiction de la photographier.

Campana appelle au rassemblement.
Campana de et par Titoune, Bonaventure Gacon, Thomas Barrière et Bastien Pelenc
Du mercredi 6 octobre au dimanche 17 octobre 2021
A L'Azimut - Espace Cirque Hauts-de-Seine
Avenue Georges Suant, 92160 Antony - Téléphone : 01 41 87 20 84
La tournée du spectacle s’arrêtera notamment au #104, 5 rue Curial - 75019 Paris, du vendredi 14 janvier au 2 février 2022
A partir de 10 ans

dimanche 3 octobre 2021

Les sœurs Tatin de Laetitia Gonzalbes

L’idée de départ était intéressante : raconter l’histoire des sœurs Tatin en s’appuyant sur la dramaturgie des Trois Soeurs d’Anton Tchekhov.

On ne tiendra pas rigueur à Lætitia Gonzalbes que deux n’égale pas trois. Ni que la Sologne n’est pas la Russie. Ce sont des géographies malgré tout comparables, retirées.

Pourquoi lui ajouter des épisodes de comédie musicale ? Certes, ils sont réussis mais ils retirent de la gravité au propos. Et puis, danser avec un balai poussiéreux au-dessus des fourneaux n’est pas très sérieux.

Comme nous sommes au XXI° siècle on utilise la vidéo, c’est classique, et pourquoi pas ? Cela permet de montrer Lamotte-Beuvron à un public qui n’en a sans doute jamais entendu parler. Sauf que même si les scènes ont été tournées dans le vrai Hôtel Tatin, on ne le voit pas plus que si on avait filmé en studio. Le montage est curieux et l’accent berrichon ne crève pas l'écran.

On connait tous ce dessert fameux qui est un succès mondial. Les gastronomes savent qu’une fable a été montée de toutes pièces pour justifier la cuisson à l’envers. Ce plat régional et à l’origine banal s’est paré d’un story-telling (comme on dit en marketing) qui continue à faire couler beaucoup d’encre. Sur ce point, le spectacle reste muet. On assiste à la fin à la confection de la tarte dans sa sobriété la plus simple. Et on ne comprend pas qu’elle soit associée à un incendie. Pas plus que le visuel de l'affiche soit inversé car (enfin !) la pâte cuit sur les pommes et non dessous comme on a l'impression en la regardant.

Mais je rends hommage à Lætitia Gonzalbes de n’avoir pas enjolivé les choses car ni Stéphanie ni Caroline n’ont inventé cette tarte qui porte leur nom. Elles en furent les mamans d’adoption. Comme Tchekhov est le père adoptif de ses personnages. L'interprétation est plutôt sensible par deux comédiennes qui s’entendent comme des soeurs, exprimant ce qu’il faut de jalousie et d’affection.

Au début du spectacle on remarque un fauteuil à bascule qui, immédiatement, fait penser au grand âge. La femme qui s’y installe joue à ce moment le rôle d’une vieille dame souffrant de la solitude après la mort de sa grande soeur adorée. Dommage qu’elle martyrise ses cordes vocales. Toutes les septuagénaires n’ont pas une voix éraillée. Les buches flambent dans la cheminée. On se rassure, le feu est virtuel mais il annonce l’incendie qui va ravager le quartier plus tard.

Quand on n’a pas de vraie vie, on vit de mirage. Stéphanie (Roxane Le Texieraime Tchekhov dont cette phrase, tirée des Trois sœurs, lui rappelle sa soeur Caroline (Anaïs Yazit, excellente comme dans le précédent spectacle de la metteuse en scène), décédée il y a un an, en 1911. A quoi bon se souvenir, se plaint-elle avec mélancolie. On nous oubliera, c’est inéluctable (sauf qu’à ce stade le public sait bien que tout le monde se souvient de ce plat devenu culte et qui porte leur nom).

C’est pourtant au jeu des souvenirs qu'elle va se livrer en rejouant avec sa soeur les principaux épisodes de leur vie. Stéphanie se souvient de leur vie à sa soeur et elle dans l’hôtel familial, des discussions philosophiques dans la cuisine, de leurs histoires d’amour… et du moment où elles ont servi pour la première fois le fameux dessert. Les deux soeurs chantent et dansent Plaisir d’amour, le Temps des cerises, … Stéphanie se veut didactique, expliquant pourquoi le vert est une couleur que les artistes n’aiment pas porter. Et elle nous donne le secret pour combattre la mélancolie : travailler, travailler encore et encore.

Le texte est très nostalgique, souvent ponctué de regrets : J’ai l’impression que tout sur terre est destiné à changer. Il peine à se construire. Une fois la recette expliquée et réalisée presque sous nos yeux Stéphanie jugera : cette histoire est sans dessus dessous, comme notre tarte, tiens.

Apprécions cette création qui est cependant pour moi un cran en dessous de la précédente, Je m'appelle Erik Satie comme tout le monde. J'ajoute que Roxane Le Texier sera prochainement Ulla, rôle principal féminin, dans Les Producteurs, la comédie musicale qu'Alexis Michalik prépare pour le Théâtre de Paris.

Les sœurs Tatin d’après « Les Trois Sœurs » d’Anton Tchekhov
Création librement adaptée de Laetitia Gonzalbes
Avec Roxane Le Texier et Anaïs Yazit
Costumes : Claire Avias  
Film : Mathilde Sereysk
Musiques : David Enfrein et Tim Aknine 
Au Théâtre de la Contrescarpe - 5, rue Blainville - 75005 Paris
(Métro Place Monge ou Cardinal Lemoine)
Jusqu’au 28 novembre 2021
Du mercredi au vendredi à 19 h, les samedis et dimanches à 18 h 30

samedi 2 octobre 2021

Le voisin de Picasso, écrit et interprété par Rémi Mazuel

La photographie d’Alexis-Joseph Mazerolle par Nadar en 1883 est posée sur un chevalet au centre de la scène. Le noir se fait. Des bruits évoquent la folie alors qu’un faisceau de lumière blanche découvre un homme recroquevillé et secoué d’angoisse.

Contemporain de Monet, Renoir et Sisley, Mazerolle (1826-1889) appartient à la catégorie des peintres académiques. Son style correspondait aux goûts de son époque et il connut une belle notoriété. Il a en effet reçu de multiples commandes privées et publiques. Il a décoré de nombreux lieux de spectacle comme l’Opéra Garnier, le Conservatoire de musique de Paris, les théâtres d’Angers et de Baden Baden… et la Comédie Française, ce qui lui valut la Légion d’honneur.

Le grand public ne le connait plus vraiment. Et pour cause puisqu’en 1900, un incendie détruisit les plafonds peints en 1877-1879. Il n’en subsiste que des gravures et esquisses. Rémi Mazuel s’est penché sur ce parcours qu’il estime injuste en écrivant son histoire pour le théâtre tout en rendant plus largement hommage aux artistes qui connaissent une éphémère gloire, parce que ce fut aussi le cas de son propre grand-père, devenu artiste-peintre après une carrière d’entrepreneur. Il a eu envie d’écrire sur ces deux mondes, l’art et l’entreprise, que l’on oppose trop souvent.

Et ce qui est amusant c’est que c’est sa propre grand-mère qui lui avait donné le point de départ de sa pièce en lui offrant un jour un catalogue sur l ‘œuvre d’Alexis-Joseph Mazerolle. C’est bien plus tard qu’il apprit qu’un descendant de ce peintre était marié à la cousine de son grand-père. Cette découverte renforça sa motivation.

Étant comédien, il a choisi d’interpréter tous les rôles. Par contre il ne voulait pas se priver d’un regard extérieur et il a eu raison. Il a donc préféré confier la mise en scène à Marie-Caroline Morel, qui comme lui a suivi le Cours Cochet-Delavène.

Après le prologue, la pièce se poursuit autour de l’histoire d’Antoine, un comédien que son agent lâche brutalement faute de réussir à lui trouver des contrats. Comme il lui faut gagner sa vie, le jeune homme dépité devient gardien de musée, dans un lieu où le plus célèbre est Picasso. Si bien qu’on lui demande à longueur de temps où se trouvent ses tableaux.

Rémi Mazuel renseigne sur tous les tons et gère des situations cocasses, surtout pendant les visites scolaires. Le comédien mime une incroyable bagarre le précipitant hors de scène avant que la pression ne retombe. Il réhabilite aussi l’artiste surdoué et tombé dans l’oubli en convoquant les personnalités marquantes de sa carrière dans la « salle Mazerolle », voisine de celle de Picasso. Il joue quatre personnages principaux et six lieux différents joués dans le décor épuré conçu par Alix Cohen.

Sa passion n’est pas incompatible avec une certaine objectivité car soutenir un artiste c’est aussi lui dire ses quatre vérités quand il le faut.

On peut aller au théâtre de la Contrescarpe voir Rémi Mazuel pour connaitre l’histoire de Mazerolle mais c’est tout de même la performance d’acteur que j’ai grandement appréciée. J’ai découvert un comédien dont le travail mérite d’être salué. C’est en toute logique qu’il s’est illustré dans l’improvisation et l’éloquence. Et sa carrière ne fait que commencer !

Le voisin de Picasso écrit et interprété par Rémi Mazuel
Mise en scène : Marie-Caroline Morel
Costumes : Leslie Pauger
Musique : Charles Tumiotto
Conception & Décors : Alix Cohen
Au Théâtre de la Contrescarpe - 5 rue Blainville - 75005 Paris
Les mercredi à 21h, samedi à 16h30
Relâches les 6, 27 et 30 octobre et 15, 18 décembre
Mais supplémentaire le dimanche 21 novembre à 16 h 30

vendredi 1 octobre 2021

La plus grande collection au monde de convolvulacées est à Châtenay-Malabry

J'ai bien dit "convolvulacées" mais, si le terme est trop compliqué pour vous, parlons de patate douce, de belle-de-jour ou de liseron. Ces plantes appartiennent en effet à la même famille et le moins qu'on puisse dire c'est que ses membres n'ont pas bonne presse. On les dit invasives mais il faut rétablir quelques vérités.

D’abord ce ne sont pas toutes des lianes. Il en existe qui, au Mexique, deviennent des arbres, d’autres sont arbustives, grimpantes ou retombantes ou enfin couvre-sols. Mais elles ont toutes en commun la même forme de leur fleur, en entonnoir avec cinq pétales soudés.

Par contre vous remarquerez sur les photos la diversité des feuilles dont certaines peuvent aller jusqu'à ressembler à une chauve-souris déployée. Cet animal est d'ailleurs un des animaux pollinisateurs de quelques espèces. Et le feuillage de plusieurs espèces de patates douces peut se consommer comme des épinards. Ils sont pour la plupart très denses et offrent des contrastes saisissants entre les variétés.
Une de leurs spécificités est d'avoir besoin d'un tuteur pour se développer, le plus fin possible (car c'est plus épuisant de s'enrouler autour d'un tronc que d'une tige) hormis celles qui sont couvre-sols comme les patates douces (mais que l'on peut malgré tout faire grimper si on manque de place) ou le Liseron de Mauritanie (Convolvulus sabatius ci-dessous à gauche) ou qui se laissent choir comme la Dichondre argentée (Dichondra argentea ci-dessous à droite). Originaire du Sud des États-Unis, celle-ci est vivace,  rustique jusqu'à -10°. Son feuillage argenté est persistant ou semi-persistant et sa croissance est rapide. Elle supporte toutes les expositions et elle est d'un bel effet au bord des murets ou en potée et suspension pour décorer les terrasses et balcons. Ses fleurs sont très petites et blanches, à peine visibles à l'oeil nu. Les fruits sont des capsules minuscules contenant 1 ou 2 graines, convoitées et dispersées par les fourmis.
Les arbres n'ont pas davantage besoin de soutien mais leurs branches sont fragiles et peuvent se casser au moment de leur rentrée sous serre. Il y a par exemple l'Ipomoea murucoïde, originaire du Mexique. dont les mexicains utilisent l’écorce en cataplasme pour soulager les morsures de serpents.
Un second arbre, lui aussi en pot, est un don du Museum arboretum de Chèvreloup. Il est entré illégalement en France en 1995. N'étant pas auto-fertile on tente des boutures pour la multiplier, pour le moment sans résultat. Un autre arbuste résulte d'un croisement, d'où la présence d'un x dans sa dénomination. Il est étonnant (ci-dessous) avec ses longues tiges qui se comportent comme de la broussaille. C'est le Convolvulus×desprauxii, une espèce hybride de Convolvulus floridus et Convolvulus scoparius, endémique des îles Canaries.
Toutes les couleurs de fleurs existent. La Strictocardia beraviensis "Philippe Bonduel" (Afrique du Sud) est d'un rouge corail lumineux. A noter que les guillemets signifient qu'il s'agit d'un cultivar, c'est-à-dire un type végétal résultant d'une sélection, d'une mutation ou d'une hybridation (naturelle ou provoquée) et cultivé pour ses qualités particulières. Le pistil est très développé. Il est politisé par les oiseaux qui déguste une goutte de nectar au fond du calice. Il y peu d'oiseaux nectarivores en région parisienne mais tout de même quelques-uns, ce qui explique la production de quelques fruits. A coté, l'Ipomoea Setosa Campanulata (Brésil) est une liane aux fleurs rose clair s'ouvrant l'après-midi, aux tiges poilues, aux fruits étrangement gonflés et eux aussi poilus et aux belles feuilles découpées évoquant la vigne.
Ci-dessous à gauche une originaire du Caire (Ipomoea Cairica P.B. 99-50) dont les feuilles sont palmilobées. 
Rien à voir avec celles de l'Ipomoea Indica Edith Piaf aux fleurs bleu clair striées d'une bande rose.
Pour avoir un aperçu de cette richesse, il suffit de venir visiter la plus grande collection au monde, qui se trouve en région parisienne, dans l’arboretum de la Vallée-aux-loups, à Châtenay-Malabry (92), un endroit magnifique auquel j’ai d’ailleurs consacré plusieurs articles. J’ai eu cette chance cette année, juste avant que les plus fragiles soient rentrées pour les protéger du froid. Date limite de leur vie en plein air sous nos climats  : 15 octobre.
L'histoire est singulière. Vous connaissez sans doute les murs végétaux. Le premier a été créé en 1988 à la Cité des Sciences et de l’Industrie à Paris et celui de la façade du musée du quai Branly les a rendus célèbres en 2004. On les doit à Patrick Blanc, chercheur au CNRS. Mais l'homme a d'autres spécialités.

En 1996, il avait présenté "Les folles Ipomées" au festival des jardins de Chaumont-sur-Loire (où je suis allée en 2010). N'ayant pas la possibilité de les conserver il chercha ensuite à offrir ces 80 plantes alors inconnues en France à qui voulait bien en prendre soin. Ce sera Nelly Bouilhac qui s'en chargera à Châtenay pour le Conseil général des Hauts-de-Seine. Et qui développera la collection, en partant de rien puisqu'au mieux on les considérait comme des plantes médicinales et qu'elle n'avait à l'époque aucune connaissance botanique.

Elle peut être fière aujourd'hui de compter 31 genres parmi les 56 genres qui sont référencés et 1500 espèces parmi les 1900 qui existent. Les 700 mètres carrés de serres sont bien remplis en hiver. Les noms, par contre, sont en train de changer suite aux analyses ADN mais nous conviendront d'utiliser pour le moment les plus connues et d'attendre la fin des recherches pour lancer "la valse des étiquettes".

Il faut savoir aussi qu'il y a deux catégories : les vivaces, et puis les annuelles, souvent subtropicales qui font beaucoup de graines pour assurer l’avenir. Nelly conseille de scarifier les graines, pour faciliter le travail du bourgeon et les mettre en terre humide, enfoncées juste de la même hauteur que leur épaisseur,  en les plaçant à l'horizontale car on ne sait pas où est le haut, où est le bas.

Si ces plantes se développent vite c'est parce qu'elles font la course à la lumière. Mais elles n'abiment pas leur support puisqu'elles sont démunies de crampons. Leur nom vient de convolvere, qui signifie envelopper, s’enrouler.

Une des plus spectaculaires en terme de développement est l'Ipomoea indica, (parfois dites Ipomoea learii mais ce n'est pas son nom véritable). Elle surplombe la volière des rossignols de la serre. On peut s'étonner de la présence d'oiseaux mais elle s'explique par le fait qu'ils sont insectivores et bien utiles pour préserver les plantes puisque l'emploi d'insecticides est prohibé. En s'approchant de certaines ipomées on remarquera des sachets contenant des coccinelles.
L'Ipomea indica est une vivace qui pousse à l'état sauvage sur les falaises de Porto. Capable de ramper comme d'escalader de grands arbres, elle pourra produire des tiges d'une douzaine de mètres en une seule saison, et donc de recouvrir par exemple une tonnelle en un temps record.
Elle produit, de juillet jusqu'aux premières gelées, des milliers de grandes fleurs bleu-violet le matin, s'empourprant aux heures les plus chaudes de la journée, avant de se refermer lorsqu'il fait trop chaud. La souche est rustique jusqu'à -8°C en situation abritée. Elle est considérée comme une plante invasive en climat doux, dont il faudra contrôler le développement.

Tel est le souci qu'on peut rencontrer avec de telles plantes. Mais si on comprend leur mode de croissance on pourra les contenir. Les plantes de cette espèce ont toutes pour spécificité de décompacter et de dépolluer la terre. Leurs racines peuvent se propager jusqu’à 8 m de profondeur et à chaque fois qu'on donne un coup de bêche pour les arracher on ne fait que favoriser le bouturage.

Si on veut malgré tout s'en débarrasser il sera plus efficace de freiner leur expansion en apportant du sable à la terre qui, plus légère, ne les intéressera plus. Si on est pressé on peut les couvrir d'une bâche pour les priver de la lumière ou bien cultiver tout de suite en plantant autre chose qui couvrira le sol.
Quand elles se sont enroulées autour d'un rosier il suffira de les couper régulièrement autour des pieds sans les arracher puisqu'elles ne les étoufferont pas. Et on continuera à profiter de leur floraison. Ces plantes sont extrêmement mellifères et si certaines (comme l'Ipomoea carnea photographiée pour montrer combien les graines sont différentes d'une variété à une autre) contiennent des substances hallucinogènes dans leur pollen celles-ci n’affectent pas les abeilles mais peuvent être toxiques pour le bétail. Elles représentent une source sûre de nourriture pour les abeilles dès le début du printemps. Il faut donc les préserver. Et puis, s'agissant d'annuelles qui se ressèment par graines, il "suffit" après tout de supprimer les fleurs fanées en fin de journée pour ne pas être envahis.
Plusieurs convolvulacées sont comestibles. Le liseron d'eau, Ipomoea aquatica, est cultivé dans les régions tropicales pour ses feuilles consommées comme légumes.
Ce sont surtout les patates douces que l'on mange. Il y en a de multiples ici, au pied de la serre (mais on pourrait les cultiver en tipi) et de feuillages de couleurs très variées, parfois panachées.
Celles qui ne sont pas d'un grand intérêt gustatif sont de plus en plus utilisées par les communes pour agrémenter parcs, massifs, suspensions ou ronds-points et après avoir visité l'arboretum je les remarque davantage. Comme ici à Antony (92) :
Et voici l'Ipoméa batatas Palm Blackie, au feuillage presque noir et très découpé.
Les tubercules de la variété Murasaki sont très originaux par leur chair blanche et leur peau rose pourprée. Cuisinés comme les pommes de terre classiques – en purée, à la vapeur ou en poêlées –, ils peuvent aussi être râpés crus en salade. La chair douce et très légèrement sucrée à la saveur de noisette permet également de confectionner de surprenantes chips.
Quelques dernières photos pour terminer et poursuivre l'illustration de la diversité de ces Ipomées. On pourrait tout à fait composer, dans son jardin, une horloge florale en disposant les plantes selon leur heure de floraison quotidienne. On pourrait ainsi passer une journée entière auprès d'elles sans se lasser. Je précise cependant que mes photos ont été prises un matin, en fin de saison d'une mauvaise année climatique pour ces espèces qui aiment les fortes chaleurs.
Voilà pourquoi j'ajoute le lien vers l'émission Silence ça pousse qui a consacré une séquence à la collection. Une fois el fichier ouvert allez à la fin de la 11ème minutes jusqu'à la 15 ème ici.

La Collection nationale de Convolvulacées remplit une triple mission scientifique, de conservation es espèces, en particulier d’espèces menacées dans leur milieu naturel, et conservatoire de graines et de vulgarisation auprès du grand public.

On vient du monde entier à Châtenay pour les admirer de fin mai à début octobre, obtenir des graines ou faire des échanges (sur rendez-vous bien évidemment). Le stock est d'environ 500 000 graines. Certaines acquisitions sont exceptionnelles et n'ont pas encore fini de "parler", notamment sur leur mode de multiplication.

Collection nationale des Convolvulacées
Arboretum de la Vallée-aux-Loups - 102 rue de Chateaubriand
92290 Châtenay-Malabry
tel : 01 49 73 20 63

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