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La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes. A condition de cliquer doucement sur la première photo, vous pouvez faire défiler toutes les images en grand format et haute résolution, ce que je vous conseille de faire avant d'entreprendre la lecture des articles abondamment illustrés.

lundi 8 novembre 2021

Albatros de Xavier Beauvois

Albatros est un film très touchant. C'est le nom d'un bateau mais j'y ai vu aussi une référence au poème de Baudelaire disant en substance que si cet oiseau est majestueux lorsqu'il vole, à l'inverse ses ailes de géant l'empêchent de marcher sur le sol.

Laurent (Jérémie Renierest commandant de brigade de la gendarmerie d’Étretat. Il est à son aise dans l'univers marin et il a de fortes convictions qui font de lui un excellent gendarme. On le constate tout au long de la première partie qui met en avant ses valeurs professionnelles et morales.

Mais, à l'instar de l'oiseau, sa volonté d'apaiser tous les conflits l'amènera à faire une fatale erreur en croyant pouvoir sauver un agriculteur du suicide. Pourtant, tout commençait bien, par une soirée d'anniversaire qui masque une très jolie déclaration d'amour. Il forme avec celle qui devrait devenir sa femme (Marie-Julie Maille) et sa fille Poulette (Madeleine Beauvois) une famille aimante et paisible.
On sent un couple uni et de fait on assistera avec émotion à leur manière de vivre les épreuves.

Le spectateur est convié aussi à partager le quotidien (difficile) de l'unité de gendarmerie : depuis l’alcoolique (Xavier Beauvois) qu’on essaye de ramener chez lui, les agressions sexuelles, les drames familiaux, les ados qui roulent sans casque (et qu’il faut sermonner), une opération de déminage sous la pluie, ou plus grave encore les suicides. La scène montrant un homme se jetant de la falaise au-dessus d'un couple de jeunes mariés et leur photographe est absolument édifiante. Dire qu'il peut y avoir jusqu'à 5 suicides en une même semaine sur ce bord de mer dont les falaises sont très tentantes pour les malheureux !
La détresse de l'agriculteur (Geoffroy Sery) est plus que plausible. On sait que les producteurs laitiers travaillent à perte et combien mettent fin à leurs jours, particulièrement en Normandie. Et on comprend qu'il soit difficile pour les forces de l'ordre de "garder la carapace". Les paysans accusent les gendarmes qui appuient sur la gâchette de l’Europe qui les tue. Cet extrait est signifiant à plus d’un titre parce que l’usage des armes est hyper réglementé, très codifié comme le montrent plusieurs plans, très rare et c’est pourtant par un pistolet que le drame va se concrétiser.

La volonté de réparation de la société est somme toute logique, surtout dans le contexte des reproches qui sont de plus en plus souvent formulés à l'encontre des policiers (et dont ils discutent pendant les pauses), si bien qu’on sent à plusieurs reprises Laurent proche du burn-out même s’il encourage ses collègues à se blinder, comme il dit et qu’il persiste à penser qu’on "va trouver une solution ". Le spectateur, lui, remarque l’amoncellement des nuages noirs dans le ciel.
Xavier Beauvois a tourné dans le pays de Caux où il habite, auprès de gendarmes qu'il connait bien. Sa femme a travaillé au scénario avec lui. Elle joue avec leur fille dans le film qu'elle a ensuite monté. Cette présence a sans doute renforcé l’humanité qui se dégage du film malgré le drame. On y trouve des caractéristiques communes avec La fracture, témoignant combien les cinéastes s’impliquent dans les problématiques actuelles.
La gendarmerie, parce qu’elle exerce dans des petites villes, est forcément dans la proximité avec les citoyens. Tout le monde se connait, ce qui rend touchant la fonction sociale de ces hommes (et femmes, car le réalisateur le pointe avec la gendarme Carole, interprétée par Iris Bry).

On remarque plusieurs acteurs de son film précédent Les Gardiennes, dans lequel sa femme et sa fille avaient un petit rôle. Comme bien sûr Iris Bry. Mais aussi d’autres comédiens comme Victor Belmondo, le petit-fils de Jean-Paul, qui est le collègue de Laurent et enfin des non professionnels, ce qui apporte un réalisme formidable d'autant qu'ils sont très naturels : l’agriculteur Geoffroy Sery, le capitaine Olivier Pequery, la grand-mère Suzanne Lipinska qui, à 90 ans, n’avait pourtant aucun désir de jouer. C’est la patronne du Moulin d’Andé, fameuse résidence d’artistes, où Georges Perec a écrit La disparition et où François Truffaut avait tourné Jules et Jim et la fin des 400 Coups.

Le film est aussi une ode au pouvoir bienfaisant et réparateur de l'océan après le choc de la sidération. Jérémie Rénier n’avait jamais fait de navigation, pas plus qu'il n'avait jamais été gendarme. Il a donc suivi un entraînement intensif dans les deux disciplines jusqu'à devenir totalement à l'aise.

Albatros est un film très touchant qui interroge le spectateur sur notre société et sur la notion de culpabilité, la justice des hommes tell qu'elle est cadrée par la loi n'étant pas toujours superposable à celle qu'on ressent au fond de soi.

C'est aussi un très beau portait d'homme, de femme et de couple.

Albatros de Xavier Beauvois
Scénario de Xavier Beauvois et Marie-Julie Maille
Avec Jérémie Renie, Marie-Julie Maille, Madeleine Beauvois, Victor Belmondo, Iris Bry, Geoffroy Sery, Olivier Pequery … 

En salles depuis le 3 novembre 2021
Photos Les Films du Worso - Pathé Films ou Guy Ferrandis

samedi 6 novembre 2021

La fuite de Ciro Cesarano et Fabio Gorgolini

C'est un des spectacles qui aura été stoppé net par la pandémie. La fuite devait se jouer plusieurs semaines au Théâtre 13 (Glacière) et n'a pu bénéficier l'an dernier que de deux représentations réservées aux professionnels. On peut donc imaginer la joie de l'équipe artistique de pouvoir enfin accueillir le public, même si celui-ci n'est pas aussi nombreux qu'ils l'avaient espéré.

La faute à l'offre pléthorique aussi bien théâtrale que cinématographique … et partout ailleurs. Ajoutez à cela la décision des lieux de spectacle de diminuer les durées d'exploitation pour caser le maximum de représentations différentes et du coup le bouche à oreille n'a guère le temps de remplir sa fonction d'accélérateur.

La pression est donc forte aussi pour les critiques qui n'arrivent pas à suivre et qui font des choix douloureux, et lourds de conséquences s'ils affirment qu'ils n'ont pas aimé tel ou tel.

La fuite présente beaucoup de qualités : un décor (de Claude Pierson) impressionnant et adéquat, un texte (de Ciro Cesarano et Fabio Gorgolini) dont les dialogues se répondent en ping pong, des comédiens qui incarnent complètement leur personnage, une atmosphère proche des comédies du cinéma italien des années soixante d'Ettore Scola ou de Dino Risi 

J'attache une importance capitale à la mise en scène. Sans la particularité du point de vue du metteur en scène tous les Hamlet seraient équivalents, même avec d'autres scénographie et distribution. C'est elle qui fait la différence. Ici elle est supportée par Fabio Gorgolini qui a co-écrit le texte et qui joue également. Si tout est cohérent, il manque à mon avis le grain de folie qui en ferait un spectacle d'exception. Et qui ne peut être apporté que par un regard extérieur.

J'attendais aussi des changements de lumières supplémentaires à celui qui focalise la révélation du drame principal et une bande-son plus élaborée. C'est que le décor laisse espérer un très haut niveau d'exigence.

Revenons au spectacle. Nous sommes dans la (presque) vraie cuisine d'un restaurant, italien cela va de soi. J’aurais raccordé la gazinière pour que les odeurs de mijotage attisent nos papilles. Ne m'objectez pas les conventions théâtrales : j'ai souvent assisté à des pièces où le réalisme était de règle.

Notre œil est attiré à jardin par le bureau submergé de paperasse, la poubelle débordante, le téléphone mal raccroché. Autant l’espace de préparation est nickel, autant tout le reste témoigne que le patron (Ciro Cesaranoest dépassé. De fait, il est au bord de la faillite. Il voit dans la réussite du repas de mariage qui lui est commandé sa dernière chance de se refaire. Et c'est là la première fuite, en l'occurrence de ses responsabilités. Parce qu'on devine que les enchainements de soucis ne vont pas lui permettre d'être prêt. Il manque de chaises, d'assiettes, d'argent pour en acquérir et aussi de temps pour tout faire. Mais il veut faire croire à tout le monde qu'avec un effort supplémentaire le miracle est possible.

Avec lui, deux femmes, qui vont se dévouer pour que ça fonctionne, deux cuisinières, Ginevra (Laetitia Poulalion) et Béatrice (en alternance Audrey Saad ou Amélie Manet). Elles sont les solides piliers de l'histoire. Et puis leurs conjoints, Giorgio (Boris Ravaine ou Gaetano Festinese) qui est le mari de Ginevra, et Romeo (Fabio Gorgolinicelui de Beatrice. Tous les quatre se connaissent depuis longtemps et sont amis. Je me demande si c'est intentionnel mais la pièce est joliment féministe car les hommes en sont les maillons faibles.

La question mérite d'être posée puisque la pièce se réclame de On ne sait comment de Luigi Pirandello, un drame philosophique qui porte une réflexion sur le rôle de l'inconscient. L'auteur sicilien part du constat que l'on peut commettre des actes indépendants de notre propre volonté : "Ça arrive! On ne sait pas comment mais ça arrive!"

Il est logique alors de tricoter autour de la notion de bonne ou mauvaise conscience. Et sur l'intérêt de révéler ce qu'on a sur la conscience alors qu'on ne s'en estime pas responsable. Au risque de désorganiser la marche du restaurant dont le patron peine à ramener son petit monde face aux contingences matérielles qui s'aggravent avec l'apparition d'une fuite dans les toilettes, laquelle mériterait l'intervention d'un plombier, si ce n'était pas si onéreux.

Le drame alterne avec la comédie. Les acteurs réussissent à jouer sur tous les registres de l'émotion et c'est le point fort du spectacle. J'allais oublier … la méthode toute personnelle de Nicola pour gagner du temps quand on a une montagne de pommes à éplucher. La scène est inoubliable !
La fuite
Texte de Ciro Cesarano et Fabio Gorgolini d'après On ne sait comment de Luigi Pirandello, édité aux Éditions Les Cygnes
Mise en scène Fabio Gorgolini
Avec Ciro Cesarano (Nicola, patron du restaurant), Fabio Gorgolini (Romeo), Laetitia Poulalion (Ginevra, cuisinière), Boris Ravaine ou Gaetano Festinese (Giorgio) et en alternance Audrey Saad ou Amélie Manet (Beatrice, cuisinière)
Du 3 au 19 novembre 2021
Du mardi au samedi à 20h, les dimanches à 16h 
Relâche les lundis
Au Théâtre 13/ Glacière - 103A boulevard Auguste Blanqui - 75013 Paris

mercredi 3 novembre 2021

La Légion d'honneur s'expose à Châtenay-Malabry (92)

Je sors d’une intéressante exposition sur la Légion d'honneur au Pavillon des arts de Châtenay-Malabry (92) sous l'égide de deux associations, la Société des Membres de la Légion d’honneur (section des Hauts-de-Seine sud-est) et du Souvenir français (Comité de Châtenay).

Elle remet cette décoration en perspective historique en n'oubliant pas les emblèmes nationaux, en particulier le drapeau républicain.

L'étoile blanche et le ruban rouge ont effacé les précédentes distinctions nobiliaires. Elle est née le 19 mai 1802 par la volonté de Napoléon Bonaparte d'honorer des services militaires comme des vertus civiles.

C'est sans doute cette universalité qui lui valut de traverser les différents régimes politiques. Empereurs, rois et présidents de la République ont donc remis cet insigne d'abord à des hommes (ce n'était alors pas tout à fait universel soit dit en passant) puis aussi à des femmes à partir de 1851. Parmi elles il y a des personnes aussi différentes que Simone Veil, ministre de la santé, Claudie Haigneré, astronaute, Marie-Agnès Gillot, danseuse étoile, Sarah Bernhardt, tragédienne.

La distinction est ouverte aux étrangers comme Charlie Chaplin ou Alexandre Fleming.

Le nombre de promus est très variable, atteignant un pic de 30700 en 1963, et "seulement" 92000 en 2018. Ils seraient au total environ 1 million à l'avoir reçu.

L'exposition reprend tous ces aspects et bien d'autres comme l'intéressante répartition en une quinzaine de cohortes (parmi lesquelles on remarque la littérature, les mathématiques, la législation …) dont la plupart des premiers chefs ont donné leur nom aux boulevards parisiens dits "des maréchaux".

Une galerie de portraits rend hommage aux personnalités du sud du département qui ont été décorés et qui ont vécu ou travaillé de près ou de loin dans le sud des Hauts-de-Seine comme Alfred Velpeau (1795-1867) qui perfectionna le bandage compressif, Sully Prudhomme, Théophile Gautier et bien entendu Chateaubriand.

C'est un ordre conçu dès l'origine comme évolutif, de manière à donner envie d'accéder aux grades supérieurs : Chevalier, Officier, Commandeur, Grand officier, Grand'Croix. … Evidemment il y a des devoirs à respecter, adopter une bonne conduite et un savoir-vivre. Mais il donne droit à porter l'insigne et percevoir un traitement annuel symbolique de 6,10 euros à 36, 59 pour le grade le plus élevé.

Mais surtout il ouvre la porte d'un immense réseau et offre la possibilité éventuelle aux filles et petites-filles des promus d'entrer dans un établissement qui leur est dédié car l'éducation est au coeur des actions de la Légion d'honneur, en particulier envers la jeunesse. Elle accorde ainsi des prix d'apprentissage. Dans ce domaine la France a du retard à rattraper si on la compare à des pays comme la Suisse ou le Danemark qui affichent des taux de 75%.

Si vous l'avez manquée, car la période de présentation de cette exposition est très courte, vous pourrez toujours aller visiter le musée dédié à cet ordre, qui se trouve juste en face du Musée d'Orsay.
Si la Légion d'honneur m’était contée
Du 26 octobre au 6 novembre 2021
Au Pavillon des Arts et du Patrimoine
98 rue Jean Longuet - 92290 Châtenay-Malabry

mardi 2 novembre 2021

Lui, un film de Guillaume Canet

Les lettres s’affichent en majuscules.

LUI mais ç’aurait pu être MOI car enfin parler de soi à la troisième personne dénote un égocentrisme patent, pour ne pas dire pathologique. De plus le réalisateur étant aussi l’acteur principal il se filme en se voyant. De quoi perdre la raison …

C’est d’ailleurs ce qui arrive au personnage qui multiplie les hallucinations. Bizarrement, il est angoissé dans la "vraie" vie alors qu’il semble serein lorsqu’il est entouré de personnages imaginaires. Du coup, le film est bipolarisé entre des scènes à la Hitchcock et d’autres à la Blier, deux références que le réalisateur assume totalement en interview.
Un compositeur en panne d'inspiration, marié et père, part s'isoler dans une vieille maison, a priori déserte, perchée sur la falaise d'une île bretonne, pour terminer la commande d'une musique de film. Hélas il constate que le vieux piano est désaccordé. Des visiteurs surgissent sans répit : sa femme, sa maîtresse, son meilleur ami, ses parents et même son médecin …
Guillaume Canet sait composer une situation de tension. Il en a fait la magistrale démonstration dans Ne le dis à personne, qui est un des meilleurs films que j’ai vus. Mais cette fois, peut-être parce qu’il a travaillé très vite, aussi bien à l’écriture du scénario, qu’il a faite pendant le confinement (puisqu’il ne pouvait plus travailler sur la préparation de son Astérix), que dans le tournage qui ne dépassa pas un mois en septembre 2020 et avec une équipe réduite, on n’a pas le sentiment de voir un résultat totalement abouti. 

Et pourtant il y a des pépites, et surtout une juxtaposition de scènes angoissantes et de purs délires qui se répondent bien. Les acteurs sont bien dirigés. Particulièrement Virginie Efira (l'épouse) et Laetitia Casta (la maîtresse) qui sont d’un naturel et d’une drôlerie bigrement efficaces.
Quelques détails situent indubitablement l'action en Bretagne, comme la présence d'une assiette en faïence de Quimper accrochée au mur, le nom de la maison du loueur (Ker Emilienne) et plusieurs éléments d'architecture. Ça aurait pu être divers endroits mais je connais Belle-Ile et je n'ai pas eu de mal à reconnaitre les sites de Sauzon, Locmaria et du Palais.

L'affiche illustre le sujet en semant le doute : s'agit-il d'un masque ou d'un dédoublement de personnalité, et nous serions alors dans le registre de la maladie mentale ? En tout cas les références psychanalytiques sont multiples : le jeu de mots entre il et île, l'allusion implicite à Barbe-Bleue avec l'interdiction de monter dans la chambre du haut, le piano désaccordé à l'instar de sa vie, le besoin de réparation (le volet) et de faire du concret qui se voit pour ne plus tourner en rond, la crainte de sombrer (de la falaise).

La mort est constamment présente. Notamment celle du père et de la culpabilité d'un enfant face à la crise cardiaque d'un de ses parents (que Guillaume Canet a vécue réellement quand il avait dix ans). La crainte de disparaitre soi-même est symbolisée par la plaque funéraire gravée LUI dans le cimetière. Tout en étant un film sans nul doute très personnel il n'est cependant pas totalement autobiographique.

La tension est palpable à plus d'un titre. Chaque plan est filmé comme un thriller. Le spectateur est interrogé à propos des causes et conséquences de la culpabilité, celle d'agir et le cas échéant de se tromper comme celle de ne pas pouvoir prendre de décision. C'est finalement Virginie Efira qui indique la voie : Accepte d’être égocentrique jusqu’au bout.

Le personnage n'est jamais tranquille, même loin, puisqu’il se retrouve sans cesse entre deux femmes, et entre deux hommes, composant presque un quatuor. La musique tient d'ailleurs une place importante.

Il y a peu de personnages, mais beaucoup de dialogues, s'exprimant avec un humour décalé et grinçant. Il y avait de quoi faire un grand film. Ce qui est dommage c'est qu'on se perd un peu perdu entre lui et son double. C’est malsain et je regrette surtout que la fin soit si conventionnelle.

Sans doute a-t-il préparé malgré tout sans en avoir conscience le terrain de son prochain film Astérix et Obélix-l’empire du milieu. Réponse dans quelques mois …

LUI, un film de et réalisé par Guillaume Canet
Avec Guillaume Canet (Lui), Virginie Efira (l‘épouse), Mathieu Kassovitz (l’ami), Laetitia Casta (la maîtresse), Nathalie Baye (la mère), Patrick Chesnais (le père) et Gilles Cohen (le médecin) …
Sortie le 27 octobre 2021
Sélectionné et présenté en compétition officielle le 6 octobre 2021 au Festival international du film francophone de Namur, en Belgique
Photos Christophe Brachet

lundi 1 novembre 2021

Villa Farnwell de Peter Barnouw

Je connais Peter Barnouw comme auteur pour les tout-petits. Je le découvre pour les jeunes adolescents avec Villa Farnwell qui est accessible à partir de dix ans.

Ce n'est pas simple de concevoir un polar qui soit précis mais compréhensible pour cet âge. J'ai retrouvé le plaisir de lecture de la série du Club des cinq de ma jeunesse, en un peu plus sophistiqué et plus moderne, cela va de soi.

Ils sont trois amis inséparables, Benjamin, Malika et Stan. L'étrange les attire, en particulier une maison abandonnée où il semblerait qu’il se passe des choses étranges, surtout la nuit. Ils décident d’en savoir un peu plus et vont se lancer dans une enquête…

La suite est loin d'être banale. Car l'auteur s'est manifestement beaucoup documenté sur les questions de terrorisme et d'opérations de cet ordre. Et comme il est d'origine néerlandaise il va utiliser ses connaissances pour faire voyager ses personnages, et donc les lecteurs.

Tous les ingrédients d'une bonne histoire sont réunis : des enfants et des adultes attachants, des rebondissements, de l'émotion, de la frayeur, une histoire tout à fait plausible, des dialogues vivants, une écriture rythmée, orchestrée de manière chorale, une couverture qui attire (conçue par Mariève Daumal). On a envie de demander à Peter Barnouw de concevoir une suite car ces trois jeunes méritent de vivre d'autres aventures.

Je me doute que les éditions Au bout de la rue sont une toute petite maison d'édition mais je m'étonne tout de même qu'elle n'ait personne pour relire les textes, car énormément de coquilles sont passées inaperçues. Etrange… s'agissant d'un roman policier car, c'est bien connu, le lecteur est attentif au moindre indice.

De Peter Barnouw j'avais lu son premier livre, La Dent de Mamiegrand, qui traitait de l’imaginaire des dents qui tombent. Son deuxième, Pachat et Pachien, racontait la vie d’une petite fille avec ses deux animaux domestiques préférés. Ces deux ouvrages étaient des albums magnifiquement illustrés par Céline Cristini.

Villa Farnwell de Peter Barnouw, éditions Au bout de la rue, 2021
A partir de 10 ans

vendredi 29 octobre 2021

La fracture, le film de Catherine Corsini

La fracture avait été présentée en compétition dans la Sélection officielle du Festival de Cannes 2021. Le film vient de sortir au cinéma et j’espère que la profusion des propositions ne lui nuira pas car c’est une grande réussite.

Pour l’histoire, mais aussi pour ses dialogues et son interprétation. J’ai plusieurs fois oublié qu’il s’agissait d’une fiction tant la justesse de la situation évoquait le documentaire. Le fait que Catherine Corsini ait beaucoup tourné avec la caméra à l’épaule y est sans doute pour quelque chose.
Raf (Valéria Bruni Tedeschi) et Julie (Marina Foïs), sont un couple au bord de la rupture. Suite à la chute de Raf, elles se retrouvent dans un service d’Urgences où Kim (Aissatou Diallo Sagna) s’apprête à enchaîner sa sixième nuit de garde alors qu’elle est en grève. L’hôpital est débordé et bientôt proche de l'asphyxie en raison d'une manifestation parisienne des Gilets Jaunes. L’arrivée de Yann (Pio Marmaï), un manifestant blessé et en colère, va faire voler en éclats les certitudes et les préjugés de chacun. À l'extérieur, la tension monte. L’hôpital, sous pression, doit fermer ses portes. Le personnel fait tout ce qu’il peut. La nuit va être longue…
Le film commence par une dispute entre les deux femmes. Unilatérale, puisque si la première s’énerve sur son téléphone, l’autre roupille. Les dialogues sont d’emblée cocasses : 
- Comment tu fais pour si bien dormir ?
- Et toi pour envoyer 36 textos en une nuit ?
- Ça part tout seul.

La musique est forte, choquante, annonçant le capharnaüm dans lequel les trois héros vont plonger, surtout deux. Tu crois vraiment qu’il n’y a plus rien à sauver entre nous ? implore Raf qui tente de se raccrocher à sa compagne et qui tombe … Il y a beaucoup de double sens dans ce film. À commencer par le titre qui fait référence à l’accident comme à ce qu’on appelle la "fracture sociale".
La manifestation des Gilets Jaunes est filmée au plus près. Yann semble pacifique. Mais ça dérape. L'homme est transféré aux urgences où il se trouve près du brancard de Raf. En attendant d’être pris en charge, les protagonistes vont faire connaissance. La promiscuité autorise un rapprochement physique, puis social, qui tranche avec la violence palpable, de part et d’autre, qui les dépasse.
La jeune femme qui endosse le rôle de l’infirmière, Aïssatou Diallo, semble plus vraie que nature, excellente comédienne, mais avec des gestes d’une telle sûreté qu’on pense qu’elle a été doublée sur certaines prises. Pas du tout. S’il y a un domaine dans lequel elle débute c’est la comédie. Et elle est épatante de naturel et impressionnante par sa capacité de jeu et à transmettre des émotions. On se souviendra de ce plan où elle répond Très bien (avec les yeux pleins de larmes) à la question anodine Est-ce que ça va ? alors qu’elle pense à son bébé à laquelle elle ne peut même pas accorder quelques minutes pour la soigner.

Plusieurs mondes s’opposent, ou dirons-nous, se rencontrent. Celui, très bourgeois et aisé de Raf et sa compagne, que l'on pourrait dire privilégiées. Celui de Yann qu'un rien pourrait faire basculer dans la précarité. Celui des soignants qui font face avec une détermination inouïe. L’hôpital se casse la gueule, au sens propre, avec un plafond qui s’écroule.

Catherine Corsini rend parfaitement l'ambiance, l'angoisse, l'humanité qui subsiste malgré les problèmes, et le courage aussi.
Le public rit souvent, comment faire autrement ? Comme aux enterrements, nos fous rires (induits volontairement par les situations, visuellement ou par les dialogues) est presque nerveux. Il n'empêche que le message passe. Nous ne sommes pas dans l'univers de la comédie. Un panneau sur lequel la caméra ne s’attarde même pas, informe que l’attente est de 8 à 10 heures pour voir un médecin et remercie les patients de leur compréhension. C'est un élément de décor mais si on est passé par les urgences on sait qu'il existe presque partout. Drôle à pleurer  …

Plusieurs scènes semblent surréalistes mais tristement plausibles. Comme l'accouchement surprise auquel Raf fait face. L'aide que Julie apporte à d'autres blessés. C’est un peu "la démerde".
On voit combien l'hôpital et la société dysfonctionnent. Les comparaisons sont toujours délicates mais j'ai trouvé une puissance comparable à Polisse de Maiwen sorti il y a dix ans (dans lequel d'ailleurs jouait Marina Foïs), avec l'humour en plus. C'est implacable, bouleversant de justesse mais aussi de drôlerie. Valéria Bruni Tedeschi est totalement bluffante et je ne serais pas surprise que le film soit plusieurs fois nominé aux César.
La fracture, réalisé par Catherine Corsini 
Avec Valeria Bruni-Tedeschi, Marina Foïs et Pio Marmaï, Aissatou Diallo Sagna
En salles depuis le 27 octobre
Photos Le Pacte  © Carole Bethuel

mercredi 27 octobre 2021

Un nouveau Salon du chocolat en 2021

Le Salon du Chocolat est revenu. Un peu moins époustouflant, je dois le reconnaître qu’avant la crise sanitaire, mais tout de même tentant. 

Situé maintenant dans le pavillon 4, plus modeste, du Palais des expositions de la Porte de Versailles, il a perdu plusieurs de ses exposants prestigieux. Beaucoup de chocolatiers de renom sont également absents et bien sûr ils manquent, par leur charisme et leur créativité débordante. Les producteurs étrangers manquent à l’appel, sans doute pour des raisons liées à la pandémie.

Les fondamentaux qui sont l’essence même du Salon ont heureusement été maintenus, comme le défilé des robes en chocolat, les ateliers et démonstrations … et puis, surtout, ceux qui sont là sont présents -et bien présents- avec leurs spécialités et des nouveautés.

Les sculptures sont sans doute moins gigantesque qu’auparavant mais j’ai été impressionnée par cette panthère de 1, 60 mètres, réalisée par Maëlig Georgelin dont on se souvient de l’énorme rhinocéros de 40 kilos fait en 2019.

mardi 26 octobre 2021

Dégustation digitale avec les Vins d’Alsace - Alsace DigiTasting® # 5 : Bestheim

C’était le coffret dit "découverte", que je n’avais donc pas choisi et la surprise fut très agréable, une fois les problèmes techniques réglés car les blancs avaient fermenté en cours de transport.

Si la conversation eut lieu en juin, par contre la dégustation en situation réelle n’a pu se faire qu’en octobre, à mon retour de vacances et de voyage.

Cette fois nous sommes dans un cadre très différent puisqu’il s’agit d’une cave, située sur la route des Vins d’Alsace, regroupant 400 familles de viticulteurs, exploitant 1400 hectares de vignes, soit 13000 parcelles, réparties sur 71 communes.

L’histoire commence en 1946, dans le petit village de Bennwihr qui était le fief des "chasseurs de lune", Mondfangers en alsacien, avec des viticulteurs qui, après la destruction quasi totale de leur village,  décident de mettre en commun leurs dommages de guerre, pour reconstruire une cave où loger la récolte de l’année. Ils réussiront en 90 jours à faire sortir de terre une cave digne de leurs ambitions.

En 2021, Bestheim est une des premières caves viticoles d’Alsace avec 12 millions de bouteilles vendues chaque année, dont 5 à 6 millions de Crémant d’Alsace, pour lequel plusieurs récompenses prestigieuses ont été accordées. Je le signale bien que ce n’était pas aujourd’hui le sujet de la dégustation.

De gauche à droite (tous sont bien entendu des AOC Alsace. Je ne le répèterai donc pas.)
  1. Vin d’Alsace Riesling 2017 Exception
  2. Alsace Grand Cru Schlossberg Riesling 2017
  3. Pinot Noir 2018 Exception
  4. Alsace Grand Cru Zinnkoeppfle Gewurztraminer 2019
Dans une région où la notion de terroir est primordiale on devinera combien il serait hasardeux de caractériser en quelques mots les bouteilles sortant de cette cave, surtout s’agissant des Rieslings puisque ce cépage a la particularité de s’adapter au sol.

Il faut néanmoins savoir que Bestheim propose 4 terroirs de Grands Crus : le Schlossberg, le Mambourg, le Kaefferkopf et le Zinnkoepfle.
Le Vin d’Alsace Riesling 2017 Exception révèle la quintessence du cépage, alliant finesse et puissance aromatique dominée par les fleurs blanches d’acacia. Une saveur d’agrumes presque confits justifie son qualificatif d’Exception. C’est une cuvée exceptionnelle et confidentielle, résultant d’une sélection parcellaire sur les coteaux les plus nobles. Il est vinifié dans des fûts bourguignons pendant 12 mois. On obtient un vin gastronomique, riche, fruité, mais toujours minéral.

L’ Alsace Grand Cru Schlossberg Riesling 2017 a une expression plus ciselas, avec davantage de vivacité que le premier Riesling. C’est un vin hautement gastronomique.
L’Alsace Grand Cru Zinnkoeppfle Gewurztraminer 2019 a des arômes floraux évoquant la rose. Il serait parfait sur un melon, un ananas juste poêlé aller-retour dans un peu de beurre et une infusion de verveine. Il accompagnera la cuisine asiatique sucrée-salée.
Ici il accompagna une salade de petits légumes fondants, de copeaux de cèpe et de pâte de curry, d'herbes et un pâté de tête. Mais il avait aussi sa place sur une Tarte Tatin tout juste sortie du four.
Comme avec un roquefort.
Le Pinot noir 2018 appartient à cette même gamme Exception que le premier Riesling. La robe est rouge intense qui contraste avec les Pinots presque noirs que les alsaciens conservaient au réfrigérateur il y a plus de vingt ans. Le nez est « très pinot », sur le fruit rouge. Avec des tannins bien mûrs, complexes et plaisants. Il conviendra de le carafer.

Après cette dégustation je comprends mieux la revendication des concepts d’audace et de liberté pour caractériser le travail de Bestheim.

Je vous invite à lire les autres comptes-rendus de dégustation des coffrets Haag, Muré, Dussourt et Wolfberger, chacun publié à la date du 15 juin 2021 :

Dégustation digitale avec les Vins d’Alsace - Alsace DigiTasting®  # 1 : Haag
Dégustation digitale avec les Vins d’Alsace - Alsace DigiTasting®  # 2 : Muré
Dégustation digitale avec les Vins d’Alsace - Alsace DigiTasting®  # 3 : Dussourt
Dégustation digitale avec les Vins d’Alsace - Alsace DigiTasting®  # 4 : Wolfberger

Et bien entendu l'article général sur la manifestation : Millésimes Alsace 2021, un salon vécu en digital, publié le 14 juin 2021

Renseignements utiles :
CIVA : Conseil Interprofessionnel des Vins d’Alsace
12 avenue de la Foire-Aux-Vins - BP 11217 - 68012 Colmar Cedex
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Je remercie Sabrina Marino, responsable de la Communication, du temps consacré à m’expliquer les spécificités de ces vignerons se réclamant comme les dignes descendants des "chasseurs de lune". Et pour avoir réglé tous les soucis techniques.

lundi 25 octobre 2021

Envole-moi de Sarah Barukh

La version "poche" est à la littérature ce que le DVD est au cinéma. Elle équivaut à une seconde chance. C’est ainsi que après avoir loupé la sortie de Envole-moi en février 2020 (et on se souvient tous de la tourmente de l’époque pour la création artistique) j’ai découvert le roman de Sarah Barukh dans la collection MonPoche.

Ce n’était pas facile de me projeter dans l’une ou l’autre des deux amies car je n’ai pas connu les années 90 en tant que collégienne. J’ai découvert une atmosphère de violence que je ne soupçonnais pas, entretenue par le rap et contenant déjà les prémices d’un racisme éprouvant, sans compter les bagarres et les humiliations (p. 63).  Je pense très sincèrement (et je ne suis pas la seule à le dire) que la mixité nuit aux filles qui ne peuvent pas étudier dans la tranquillité.

Elles sont tout le temps sous la pression, à la fois victimes et coupables d’encourager les dénigrements. Elles s’épuisent à force de se fixer des objectifs très hauts. Leurs épaules d’adolescente ne sont pas assez solides pour s’imposer une telle pression. Sarah Barukh fait du XIX° arrondissement de Paris, qu’elle connait bien, un portrait saisissant et parfois angoissant même si le quartier opposé sur la ligne de métro n’est pas plus paisible pour Anaïs qui rencontre d’autres types de problème avec les camarades de son nouvel établissement scolaire.

Ce qui est très touchant dans l’histoire que nous raconte l’auteure en ayant emprunté le titre à une chanson (écrite, composée et interprétée par Jean-Jacques Goldman, extraite de l'album Positif, paru en 1984), c’est que, une fois adultes, et lorsque  les problèmes existentiels n’ont pas été résolus il est très difficile d’espérer vivre une vie sereine. Surtout quand un drame a surgi et séparé les jeunes filles.

Elles ont aujourd’hui presque quarante ans. Anaïs a réinventé sa vie loin de la grisaille de ce quartier de l’Est parisien où elle est née et surtout en se croyant affranchie de l’amitié bancale qui la liait à Marie. Elle exerce un métier où elle s’épanouit et habite à Nice avec un compagnon qui l’adore. Tout serait parfait s’ils parvenaient à devenir parents mais la jeune femme s’épuise FIV après FIV.

Marie, son amie d’enfance, la contacte après une longue absence, pour lui demander de l’accompagner et accomplir une sorte de pèlerinage très spécial qui feront resurgir des souvenirs enfouis. L’une et l’autre affronteront leurs fantômes au cours d’un week-end où elles vivront une sorte de Thelma et Louise version normande (p. 112 et 147). Rien ne sera ensuite plus comme avant.

Apparaîssent en contre-jour deux personnalités de mère qui sont chacune maladroite à aimer leur enfant. Celle de Marie est carrément toxique quoique touchante. Celle d’Anaïs échange avec sa fille des romans à défaut de confidences (p. 218). Comment devenir mère à son tour avec un tel héritage ?

Je ne vous dirai pas si chacune trouvera ce qu’elle cherche. Sarah Barukh nous livre les informations au compte-goutte et maintient le suspense jusqu’au bout. Son écriture est proche du thriller psychologique où la vie et la mort se frôlent sans cesse.

Elle pointe avec justesse ce qui fait qu’on perd pied et analyse les conséquences du manque d’estime de soi à travers deux personnalités différentes mais toutes deux manquant de confiance en elles, cherchant inlassablement à donner un sens à leur vie … entre vérités, mensonges et mythomanie.

Envole-moi de Sarah Barukh, Albin Michel, 3 février 2020
Edition chez MonPoche le 19 août 2021

vendredi 22 octobre 2021

ALEAS La ligne de et avec Chloé Moglia

La ville d’Antony (92) a inauguré son nouveau théâtre qui s’appelle Théâtre Firmin Gémier / Patrick Devedjian, en hommage au Président du département, ancien ministre, une des premières personnalités à décéder du Covid il y a un dix-huit mois, et surtout une personne très impliquée dans la vie culturelle d’une ville dont il fut longtemps le maire.

Il remplacera le bâtiment dans lequel on avait découvert de l’amiante et complète l’équipement composé du Théâtre Firmin Gémier La Piscine (sur Chatenay-Malabry) et de l’Espace cirque d’Antony.

L’ensemble s’appelle désormais l’Azimut et il faudra faire attention aux adresses des spectacles car la programmation est foisonnante.

J’ai découvert la salle le 22 octobre avec le spectacle de Chloé Moglia de la Compagnie Rhizome qui, bien que répertorié comme spectacle de cirque se situe à la frange du stand-up et du théâtre.

Sa performance est saisissante. D’autant que ne connaissant pas l’architecture intérieure du lieu je n’ai pas été alertée par la présence d’un étrange câble d’acier qui avait investi l’espace. C’est tout juste si j’ai été surprise que certains sièges soient condamnés, réduisant la jauge. Des places situées au centre donc à priori les meilleures.

Je n’avais pas lu le titre à voix haute. Ça change tout de le faire : ALÉAS – LA LIGNE est un parcours de vie que la performeuse relate après avoir suivi … la ligne.

Cette nouvelle salle est très confortable. Les fauteuils sont bien conçus même si les accoudoirs sont un peu fermes. Le plateau semble immense, mais il est manifestement insuffisant pour l’artiste qui investit l’espace aérien sur trente à quarante mètres de fin cylindre d’acier qui traversent et reconfigurent l’espace. 

Sur la scène, on remarque un compteur dont les diodes rouges indiquent pour le moment un double zéro. Plus tard je m’apercevrai de la présence d’une paire de chaussures rouges comme celles de la sorcière du magicien d’Oz et un casque émetteur posé juste devant.

Pour le moment des infrabasses bourdonnent comme un métro souterrain alors que l’action va se déployer  au-dessus de nos têtes, aimantées par une action qui se déroule au ralenti, faisant dire un papa à sa petite fille qu’on dirait que l’artiste se meut comme un paresseux. Le nombre d’enfants présents ce soir est d’ailleurs étonnant.

Chloé Moglia progresse lentement, avec des gestes prudents mais avec détermination. Elle avance centimètre après centimètre, s’arrêtant parfois pour entreprendre une suspension délicate avec une maîtrise sidérante. Le public, lui aussi, se contorsionne pour suivre le moindre mouvement. Le chrono est à 230 (secondes ?).
Le silence recouvre tout. L’attention est extrême. L’artiste a progressé sur la spirale et son ombre se découpe sur le mur du fond. Le compteur indique 1241. On n’a pas vu le temps passer.
Le support crisse. La respiration de Chloé est hachée. Son déplacement évoque une nage aérienne. 1836. Un coup de feu retentit, faisant craindre une explosion mais aucun attentat n’a eu lieu. Elle pend, immobile et sereine, retenue par un seul bras. C’est comme si elle marchait en apesanteur.
 
3126. Comment va-t-elle entretenir le suspense ? Ça grince, ça couine. On a compris qu’elle irait jusqu’au bout. Elle est maintenant juste au-dessus de ses chaussures.

Oups, oups, lâche-t-elle, en se posant avant de les enfiler. Elle se casque et nous scrute en se massant les épaules. Et puis elle parle en arpentant le plateau après avoir arrêté le compteur. Il est à 4806 (soit une heure 20, à une seconde près).
Dans le vide, une femme tombe à la même vitesse qu’une balle de ping-pong. L’astronaute David Scott, a démontré, en les lâchant conjointement, qu’une plume et un marteau touchaient le sol de la lune au même instant, prouvant qu’ils sont tombés à la même vitesse. L’interaction gravitationnelle veut que tous les corps massifs s’attirent.
Sa voix est rayonnante. On se croirait au théâtre et de fait on y est.

Elle partage avec le public ses observations sur les différences de rythme cardiaque. On apprend qu’un cycliste peut être à 28 pulsations par minute, une baleine à 20. Elle-même est à 55 quand elle est au repos, avant le spectacle, alors qu’elle est postée allongée tout en haut des gradins. Il suffit qu’on entre dans la salle pour que son coeur passe à 65. À la fin de sa prestation elle était à 85.

Son intervention interroge sur la ligne, et sur la notion de frontières. Et puis aussi sur les différences de temporalité pour traverser la ligne du temps.

On quitte le théâtre en rentrant prudemment vers un avenir qu’on ne connaît pas. Et en méditant sa question : Est-ce le temps qui passe ou moi ?
ALEAS La ligne de et avec Chloé Moglia
Le vendredi 22 octobre à 20 h 30
Au Théâtre Firmin Gémier Patrick Devedjian 
92160 Antony

mercredi 20 octobre 2021

Les rêveurs définitifs de Camille de Peretti

Les rêveurs définitifs est un livre déroutant et j'ai mis un moment à comprendre que c'était intentionnel.

Camille de Peretti écrit comme il nous arrive de penser, en sautant du coq à l'âne, et surtout en racontant les divagations qu’on peut nous aussi faire alors qu'on est en train de travailler, de marcher dans la rue ou même de converser avec quelqu'un. Il est bien connu que les femmes ont la capacité de faire plusieurs choses à la fois. Evidemment elle nous prévient rarement que son cerveau est en train d'imaginer autre chose que ce qui se passe dans la réalité, si tant est qu'on puisse dire qu'un roman raconte la réalité.

Son livre décrit la vie d’Emma, une maman solo, elle-même fille de mère célibataire, qui habite un petit appartement avec Quentin, son fils de quatorze ans. Outre ses pensées parasites, elle a du mal à se concentrer sur son travail (traduire des romans feel-good qu’elle trouve insipides), préférerait plutôt écrire un grand roman et accumule les retards.

Son principal défaut est une phobie administrative qui l’empêche d’ouvrir les courriers importants avant qu’il ne soit trop tard. C’est ainsi qu’elle se retrouve avec un impayé qu’il est urgent de régler (p. 45). Elle acceptera pour cela une mission de conseil chez Kiwi, un géant du web qui veut développer un logiciel de traduction infaillible. Mais participer à cette entreprise, n’est-ce pas contribuer à rendre son métier inutile ? Ce n’est pas la seule contradiction qui taraude Emma.

Quentin, lui, vit des aventures extraordinaires dans les jeux vidéo et s’imagine en gameur professionnel de génie. Il est un jour contacté par une mystérieuse organisation qui veut s’attaquer à Kiwi. Plongés chacun dans leur réalité, au risque de s’éloigner, mère et fils vont se retrouver réunis dans la "vraie vie" par des enjeux qui les dépassent…

Certains passages sont très drôles. Comment imaginer en effet un logiciel qui parvienne à faire la différence entre avocat pénaliste et avocat vinaigrette (p. 112) ? L’imbroglio est un art pour Camille de Peretti qui joue avec les mots en s’appuyant sur l’espèce de déformation professionnelle de son héroïne, tant habituée à traduire les expressions qu’elle en fait autant des situations. Elle nous amène à réfléchir sur ces réalités virtuelles auxquelles nous sommes confrontés, à tel point qu’elles nous font perdre nos capacités d’analyse (p. 42).

L’auteure n’hésite pas à se mettre en danger en se moquant d’elle-même : Elle mima la concentration (en réunion) ce qui eut pour effet de la déconcentrer. (…) Pour elle comme pour cette histoire, le personnage du mathématicien est secondaire. Si on lui consacre les paragraphes qui suivent, c’est uniquement pour faire croire au lecteur que l’auteure maîtrise son sujet (p. 109).

Mais si le personnage d’Emma a sans cesse des pensées digressantes, parfois en anglais (elle est traductrice, ne l’oublions pas) ce n’est pas par faiblesse mais par une sorte de clairvoyance. Camille de Peretti ose à la fois nous perdre et railler les métiers du livre. Qui d’entre nous connaissait le mot hapax qu’elle emploie sous une autre forme qu’un hapax au demeurant puisqu’il figure deux fois dans la même page (p. 175) ? Parfois, elle se rectifie elle-même et c’est drôle. On est dans son cerveau.  

Les traducteurs lisent mieux que personne. Un livre est un jeu de piste de l’auteur avec ses lecteurs mais d’abord et avant tout, avec lui-même. Tous les écrivains sont des pervers et tendent leurs livres comme on tend un miroir (p. 178).

Elle s’appuie sur une analyse de la littérature pour nous faire réfléchir sur la puissance des sentiments et confronte sans cesse tout ce qui relève du virtuel avec ce qu’on dit être la réalité. Elle invoque les grands auteurs comme André Breton (p. 245) : Celui qui rêve se satisfait pleinement de ce qui lui arrive car l’angoissante question de la possibilité ne se pose plus.

Quelques pages plus loin elle exprime exactement le contraire, avec autant de force. Ayant été abandonnée avant sa naissance, elle préférait payer le prix fort plutôt que de risquer de l’être à nouveau. Une femme libre et indépendante qui choisissait d’être seule plutôt que mal accompagnée, (…) en vertu du principe que pour ne pas être déçue il valait mieux ne rien espérer (p. 249).

On pourrait donc rêver mais à condition de ne pas espérer que ses pensées ne deviennent réelles ? Ça se discute et l’auteure s’y emploie avec intelligence.

Camille de Peretti a déjà publié sept romans dont Thornytorinx (prix du Premier roman de Chambéry) et Le Sang des Mirabelles (Calmann-Lévy, 2019).

Les rêveurs définitifs de Camille de Peretti, chez Calmann-Lévy, en librairie depuis le 18 août 2021

mardi 19 octobre 2021

Soie de Alessandro Baricco, mise en scène William Mesguich

J'avais beaucoup apprécié Novecento d'Alessandro Baricco. Je n'allais pas manquer Soie, surtout mis en scène par William Mesguich.

De fait, il a très bien dirigé Sylvie Dorliat qui endosse la fonction de conteuse pour nous faire ressentir les sentiments qui ont traversé Herve Joncour (et son épouse) au cours et à la suite de ses voyages qu'elle nous invite à suivre en ponctuant les escales du doigt sur une mappemonde ancienne qui est en suspension au-dessus de la scène comme le serait le pendule du destin. 
Vers 1860, Hervé Joncour entreprend quatre voyages au Japon, pour acheter des œufs de vers à soie. Dans ce pays dangereux et lointain, il va tomber follement amoureux d’une belle inconnue et cette rencontre va bouleverser sa vie. Désir, passion, velours d’une voix, sacralisation d’un tissu magnifique sont autant de fils impalpables qui tissent cette histoire dans laquelle s’entrelacent trois beaux portraits de femme : l’inconnue fantasmée à l’autre bout du monde, l’épouse aimante et fidèle et une tenancière de bordel.
C'est la comédienne qui a proposé le texte au metteur en scène qui s'en est emparé avec la volonté d'en respecter le mystère. Et jusqu'au bout on s'interrogera sur ce qui sépare fantasme et réalité. La révélation finale du spectacle léger et inexplicable qu'avait été sa vie n'en est que plus bouleversante tout en conservant sa part de mystère comme l'a voulu le metteur en scène.

Le texte est écrit avec une précision onirique qui revient en boucle à intervalles réguliers pour mieux nous faire tourner la tête. Le décor, bien que sobre, nous transporte dans un ailleurs qui sollicite tous nos sens. Les éclairages sont d'une précision sans faille. Quelques notes de piano colorent l'atmosphère.

C'est à la fois sensuel et doux, envoûtant et subtil, sérieux et humoristique, exotique et terrien, luxueux et dépouillé, noir et coloré. Tous les ingrédients magiques sont présents pour que le spectateur vive, par la voix chaude et modulée de Sylvie Dorliat l'expérience hors du commun de cet homme qui aura contemplé son destin comme d'autres un jour de pluie.

Plusieurs passions s'entrecroisent dans cette pièce qui nous apprend beaucoup sur l'âme humaine et sur un commerce qui fut aussi dangereux que fructueux, celui des vers à soie, qui fit quelques fortunes dans la région du Vivarais au XIX° siècle. On est surpris d'apprendre qu'il a été écrit en 1996. 

Soie, inspiré du roman de Alessandro Baricco, texte français de Françoise Brun (publié chez Folio)
Mise en scène et lumières de William Mesguich, avec Sylvie Dorliat.
Du 13 octobre au 28 novembre 2021, du mardi au samedi à 19 h.
Au Lucernaire - 53 rue Notre-Dame-des-Champs - 75006 Paris
Tous les vendredis soir, le public a rendez-vous pour prolonger son expérience de spectateur autour d’un verre.

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