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samedi 31 janvier 2026

Demain je serai mort d’Eric Pessan

Candidater à une masse critique de Babelio c’est un peu la roulette russe. On peut cocher une dizaines de titres et n’être éligible pour aucun.

L’algorithme doit tout savoir de moi et de mes séjours au Mexique puisqu’il m’a attribué Demain je serai mort d’Eric Pessan. Il a sans nul doute pris en compte mes récriminations à propos des pavés littéraires que les plages ont depuis longtemps déserté.

Je reçois 53 pages aujourd’hui! Mais c'est toute une collection qui va vite devenir tentante. Au final ce seront 2809 pages que L’œil ébloui s’est mis au défi de publier.

L’œil ébloui est une maison d’édition indépendante nantaise, créée en 2013, qui publie de la littérature /romans et nouvelles, notes et fragments, poésie… des nouveautés ou des rééditions qui visent l’éblouissement de l’œil et de l’esprit en posant sur le monde un regard sensible.

En 2024, naît la collection Perec 53, 53 livres de 53 pages à venir, consacrée au rapport du lecteur/auteur avec l’œuvre de Georges Perec. Avec, pour commencer, les écrivain·e·s François Bon, Claro, Anne Savelli, Antonin Crenn…

Éric Pessan est le numéro 13 … après Pierre Getzler avec Place Saint Sulpice qui a fait l’objet (aussi) d’une carte postale. Et comme il nous le fait remarquer avec à propos :  L’action se passe à l’été 53, ce qui ne peut pas être un hasard (p. 19).

Demain je serai mort est la seule phrase connue du roman Les Errants que Georges Perec a écrit puis dactylographié entre l’été 1954 et l’automne 1956, premier roman dont il décrit en quelques lignes la trame dans ses cahiers (…) : Les Errants raconte l’histoire de quatre musiciens de jazz, blancs, qui traînent à travers le monde et finissent par mourir au Guatemala aux côtés du colonel Árbenz. Il y a un trompette, un saxo, un batteur et un bassiste.

C'est (évidemment) très bien écrit, avec de subtiles allusions à d'autres oeuvres de Perec, comme celle-ci, évidente pour moi : je songeais à composer des musiques en m’interdisant l’usage d’une note (…) pour voir si la contrainte me permettrait de composer des choses radicalement nouvelles (p. 18).

L'histoire de ces quatre musiciens est touchante et rappelle à plus d'un titre l'issue fatale des jeunes soldats exécutés au Mont-Valérien, ce que je relate à la fin de cet article. Notamment les membres du groupe Manouchian en février 1944. Mais le récit n'est pas dénué d'une forme de tendre ironie : Musicien de jazz, d’abord, communiste maintenant. J’avais tout faux. Et cela allait sans dire (p. 18).

Ce roman est bref mais dense, fortement émouvant car oui, la folie a toujours consisté à prendre au sérieux ce qui a toutes les apparences de la folie (p. 26).

Demain je serai mort d'Éric Pessan, L’œil ébloui, en librairie depuis novembre 2025

mardi 21 janvier 2025

Une belle fille avec un fusil d’Eric Pessan

Je connaissais surtout Éric Pessan en tant qu’auteur pour la jeunesse, un domaine où il excelle. Mais il est aussi dramaturge. Il écrit des romans, du théâtre, de la poésie, des récits et des fictions radiophoniques (toutes produites par France Culture).

Il travaille actuellement à une réécriture de La Métamorphose de Kafka pour le Théâtre du Rictus de Nantes. Mais Une belle fille avec un fusil est la dernière pièce qu’il a conçue pour le théâtre.

Elle a déjà été jouée en 2021 par Alice David quelques fois à Cholet et Angers, pour la Compagnie la Grange aux Arts, dans une mise en scène de Laurence Brunel qui a dirigé la comédienne entre jeu et dialogue avec son personnage, Niki de Saint Phalle.

Cependant la pièce n’a été publiée, par Lansman Editeur, qu’en septembre 2024. La plateforme Babelio, que je remercie, me l’a adressée dans le cadre d’une opération de masse critique. L’ouvrage est dédié à Caroline Deyns qui est l’auteure d’une biographie romancée de l’artiste, Trencadis, publiée en 2020. Elle y interroge des témoins réels ou fictifs et se base sur différents supports (poèmes, calligrammes, fragments) afin de mettre en lumière la vie de l’artiste et en particulier la difficulté d'être femme.

Il faut dire que Niki de Saint Phalle est une artiste dont la vie ne cesse de nous questionner et je voudrais tout d’abord signaler Niki, le premier film de Céline Salette qui a réussi admirablement à nous faire approcher sa problématique.

Le personnage d’Eric Pessan se raconte en situant ses confidences à l’âge de 40 ans. Tout est alors en place. Les traces se sont multipliées. On devine que le personnage va rectifier certaines opinions à propos de l’été des serpents et se présenter, ou se résumer, à une belle fille avec un fusil (p. 9), ce qui est d’ailleurs le titre de la pièce.

Un long monologue, ou plutôt un dialogue avec elle-même, ponctué de quelques mots et/ou phrases en anglais, qui probablement sont des résurgences de son enfance américaine. La comédienne parle de Niki dans un discours intérieur : les mots c’est le pouvoir. Tu le sais bien (p. 12). Les actes les plus forts de l’artiste sont récupérables (parfois récupérés) par un mouvement comme #Me Too. Mais rien qui ne claque comme le tir d’une carabine (…) ou d’une décharge électrique (p. 12), à moins que ce ne soient les souvenirs (…) comme un coup de feu (p. 18).

Ce qui est très pertinent c’est la double interrogation sur le personnage et sur son acte. Ce qui amène Eric Pessan à pointer que la vérité est comprise (contenue) comme une métaphore, en miroir à la remarque de son père « tu fais ta comédienne » lui permettant à se dédouaner de ses actes.

Niki a publié Mon secret en 1994, à propos de faits intervenus dans les années 1940. Eric Pessan fait remarquer, à bon escient, qu’à l’instar de la chanson créée en 1970 L’aigle noir, le véritable sujet n’a été décrypté qu’après coup, à savoir en 1997 pour Barbara. Il est amusant à cet égard de savoir que cette chanson avait été le sujet d’une épreuve de l’oral de français du Bac en 1972.

Parmi les confidences de Niki on apprend qu’elle confondait libre et sans attache (p. 27), que si ses cercles n’étaient jamais tout à fait ronds c’était par choix, car la perfection est froide. L’imperfection donne la vie et elle aime la vie.

L’auteur définit le théâtre, ajoutant modestement « peut-être ». Ce serait mettre de l’ordre dans une histoire, pour le temps d’une représentation. Faire croire que les choses qui se produisent ont un sens (p. 33).
Il fait demander à la comédienne quel effet ça fait de tirer (p. 36). J’ai eu l’opportunité de vivre cette expérience pendant la visite d’une exposition à Mons en Belgique comme on peut le constater sur la photo ci-dessus. Se mettre corporellement dans la peau de l'artiste est une proposition plutôt inédite ... et jouissive.

Le texte ne comporte que 39 pages. C’est bref mais pourtant intense.

Une belle fille avec un fusil d’Eric Pessan, chez Lansman Poche, en librairie depuis le 8 octobre 2024
A partir de 14 ans

mardi 22 août 2023

La rentrée littéraire existe aussi en littérature jeunesse

Non seulement la rentrée littéraire existe aussi en littérature jeunesse mais elle présente des livres qui peuvent aider parents et enfants à passer le cap.

J’en ai lu et retenu quelques-uns parmi ceux qui vont apparaître ces jours prochains en librairie.

Ainsi, à l’Ecole des loisirs, Le petit livre de bébé de Kimiko est un album cartonné dont les pages se tourneront tout en douceur. La proche famille côtoie des animaux qui apprennent à l’enfant les saisons, les verbes et les action essentielles positives comme manger, jouer et se promener, et bien sûr également négatives comme pleurer. Il permet aussi d’aborder les premières notions de numération.

Mes grands de Matthieu Maudet raconte une journée un peu dans le même esprit, mais cette fois au sein d’une fratrie.
Mon premier jour d’école de Soledad Bravi accompagnera admirablement ce moment si particulier, angoissant surtout pour les parents. Il répond à toutes les questions sur la Maternelle.
J’ai adoré 10 chiens d’Emily Gravett (chez Kaléidoscope) qui renouvelle le genre du livre à compter. En effet celui-ci compte les chiens en même émis qu’il décompte les saucisses sur la page opposée, et ensuite vice versa. Les illustrations sont très drôles, inventives et intelligentes. Un vrai régal ! Je n’aurai qu’une critique : il manque le nom de chaque race de chien.
Diane la géniale de Estelle Billon-Spagnol et Sébastien Mourrain traite le sujet délicat du harcèlement à l’école élémentaire avec une approche nouvelle car les auteurs ont pris le sujet sous l’angle de l’humour. C’est très judicieux.
Dès qu’arriveront les mercredis et les vacances on pourra en profiter pour découvrir la vision surréaliste et poétique adoptée par Tomoko Ohmura pour faire voyager les petits dans Quel train incroyable. Et à la première tension les adultes seront bien inspirés de sortir la boite de Petit sodoku pour grosse colère, dans la collection EDL pour jouer. les joueurs piocheront une tuile à tour de rôle dans le coffre à colères. Le gagnant sera celui qui sera le premier à avoir rangé sa chambre en complétant correctement sa grille à la manière d’un sudoku.

jeudi 13 juillet 2023

William de Stéphanie Hochet

William Shakespeare est un dramaturge, poète et acteur anglais baptisé le 26 avril 1564 à Stratford-upon-Avon et mort le 23 avril 1616 dans la même ville. Il a étudié l’Antiquité latine qui sera pour lui une formidable source d’inspiration.

Si plusieurs auteurs se focalisent, à l’instar d’Eric Pessan sur La Tempête (en librairie le 25 août), Stéphanie Hochet a choisi Richard III parce que The Life and Death of Richard The Third sera l’une de ses premières oeuvres écrites, à environ 27 ans, et démontre combien il connait les rouages du pouvoir et de la manipulation (p. 102).

Elle décortique (p. 111) pourquoi un homme bascule et sous quelle influence Richard III prend le parti de l’obscur en allant jusqu'à éliminer ses neveux qui lui barrent le chemin vers le trône. Elle témoigne de toutes les horreurs qui ont habité son jeune cerveau, qui rappellent à l'auteure les excès de son oncle, … de la même façon qu’Eric Pessan compare régulièrement l’autre œuvre à sa propre situation familiale.

Il est toujours intéressant, pour nous lecteurs, de comprendre pourquoi une œuvre résonne dans un parcours de vie personnel et devient en quelque sorte universelle.

Le livre est sobrement intitulé William, avec un bandeau argenté très élégant où figure le crâne qui évoque discrètement Hamlet. C’est la période qui précède l’écriture de la première pièce du dramaturge anglais qu’elle décide d’éclairer (si tant est qu’on puisse la dater avec précision car il est difficile de dégager une chronologie exacte de ses oeuvres). Il semble néanmoins établi que les deux plus anciennes -Richard III et les trois parties de Henri VI, le roi deux fois couronné- remonteraient au début des années 1590, à une période de grande popularité pour le théâtre historique.
Que s’est-il passé dans la vie de William Shakespeare entre 1585 et 1592, de ses vingt et un à vingt-huit ans ? Personne ne le sait. Ce sont ces « années perdues » que Stéphanie Hochet se plaît ici à imaginer.
William, marié prématurément et père de trois enfants, étouffe dans le carcan familial. Il ne rêve que d’une chose : devenir acteur. Il se joint alors aux Comédiens de la Reine qui cherchent un remplaçant. Dans une Angleterre où sévit la peste, son sort bascule et sa vocation de dramaturge s’affirme. Ses rencontres avec le ténébreux Richard Burbage, qui lui inspirera le personnage de Richard III, et le fascinant Marlowe seront décisives. Elles dicteront son destin.
Le jeune William aurait-il filé à l'anglaise ? L'envie soudaine (ou la nécessité) de disparaitre n'est pas spécifique à ce pays. Le phénomène a même un nom au Japon. Ce sont les évaporés (p. 38). C'est que fuir provoque une ivresse. Stéphanie en parle en connaissance de cause en confiant les émotions ressenties quand elle-même fuguait. Se mettre à l'écart permet d'évoluer. C'est d'ailleurs la posture qu'elle a adoptée pour écrire ce livre.

Elle souligne à juste escient qu'au XVI° siècle, l'espérance de vie étant limitée, le besoin d'expérimenter de nouveaux horizons devait être d'autant plus pressant. On comprend combien le jeune homme de 23 ans a hâte de connaître Londres et ses théâtres des liberties (p. 86). Pourtant l'époque est violente. Il n'est pas rare de voir des pendus à la sortie des villages (p. 96). Nombreux sont les crève-la-faim qui mendient. On vole et on détrousse, surtout dans les théâtres en plein air. Stéphanie Hochet sait rendre ses descriptions aussi vivantes que des articles d’actualité.

Le roman est construit comme une pièce de théâtre, à tel point que la liste des personnages, inventés et réels, est placée au tout début. Elle y ébauche la reconstitution historique plausible de la vie de William, en faisant une place assez large à son épouse Anne Hathaway sur laquelle on apprend de multiples choses. 

Avec un art subtil du portrait, et une utilisation intelligente du miroir, Stéphanie Hochet fouille aussi en écho les thématiques et les passages de sa propre vie qui justifient son attachement à la figure de Shakespeare : l’androgynie, l’emprise des aînés, le désir de fuite, l’idée du suicide… chacun de ces points est support de fragments autobiographiques et elle confie que, comme le dramaturge anglais elle ne savait alors pas que faire de sa vie (p. 56). Ainsi s’achève la fin du premier acte.

Il est aussi souvent question de féminité et de masculinité, de sexualité aussi. Et à bon escient puisqu'au théâtre en Angleterre les rôles de femmes étaient alors joués par des hommes, ce que soulignait également Eric Pessan dans son roman. Et je rappelle que Belles de scène met ce sujet en lumière au festival d'Avignon.

Le théâtre doit rendre le jeu solennel. Il est le monde entier réuni en un espace clos. Tout y est faux (…) et pourtant rien n’est plus vrai (p. 86). En lisant ces lignes comment ne pas penser à un autre William, Mesguisch, qui met en scène et interprète en ce moment Richard III ?

William est, je crois, le quatrième roman de Stéphanie Hochet que je découvre. Née en 1975, elle a grandi en région parisienne, à Antony, et est écrivain et critique. Elle a publié son premier roman, Moutarde douce (Robert Laffont) à l’âge de 26 ans, puis chez d'autres éditeurs Le Néant de Léon (2003), L’apocalypse selon Embrun (2004), Les Infernales (2005), Je ne connais pas ma force (2007), Combat de l’amour et de la faim (Prix Lilas 2009), La distribution des lumières (Prix Thyde Monnier de la Société des Gens de Lettres 2010 ), Les Éphémérides (2012), Sang d'encre, plus récemment chez Rivages Un roman anglais (2015), et Pacifique (2022).

William de Stéphanie Hochet, Rivages, août 2023

lundi 5 juin 2023

Ma tempête d’Eric Pessan

L’année n’est pas finie et on parle déjà de rentrée. C’est toujours la même collusion début juin entre année scolaire et année civile, la première s’articulant autour d’un été prometteur de vacances et la seconde, officielle et se voulant plus sérieuse.

Je digresse ? Pas tant que ça parce qu’Eric Pessan met notre œil face aux arcanes administratives et pressions de toutes sortes, notamment en nous confiant qu’il a passé deux fois plus de temps à remplir des dossiers de subvention qu’à se tenir debout sur une scène de théâtre (p. 51).

Derrière le « il » de son personnage, auquel il ne lui aura pas échappé qu’il a donné le prénom de son éditeur, David Meulemans, la personnalité de l’auteur est si présente pour qui le connait un peu qu’on a le sentiment de lire un récit autobiographique bien qu’il n’est pas certain qu’il faille tout le temps chercher les clés d’une œuvre dans la biographie de son auteur, (…) ce serait sous-estimer l’invention (p. 99).

On peut malgré tout parier sans risque qu’il a raconté des milliers d’histoires à ses enfants, à l’abri sous une montagne de couettes (p. 37) comme le faisait la petite Clarisse dans La tempête de Florence Seyvos dans le joli album illustré par Claude Ponti en 1993, publié à l’Ecole des loisirs.

Ma tempête est un roman qui se savoure à plusieurs niveaux de lecture. On peut le lire sans rien savoir du parcours de l’auteur ni sans même connaître la pièce de William Shakespeare. Cela étant, on perdra une certaine saveur car les multiples références (accessibles même pour un néophyte puisqu’elles sont explicitées, et en cela on reconnaît le souci d’Eric Pessan d’être accessible à ses lecteurs sans sacrifier le fond).

Le lecteur est, à l’instar des enfants à qui on aurait tort de ne pas raconter d’histoires sous prétexte qu’il n’est pas capable de les comprendre (comme je l’approuve de fustiger cette opinion fréquemment répandue chez les professionnels de la petite enfance (p. 18) et heureusement que Françoise Dolto nous a convaincu du contraire). Mais le chemin est étroit entre l’élitisme et en dire trop, en multipliant les explications. Sur ce point il me semble que l’équilibre est parfait.

La citation qu’il place en exergue est une des plus célèbres, mais aussi une des plus justes :
Nous sommes de l’étoffe 
Dont les rêves sont faits, et notre vie
Infime est couronnée par un sommeil

Elle justifiera qu’au début de l’acte II du roman, il note que les pensées des enfants sont un grand mystère, on ne sait dont est tissée cette étoffe là (p. 39).

Un papa prend prétexte de profiter d’un jour de grève de la crèche, et tandis que la maman part travailler à l’extérieur, pour raconter La tempête à sa fille. C’est l’occasion pour lui de partager un moment d’intimité avec son enfant, de lui dire combien il l’aime et de lui donner confiance dans l’avenir, malgré tous les soucis qu’il doit affronter. C’est donc une fable, comme l’est l’histoire imaginée par Shakespeare.

C’est sous forme d’un jeu (p. 14) qu’il annonce que la journée se déroulera. Et c’est aussi sous cette forme qu’il engage un dialogue avec le lecteur, puisqu’il nous prend souvent à parti au cours du récit après nous avoir mis clairement en garde : mettons qu’elle se nomme Miranda et que ses parents aient puisé dans cette vieille histoire de tempête la musique de son prénom (p. 15).

Il pousse le bouchon aussi loin que possible en nommant la mère Anne, une coïncidence de plus si l’on pense à Anne Hathaway (qui était l’épouse de Shakespeare p. 22). C’est contagieux puisque je viens d’en faire autant (la preuve ici) et j’ai adoré la discrète allusion à un de ses meilleurs romans de littérature jeunesse avec l’allusion au petit parc où un jardinier avait été blessé par une bouteille de bière lancée depuis la terrasse de leur immeuble (p. 54).

On apprend beaucoup de choses. Par exemple qu’il fallut attendre à Londres l’hiver 1660 pour qu’une femme (Margaret Hughes) incarne le rôle d’une femme, Desdémone dans Othello (p. 59) mettant fin à la discrimination voulant que seuls les hommes avaient le droit de jouer au théâtre. Je ne le sais moi-même pas depuis longtemps, depuis Belles de scène que j’ai vu l’an dernier au festival d’Avignon.

Outre les parallèles constants avec le monde théâtral en général et l’œuvre de Shakespeare en particulier, on perçoit combien être artiste peut soulever des jalousies dans le cadre familial, ce qui est justifié par cette affirmation d’un comédien comme quoi le passage de la bible qui revient le plus souvent est le meurtre d’Abel par son cadet (p. 43). On ne s’étonnera donc pas que le frère de David, élu à la culture, lui ai coupé les subventions pour ne pas être accusé de faire du favoritisme (p. 84). On comprend que le père ait besoin d’expliquer (p. 44) les disputes, les colères, les zizanies, les inimitiés et les ruptures (familiales).

A plus grande échelle cela donne lieu à critique par ceux qui se plaignent des trop nombreuses aides accordées à une culture qui ne serait pas essentielle dès lors qu’elle n’est pas consensuelle.

Le roman est aussi prétexte à nous interroger sur les moteurs de la création et sur les conditions nécessaires pour parvenir à un résultat satisfaisant. Comme il est rassurant de lire que qui veut inventer doit apprendre (d’abord) à imiter (p. 102). Et, mais on pourrait convenir que c’est un avis personnel que je partage avec Eric Pessan (et Bossuet), que les gens qui ne rangent rien (le rien est sans doute excessif) sont plus intelligents que ceux qui classent. C’est le résultat d’une étude sans doute réalisée par des chercheurs désordonnés (p. 69).

Au risque de me répéter, il n’est pas nécessaire d’avoir lu les livres d’Eric Pessan pour apprécier le dernier, ni de tout savoir de la vie de l’auteur qui nous offre néanmoins son texte le plus personnel, presque un manifeste dont on pourrait penser qu’il l’a construit pour se venger du réel, ce que permet la fiction, en une sorte de consolation pathétique mais qui n’en est pas moins nécessaire (p. 30).

Le commun des mortels sait peu de choses du quotidien des artistes dont l’image glamour entretenue (souvent volontairement sur les médias car il faut faire envie pour attirer les spectateurs, comme les lecteurs) est aux antipodes d’un quotidien marqué par les tracas administratifs, juridiques et financiers. Le personnage principal, David, a perdu depuis six mois son statut d’intermittent, il n’a pas su trouver de rôle de remplacements, pas d’ateliers, pas de combines, pas le moindre casting en vue, il est un poids (p. 25). Voilà pourquoi il « peut » (doit ?) garder son enfant.

Ce statut, remis en question depuis des années par les institutions, a été créé pour répondre à un besoin du marché alors qu’on pense que c’est un avantage accordé aux artistes, lesquels ont d’ailleurs été les derniers à en bénéficier puis qu’à l’origine, en 1936, il devait permettre aux artisans, aux petites mains comme aux cadres du cinéma de recevoir une indemnité entre deux tournages et donc de demeurer disponibles pour l’industrie cinématographique sans chercher à obtenir un emploi permanent (p. 52). Les techniciens de l’audiovisuel l’obtiennent en 1965, les entreprises de spectacles en 68, et les artistes interprètes un an plus tard (alors que ce sont eux qu’on entend le plus le revendiquer aujourd’hui). J’ai d’ailleurs lu un message émouvant d’un comédien que j’aime beaucoup demander de l’aide sur Facebook pour rassembler urgemment le nombre de cachets nécessaires et qui se propose pour n’importe quelle figuration.

Comprendrait-on que Ma tempête est un plaidoyer pour dénoncer qu’un jour les acteurs et les metteurs en scène ne seront plus intermittents, c’est la pente de l’époque, on veut de la rentabilité, du retour sur investissements, du profit, on ne veut plus indemniser des créateurs lorsqu’ils créent. La pandémie des années 2020 et 2021 n’a apporté qu’un sursis (p. 52) ?

Plus qu’une tempête ce sera un tsunami. Espérons qu’Eric Pessan n’aura pas écrit dans le vide.

Ma tempête d’Eric Pessan, Aux Forges de Vulcain, couverture d’Elena Vieillard.
Lu en format numérique de 112 pages dans le cadre du challenge Netgalley 2023
En librairie le 25 aout 2023

mercredi 20 avril 2022

Fuir l’Eden d’Olivier Dorchamps

J’avais énormément aimé Ceux que je suis, et j’ai regretté qu’un contretemps empêche Olivier Dorchamps de venir en parler dans l’émission que j’animais à la radio. Vivre à Londres était une forte contrainte. Je me souviens cependant de la discussion que nous avions eue, bien avant que ce premier livre ne reçoive les nombreux prix dont il méritait d’être honoré.

L’auteur m’avait confié qu’il ne s’inquiétait pas de manquer d’inspiration pour un second car il était déjà écrit. J’étais donc intriguée de le découvrir, tout en préssentant qu’il serait de la même veine. Effectivement  Fuir l’Eden est autant réussi et je vais être vigilante à ne manquer aucun des autres romans qui suivront.

On pense en toute logique à Ken Loach en le lisant parce que tous les deux s’intéressent aux quartiers où la vie est rendue difficile par le déterminisme social. Mais tout en étant un roman très dur, il y a davantage de lumière dans l’univers d’Olivier Dorchamps dont le style est en fin de compte plus comparable à celui d’Eric Pessan qui traite lui aussi des soucis auxquels se heurtent les adolescents, notamment le racisme et toutes les formes de violence. Il est également attaché aux lieux. D’ailleurs j’aurais bien vu Fuir l’Eden en littérature jeunesse et ce n’est pas un reproche, loin de là.
Adam a dix-sept ans et vient de tomber amoureux, là, sur le quai de la gare de Clapham Junction, à deux pas de cet immeuble de la banlieue de Londres où la vie est devenue si sombre. Cette fille aux yeux clairs qui curieusement s’appelle presque Ève (elle se prénomme Eva) est comme une promesse, celle d’un ailleurs, d’une vie de l’autre côté de la voie ferrée, du bon côté. Mais comment apprendre à aimer quand depuis son enfance on a connu plus de coups que de caresses ? Comment choisir les mots, comment choisir les gestes ?
Mais avant tout, il faut la retrouver… 
L’immeuble en question, si je me base sur la photo qui figure en couverture, c’est la très reconnaissable Trellick Tower, réalisée par l'architecte Ernő Goldfinger à Cheltenham Estate dans le quartier de Kensal Green, dans le Nord Ouest de Londres à la demande du Greater London Council. Il a été inauguré en 1972 après 6 ans de travaux. Il a reçu en 1998 le statut de bâtiment classé de Grade II*, mais son idéal n’est hélas qu’architectural.

Ce bâtiment de grande hauteur est caractéristique du style brutaliste, qui était censé s’accommoder de la pénurie de matériau de l’après-guerrre et apporter une réponse émotionnelle positive à la barbarie en privilégiant le béton brut, sans décoration superflue, fuyant le théâtral et la scénographie, sans jamais rien dissimuler aux visiteurs ou aux usagers.

On ambitionnait alors de redéfinir le concept de beauté mais si la résidence londonienne est qualifiée d’Eden par l’auteur (qui je pense l’a déplacé de quelques miles) ce n’est pas le paradis. Ce type d’architecture vieillit très mal, se dégrade et est difficilement réhabilitable. Olivier Dorchamps le choisit à bon escient comme cadre de vie -ou plutôt de survie- pour cette famille qui a perdu son patrimoine avec la crise économique.

On apprend en effet (p. 31) que la valeur de la maison individuelle qu’ils avaient péniblement acquise a chuté de 30% alors que la perte d’emploi du père rendait impossible le remboursement intégral des dettes. Il fallut vendre la maison sans parvenir à éponger l’emprunt, ce qui provoqua une dette supplémentaire. La spirale de la misère, l’alcool, le chômage sont décrits en quelques phrases qui sont terribles car elles dépassent le cadre de la fiction. On se doute que c’est le quotidien de nombre d’anglais, victimes du thatchérisme, et ce n’est pas le Brexit qui arrange la situation. Le roman est très politique à divers aspects en démontrant les conséquences sociales de ces choix de société.

Le quartier est un personnage à part entière, bordé par des maisons bourgeoises d’un côté de la voie ferrée, et de l’autre par des HLM où vivent des anglais très pauvres et des immigrés, parmi lesquels une communauté polonaise qui évolue en vase clos. On découvre leurs usages à travers Pawel, un des deux meilleurs amis d’Adam. La question de l’identité culturelle est un des sujets de prédilection de l’auteur qui apparaissait encore plus fortement dans son premier roman. Ici elle se double de la question de l’identité sociale.

Le troisième copain est Tadalesh, dit Ben, un garçon d’origine somalienne en passe de devenir artiste de street-art. Les trois potes sont un bel exemple de solidarité intercommunautaire en se protégeant mutuellement des risques de la drogue et des embrouilles qui peuvent surgir dans un environnement aussi dur que leur quartier. L’amitié est une valeur avec laquelle on ne transige pas.

C’est Adam qui prend la parole pour raconter l’histoire familiale, donner sa perception des choses et témoigner combien il protège sa petite soeur, en l’épargnant d’une réalité qu’il estime trop dure. Le garçon prend sur lui pour faire face mais rien ne le console de la perte de leur mère, faute à la violence de son père qu’il désigne comme l’Autre.

Pourtant il n’a pas perdu tout espoir que sa mère revienne un jour, analysant son départ comme une fuite salutaire que, du coup, il pardonne. Par contre sa soif de vengeance envers l’Autre est immense, malgré les valeurs éducatives positives qu’il a reçue de sa grand-mère pendant les quelques années où elle est venue habiter chez eux. Et les conseils de Claire, la vieille irlandaise aveugle à qui il fait la lecture.

Avant de partir sa mère, malheureuse de ne pas exister aux yeux des clients du supermarché où elle était caissière, lui avait extorqué une promesse (p. 32) : Promets-moi que, quand tu seras grand, personne ne sera invisible à tes yeux. C’est pire que le mépris. Pire que les coups.

Est-ce pour cela qu’il est si attentif aux autres et qu’il remarque (p. 34) Une fille invisible au rouge à lèvres discret qu’il sauvera d’une tentative de suicide ? Il y a pourtant des choses qui lui ont échappé et que le lecteur découvrira plus loin (p. 182) quand Olivier Dorchamps laissera sa soeur Lauren s’exprimer dans un chapitre unique et révéler de nouvelles violences.

Les romans parlant de violences conjugales ou familiales sont nombreux. Celui-ci est particulier en ce sens qu’il démontre pourquoi on peut les subir : Ce n’est pas par faiblesse que ma mère se laissait abuser; elle réfugiait sa liberté dans un coin de son esprit (p. 124). Et on sera d’accord avec lui pour estimer qu’ Il n’y a pas de coupable dans cette histoire. Il n’y a que des victimes (p. 251).

On va suivre l’évolution d’Adam avec l’espoir d’un avenir meilleur. Mais les choses ne tourneront pas comme il l’escomptait. L’auteur nous laisse imaginer la fin, qu’il laisse ouverte.

Je ne sais pas si on pourrait situer un scénario comparable dans la Cité radieuse de Marseille, construite par Le Corbusier un peu avant la Trellick Tower. Elle aussi revendique son appartenance au brutalisme. Plusieurs petits films récents la présente comme un paradis inscrit depuis 5 ans au patrimoine mondial de l’Unesco. Loin de l’image que l’Eden dégage dans ce roman.

Olivier Dorchamps est franco-britannique. Issu d’une famille cosmopolite, il a grandi à Paris et vit à Londres d’où il a choisi d’écrire en français.Il pratique l’humour, l’amitié et la boxe régulièrement.

Fuir l’Eden d’Olivier Dorchamps, Finitude, mars 2022
Sélection Prix des Lecteurs de la Maison du Livre
Sélection Prix du roman Coiffard
Sélection Prix Louis Guilloux
Livre photographié sur Air ancien de Paul Klee (1925)

vendredi 10 septembre 2021

La-gueule-du-loup d’Eric Pessan

Plus je connais Eric Pessan (même si je n'ai sans doute pas lu toute sa production j'en connais énormément) plus je suis exigeante. Va-t-il encore réussir à me surprendre et surtout à me toucher une fois de plus ?

Vous savez aussi combien je suis militante pour la littérature jeunesse dont j’estime que si le texte est bon pour des enfants il le sera aussi pour des adultes.

De fait, quel régal de revivre, certes par procuration, en compagnie d’une jeune fille de 16 ans, un des séjours que j’ai effectués dans la maison de mes arrières grands-parents qui ressemble fort à celle du livre (p. 23). Jo ne s’en rend pas compte mais elle est plus chanceuse que moi car elle profite de l’eau courante dont je devais me passer enfant, et me satisfaire d’une cuvette à demi remplie. Il était hors de question de gâcher la moindre goutte tant il était épuisant de tirer l’eau du puits à la force des bras.

Nous ne savons pas combien de temps nous sommes coincés ici, nous ne savons pas quand nous pourrons revoir papa, nous ne savons pas à quoi ressembleront les prochaines semaines dit la jeune fille (p. 15). J’ai apprécié de replonger dans les premiers mois d’isolement consécutifs à la découverte du Coronavirus même si le terme n’est jamais cité sous ce nom, à l’inverse de Marie-Aude Murail qui le contextualise dans la nouvelle série dans laquelle elle s’est lancée avec son frère Lorris (Angie !  en est le premier opus, paru en mai 2021). On se souviendra de la gravité de la situation en relisant le terme de guerre qui fut tant employé pour la caractériser (p. 39). Eric Pessan parle peu de la crise, qui n’est pas le thème central, mais il souligne l’état de stupeur sidérée qui a saisi tout le monde (p. 114), et la surprise générale, même chez ceux qui avaient l’habitude d’être alertés par une possible pandémie par les films de science-fiction (p. 136).

Jusque là les auteurs n’ont pas semblé à l’aise pour situer une action pendant cette période. Eric Pessan s’appuie sur la crainte de l’inconnu pour justifier l’isolement des personnages à la campagne. Cette retraite, dans La gueule-du-loup, va du coup s’inscrire dans un cadre d’emblée dramatique et justifier la difficulté à trouver du réconfort auprès des amis et des autres membres de la famille.

Une vieille maison isolée n’est jamais très accueillante. On a tous en mémoire une désagréable odeur de renfermé, des craquements de parquet ou de marches d’escalier, quand ce ne sont pas comme pour moi des bruits de débandade de souris faisant rouler des noisettes sur le plancher d’un grenier. Malgré l’angoisse qui se diffuse dès les premières pages, vivre dans la maison inoccupée depuis le décès des grands-parents, deux ans auparavant, n’a pas que des inconvénients. Le confinement est plus supportable à la campagne qu’en ville. Jo peut faire du sport, profiter de la forêt toute proche, et jeter sur un cahier ses essais de poèmes.

Le père, infirmier, est resté en ville et continue à travailler de nuit à l’hôpital. Il est en première ligne en terme de risque pour sa santé. La mère et ses deux enfants sont-ils pour autant en complète sécurité ? Eric Pessan excelle à nous faire peur. À commencer par le nom du lieu si bien (trop bien ?) donné pour sembler (p. 91) être le fruit du hasard. Des phénomènes étranges se produisent. Des bruits inexpliqués. Un animal ensanglanté dans la maison. La peluche préférée de son petit frère Nono disparaît. La-Gueule-du-Loup serait-elle hantée par quelqu’un ou quelque chose ? Et régulièrement surgissent, dans une typographie différente, quelques phrases à propos d’un loup, sans que le lecteur puisse l’identifier, tout en devinant qu’il ne s’agit pas d’un animal mais d’une métaphore.

Chaque personnage est finement traité et les rapports qu’ils ont entre eux sont vraiment intéressants. On ne se situe absolument pas dans les clichés habituels sur les jalousies entre frère et soeur, ni sur les conflits d’adolescents pourrissant la vie des parents. La jeune fille exprime au contraire une empathie sans bornes à l’égard de sa mère tout en affirmant des désirs de liberté et d’autonomie. Cela nous change.

Les fidèles lecteurs remarqueront l’allusion à un fait divers japonais (p. 106), celle à Maurice Sendak, l’auteur de Max et les maximonstres (p. 118) et surtout quelques références à l’appartement de Nantes où habitaient les personnages principaux des premiers romans d’Eric Pessan. Les ciels sont toujours autant présents dans les descriptions. Et l’auteur exprime bien entendu des points de vue que les féministes ne peuvent qu’approuver.

Comme à son habitude il cite un de ses précédents romans (p. 39 et 76). Cette fois c’est Aussi loin que possible, racontant la longue course de deux collégiens, Tony, et Antoine, qui est aujourd’hui dans la classe de la jeune fille et à qui elle va envoyer régulièrement des poèmes construits en alexandrins sous la forme de sonnets, à l’instar de Baudelaire dans Les fleurs du mal, un livre que sa mère n’a sans doute pas retrouvé par hasard.

Je ne dirai rien du sujet du roman car il est important que les lecteurs échafaudent des hypothèses et le cas échéant puissent découvrir par eux-mêmes la terrible vérité. Je ne peux que souligner qu’il est traité ici avec une approche originale.

Le livre est aussi l’occasion d’une réflexion sur l’écriture (p. 31) qui permet de mettre au clair le confus pour rendre les faits plus compréhensibles. La jeune fille exprime cependant ses doutes sur ses capacités littéraires tout en soulignant que la première motivation doit rester celle du plaisir (p.114). Mais l’écriture n’est pas que positive. Les chaînes (p. 57) témoignent combien un texte peut être malsain et représenter une menace.

Enfin j’ai encore une fois appris des choses : le mot paréidolie (p. 21) pour désigner la tendance à humaniser ce qui nous entoure, par exemple en voyant un visage dans une façade de maison, et l’emploi ancien du mot fantôme pour désigner la planchette de bois qui marquait, dans une bibliothèque, l’emplacement d’un livre emprunté (p. 153).

La-gueule-du-loup d’Eric Pessan, collection Médium +, Ecole des loisirs, en librairie depuis le 1er septembre 2021. À partir de 13 ans.

jeudi 22 avril 2021

Et les lumières dansaient dans le ciel d'Eric Pessan

Quelle bonne idée que republier ! Cet hiver ce fut le tour de Et les lumières dansaient dans le ciel dont je ne comprends pas qu'il ait pu m'échapper.

D'abord parce que j'aime tous les livres d'Eric Pessan, qu'ils soient écrits pour des adolescents ou pour des adultes. Ensuite parce que le héros porte le prénom de mon fils.

Que l'Ecole des loisirs soit bénie de programmer des séances de rattrapage !

Elliot n'est pas fan de foot, de chanteur ni de blockbuster américain. C'est un collégien à part. Son domaine de prédilection, c'est l'astronomie, pas l'astrologie. Les questions qui le taraudent ne sont pas banales. Il se demande s'il existe des gaz conscients ou des sociétés bactériologiques.

Son plus grand bonheur est de se promener sous les étoiles. Il existe 84 millions d'étoiles dans notre galaxie, ce qui représente une infinité de découvertes à entreprendre. Pour lui, si on ne les a jamais contemplées, on ne sait rien (p. 18). Je le comprends, en cette période de couvre-feu qui interdit ce genre de distraction. Je devine l'ampleur de sa tristesse de ne plus s'y adonner. Elliot est enfant unique et il se trouve d'autant plus seul que sa mère a obtenu sa garde exclusive dans la guerre qui l'oppose à son père. Il est donc privé des sorties qu'ils faisaient ensemble pour observer les étoiles. Le manque est cruel à supporter pour cet ado qui est encore en construction.

Il pourrait avoir une amie. Par exemple Julie qui est collégienne dans le même collège et qui habite au troisième étage du même immeuble que lui. Elliot vit presque tout en haut du bâtiment, celui-là même où logent de nombreux autres personnages des romans d'Eric Pessan. En effet, quand il se met à écrire, il choisit comme personnage principal un des habitants d’une tour certes imaginaire, mais qui lui a été inspirée par un immeuble de dix-huit étages, situé à Saint-Herblain, près de Nantes. Il était alors directeur d’antenne d’une radio associative dont l’émetteur était installé sur le toit terrasse.

C’est de là-haut qu’une bouteille fut jetée malencontreusement sur la tête d’un jardinier par le jeune Thomas. Le roman y fait allusion (p. 87) comme il rappelle page suivante la course des deux adolescents sans papiers, eux aussi résidents de l’immeuble. Si vous n’avez pas lu les romans correspondants il est encore temps de le faire. Ce sont deux grands classiques : Plus haut que les oiseaux (2012) et Aussi loin que possible (2015).

Il se trouve que Julie est la soeur de Thomas. Elle sera choisie pour être le personnage principal de Dans la forêt d’Hokkaido (2017), mais rien ne le laisse encore supposer puisque les mésaventures d’Elliot se déroulent trois ans plus tôt.

Le garçon ressemble à tous les héros créés par Eric Pessan. Il se croit invincible, loin de penser qu’il peut être dangereux de sortir en pleine nuit pour scruter le ciel, et surtout sans en avertir sa mère. Comme s’il était évident qu’il serait de retour avant qu’elle ne se lève et se rende compte de sa fugue momentanée. Le ciel l’a toujours consolé de tout. Il ne doute pas de son pouvoir. Il sait que les étoiles, on ne décide pas d'aller les voir le samedi soir, on y va lorsque la météo le permet.

Mais cette fois il va assister à un phénomène étrange, en découvrant des lumières vertes et oranges qui semblent suivre une bien curieuse chorégraphie. Il sait qu’on peut voir des rayonnements qui datent d’avant la création du monde. S’agit-il de cela ? Le jeune garçon décide d’enquêter, en allant plus loin, jusqu’à cette fois un immeuble toulousain, pour rencontrer un des responsables du Geipan, un organisme spécialisé dans l’observation du paranormal et dont l’auteur donne les coordonnées à la fin du roman. Ça peut toujours servir …

Découvrira-t-il l’explication à ce qu’il a vu ? Trouvera-t-il les réponses aux nombreuses questions qui l’empêchent d’être heureux ? En particulier comment ne plus être auprès de sa mère ce poids, ce môme encombrant qui renifle sa fièvre. Et surtout comment mettre fin à la guerre qui sévit entre ses parents et qui n’engendre que de la violence.

Et les lumières dansaient dans le ciel d'Eric Pessan, L’école des loisirs, Médium + poche, en librairie dans cette collection depuis le 17 février 2021
Paru la première fois en 2014
Recommandé à partir de 11 ans

samedi 10 avril 2021

Le Doorman de Madeleine Assas

Je me suis réveillée très tôt ce matin pour le lire. Je ne suis pas retournée là-bas depuis 40 ans. Je suis un peu émue. C’est logique, il est cinq heures du matin et je suis en plein jetlag.

Joindre un plan au récit, ce n’est pas le style d’Actes Sud, pas davantage que d’ajouter de longs remerciements, et autres justifications. Alors je suis allée rechercher mon (vieux) plan de New York.

Je m’apercevrai plus tard qu’il n’est pas vraiment indispensable pour démarrer la lecture, mais à cet instant il m'importe de visualiser où se trouve ce bâtiment du 10 Park Avenue où le personnage principal va passer l'essentiel de sa vie (en gros avec la loupe sur la seconde image).

La typo du titre évoque les enseignes. Je pourrais croire à un néon. Et par association d'idées j'ai pensé à cet excellent roman jeunesse que je recommande aux parents, Tenir débout dans la nuit d'Eric Pessan.

Le bruit de la ville m’entoure alors que j’ouvre le roman et découvre la première citation faisant référence au perpétuel tohu-bohu pointé par I.B. Singer en exergue du texte. Je regrette de n'avoir pas songé à poursuivre en écoutant un fond de jazz, idéalement Rhapsody in blue de Gerschwin. Et puis plus tard  Coney Island Baby de Lou Reed.

Des souvenirs d'odeurs de bagels et de donuts se superposent à celle du pain que je viens de faire griller pour accompagner mon café. Et puis ces images de trainées de vapeur qui s’échappent des bouches d’égout et stagnent au niveau du sol. Le jour n’est pas encore levé. Je m’étonne du noir. Je le jure, je n’ai pas encore découvert les premières lignes.

Madeleine Assas situe le début de son roman le 9 novembre 1965. Je ne découvrirai New-York que dix ans plus tard et j'aurai la chance d'y aller plusieurs fois. Je l'approuve évidemment de préciser que c'est une ville où le superlatif est le fondement de tout (p. 12) et où la verticalité s'impose. Une ville puissante, dangereuse, imprévisible (p. 19) dans laquelle il ne se sentira jamais seul (p.124).

Les phrases sont longues comme des rubans, à l’instar de ces rues interminables, et de temps en temps surgissent quelques-unes, courtes, comme pour faire une halte, un repos. L'auteure glisse ses recommandations de lecture avec discrétion, comme Feuilles d’herbe de Walt Whitman (p. 270). 

Le Doorman raconte une sorte de voyage, celui de Raymond, qui va quitter son Algérie natale au début des années 60 pendant la guerre pour rejoindre New York. Cet homme, français origine espagnole, juif, sans attache, rejoint la ville des exilés, de tous les possibles, encore à cette époque, où il se réinventera une nouvelle vie.

S'il est vivant, par contre sa mère qui n'a pas voulu quitter le pays, y sera morte assassinée et son souvenir ne cessera de le hanter à intervalles réguliers, et Ray en éprouvera une sourde culpabilité, celle de tous ceux qui se sont sortis d'un drame.

Après avoir enchainé les petits boulots il sera sous la protection d'une femme qui habite un immeuble cossu de Park avenue où elle le fait engager comme portier (doorman en anglais, un mot qui sonne du coup comme un surnom). Il faut se représenter cette époque où les grands immeubles bénéficiaient des services d'un personnel de service nombreux, reconnaissable à leur uniforme, la plupart des immigrés, qui s'inventent une nouvelle identité sur une terre qui leur était finalement étrangère. Au 10, Park avenue, il y a un superintendant, un concierge et plusieurs portiers quand nous avons en France à peine un gardien.

Il sera omniprésent et invisible (p. 28), probablement reconnaissable à son éducation. Madeleine Assas pointe le trait de comportement "très français de la recherche de l’expression nuancée et de la juste attitude (…alors que) les américains ne s’embarrassent pas de politesse exagérée (p. 51).

Ray est logé sur place, au 22 ème étage, dans un petit apparement d'où il n’entend pas le bruit de la rue, hormis celui des sirènes de pompiers. Le lecteur le suivra, ainsi que des personnages récurrents, de 1965 à 2003 dans son activité professionnelle qui lui permettra de nouer des liens, souvent amicaux, parfois presque familiaux, et qui vont le construire.

La lecture est fluide, très agréable mais ce n’est pas le genre de livre qu’on dévore en tournant mécaniquement les pages. Les descriptions psychologiques sont très fines. Les analyses sont mesurées. On comprend qu'il ait fallu plus d'une douzaine d'années pour parvenir à un résultat aussi abouti. Les balades dans New-York alternent avec des chapitres à l'intitulé surprenant, dont le premier, page 55 est "Doorman, morceaux choisis 1". Ces paragraphes sont comparables à nos brèves de comptoir. On a envie de les appeler des brèves de desk. Elles sont parfois énigmatiques, sans résolution.

C'est aussi un roman géographique car ce doorman marche en solitaire ou avec un ami immigré, Salah, et nous allons découvrir New-York à travers des lieux qui vont le fasciner ou le révulser, et qui, en tout cas, se situent en dehors des sentiers battus des touristes.

mercredi 25 novembre 2020

Les fantômes d'Issa de Estelle-Sarah Bulle

 

J’avais emmené Les fantômes d'Issa dans ma valise. Pour ne pas me trouver en panne de lecture si le confinement se prolongeait. J’ignorais alors la puissance du mouvement de "click and collect" auquel cependant je n’ai pas accès parce que le plus proche libraire qui le pratique est tout de même situé à plus d’une demi-heure de là où je suis en ce moment et que donc je n’ai pas le temps de faire l’aller-retour. Mais vous, peut-être …

J'ai bien failli refermer le roman après quelques pages. Je trouvais l’intrigue peu plausible. Pour tout dire, ça commençait mal, j’étais m'agacée. Mais j'avais tant aimé le premier roman de Estelle-Sarah Bulle en littérature adulte, que je me suis forcée.

Et puis je me souvenais de ses paroles au cours d'une soirée de présentation organisée par l'Ecole des loisirs, le 9 mars 2020, une date en quelque sorte surréaliste aujourd'hui : C’est l’histoire d’une adolescente hantée depuis quatre ans par une culpabilité féroce et on s'interrogera longtemps avant de savoir si elle a commis un crime. Je suis touchée par l’injustice donc je suis féministe de fait, avait-elle ajoutée.

Je rassure les curieux : ce roman n’est pas du tout autobiographique. C'est tout juste si l'auteure a glissé des allusions à ses racines antillaises. Elles sont bien plus nourries dans Là où les chiens aboient par la queue.

Estelle Sarah Bulle appartient à la même famille littéraire qu'Eric Pessan. Issa est proche de Lalie,  l'héroïne de son dernier roman, Tenir debout dans la nuit. Voilà des auteurs qui se saisissent des problématiques auxquelles nos jeunes sont confrontés, en particulier le harcèlement qui fut si longtemps tabou.

L'originalité d'Estelle est de l'inscrire en parallèle d'une culpabilité consécutive à une mauvaise action (un sujet qu'Eric Pessan a traité de diverses manières), notamment dans Plus haut que les oiseaux.

Quand la honte contraint au secret que de souffrance on endure, quel que soit l'âge qu'on a. Voilà donc pourquoi ce livre a une valeur universelle. Issa, 12 ans, a beau tenter depuis déjà 4 ans, de refouler son secret au plus profond de sa mémoire, il ressort la nuit, s'habillant de cauchemars qui la réveillent en sursaut malgré la petite lampe allumée près du lit. J'ai fini par éprouver beaucoup d'empathie pour cette adolescente passionnée de mangas.

Evidemment si la jeune fille s'était confiée à un adulte elle aurait peut-être apaisé sa conscience (mais nous n'aurions pas eu d'histoire). L'écriture sera salvatrice, d'une manière originale dont je ne vous dis rien.

Au final j'ai adoré cette histoire dont je me suis rendue compte qu'il appartenait à la sélection Jeunesse des 68 premières fois. Je recommande cette première publication jeunesse, en espérant que d'autres suivront. 

Les fantômes d'Issa, de Estelle-Sarah Bulle, illustration de couverture par Siegfried de Turckheim, collection Médium,  à partir de 11-13 ans, paru pour la première fois le 22 janvier 2020

samedi 28 mars 2020

Comme des frères de Claudine Desmarteau

La sortie du livre de Claudine Desmarteau avait été annoncée pour le 4 mars. Comme des frères va souffrir de la fermeture des libraires.

Quelle malchance pour cette auteure qui, après avoir publié plus d’une vingtaine de livres jeunesse, albums illustrés ou romans (au Seuil Jeunesse, Éditions Panama, Éditions Thierry Magnier, Sarbacane, Flammarion et Albin Michel Jeunesse) signe ici son premier roman adulte. Et ce n'est sans doute pas un hasard si ses personnages principaux sont des adolescents.

La bande, la petite meute, se composait de Ryan, Lucas, Kevin, Saïd, Thomas, Idriss, et puis Quentin… Et sa sœur Iris. Lui c'est Raph, enfin Raphaël, fils unique qui aurait dû avoir un frère, mais la vie en décida autrement. Il se définit comme quelqu'un de banal. Je ressemble à tout le monde ou à personne en particulier et c'est très bien. Je suis insipide et je rêve d'être invisible (page 21).

Lalie, qui traverse new York dans le dernier livre d'Eric Pessan souhaiterait elle aussi avoir le don d'invisibilité (dans Tenir debout dans la nuit). Je fais aussitôt l'hypothèse que l'évènement dramatique auquel le garçon fait allusion et qui s'est passé le samedi de ses 16 ans est sans doute comparable à ce qu’a connu la jeune fille.

Ce roman, qui m'a beaucoup fait pensé à La chaleur de Victor Jestin, pose l’éternel problème de la jeunesse quand elle est désoeuvrée et qu'un leader met en route une idée saugrenue qui va mal tourner. Parce que chacun, à sa manière, attend que quelque chose se passe (page 68). La justesse des dialogues est inouïe. On a le sentiment d’être en bas de leur immeuble alors que les conversations montent jusqu'à nos fenêtres ouvertes. La tension est très forte et attise le rôle que les parents peuvent jouer dans ce type de situation en laissant faire.

On peut aussi penser au film La fille au bracelet qui vient de sortir au cinéma.

13-14 ans, ils ont commencé par un truc qu’ils savent être con, cruel, débile mais ils en rigolent (page 71). Ils se comportent comme des Jackass, ces jeunes adultes intrépides qui multipliaient des cascades dangereuses et autres fantaisies sans autre but que de faire rire, dans une émission de télévision américaine, diffusée originellement sur MTV en 1999. Certains de leurs jeux sont minables comme le défi d'avaler un ver de terre (page 172). On devine que d'autres pourraient vite tourner mal.

Evidemment au collège, personne (entendez par-là aucun adulte) ne voulait rien voir, personne ne voulait rien entendre (page 80). Cette liberté dans laquelle se déploie la meute est sournoise. Le lecteur sent le malaise monter d'autant plus que le récit est entrecoupé de chansonnette narquoises…

Un de leurs modèles est maintenant Light Yagami, le personnage principal du manga Death NoteLe niveau de violence monte et lorsqu'il est question d'envie de liquidation avec la citation de personnes ayant réellemtn existé comme Anne Lauvergeon (page 129) j'ai froid dans le dos car je lis ce livre en pleine période d’épidémie de Covid 19, alors que la science-fiction rejoint la réalité.

Raphaël n'est pourtant pas au départ un de ces casse-cous. Il ne s'est jamais senti invincible. Il avoue même être terrorisé en bord de mer, depuis qu'il a vu Les dents de la mer (page 56). Quels dégâts ce film aura faits ! A commencer par les requins, massacrés encore plus depuis.

Au moment où il raconte son récit il a 22 ans, voudrait abolir le passé, même si c'est impossible : je partirais bien en vacances de moi. Sans laisser d’adresse (page 12). La seule chose qui est à sa portée est de se confesser. On apprend que trois personnes lui manquent. On sait déjà que parmi elles figure Éric son professeur de guitare, si motivant. Plus tard (page 106) on comprendra que la mort de son frère, in utéro, est une information capitale. Et j’imagine Iris.

Ce roman a la force d'un coup de poing. Il interroge sur ce qui arrive de beau, comme tomber amoureux, et sur les conséquences "collatérales" mais aussi sur la face sombre de la jeunesse quand elle se sent libre et vivante ... invincible sans doute. Avec évidemment la question de la culpabilité :

Est-ce que c’est ma faute ?
Est-ce que c'est seulement ma faute à moi ? (page 195)

Après un Bac littéraire et des études à l’ESAAD (École supérieure des Arts Appliqués Duperré), Claudine Desmarteau travaille dans plusieurs agences de publicité en tant que Directrice Artistique. Parallèlement, elle commence à dessiner pour la presse (Le Nouvel Observateur, Télérama, Le Monde, Les Inrockuptibles…), et publie son premier album au Seuil Jeunesse en 1999.

En 2001, elle quitte le monde de la pub pour se consacrer entièrement à son activité d’auteur-illustratrice, pour la presse et l’édition.

Comme des frères de Claudine Desmarteau, chez l’Iconoclaste, sortie prévue initialement en librairie le 4 mars 2020

mercredi 18 mars 2020

Tenir debout dans la nuit d’Éric Pessan

De livres en livres, Éric Pessan démontre avec constance ses qualités d’écrivain urbain humaniste. J’entends par urbain le fait qu’il excelle dans la description des quartiers.

Dans Tenir debout dans la nuit, il nous fait traverser New York comme si on y était. Ses descriptions sont précises. Sans doute parce qu'il travaille toujours avec des sources documentaires et des témoignages.

Je connais la ville et c’est exactement ça, en peu de mots. J'ai eu le sentiment d'y revenir, même si j'ai appris un nouveau terme, pet-sitter, consistant à prendre soin, contre rémunération, d'un animal de compagnie comme d'un enfant (page 61).

Mais pour vous mettre en condition, je vous conseille de suivre la recommandation de l'auteur en écoutant New York, chantée en 2008 par Cat Power. Ou, plus récent, 2014, Dirty Boulevard de Lou Reed.

Dans ce dernier roman, Eric Pessan décrit la déambulation nocturne d'une jeune fille paumée dans Manhattan. Sa honte de s’être laissée piéger en n’ayant rien vu venir. Les fidèles de cet auteur auront remarqué que ce n’est pas la première fois qu'il nous raconte l’histoire d’un adolescent tout seul dans la nuit. Dans la forêt de Hokaïdo relatait la survie d'un jeune japonais, abandonné brutalement par ses parents, en début de soirée, en pleine nature.

New York, Lalie n’y est jamais allée. Elle n’a même jamais osé en rêver. C’est trop beau, trop loin, trop cher. Alors, quand Piotr lui propose de l’y accompagner, elle est prête à tout pour saisir cette chance.

A tout ? Non. Car il y a des choses qu’on ne peut accepter. Des contreparties qu’on ne peut pas donner.

Et maintenant la voici dans la rue, face aux regards de travers et aux mille dangers de la nuit, avec une seule obsession : rester éveillée. Résister. Tenir debout.
Tenir debout, l’expression est lâchée dès les premières lignes. Et arrive tout de suite la colère… (page 7) : contre moi qui me suis fourrée toute seule dans un piège terrible (le fameux elle l’a bien cherché). Cette colère qui imprègne cette phrase très longue, la plus longue de tout le roman, qui se déverse comme un tsunami. Parfois, on ne peut que fuir ... ce qui ne signifie pas manquer d'énergie et on comprendra que pour Eric Pessan la rage est un carburant (page 103).

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