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La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes. A condition de cliquer doucement sur la première photo, vous pouvez faire défiler toutes les images en grand format et haute résolution, ce que je vous conseille de faire avant d'entreprendre la lecture des articles abondamment illustrés.

mercredi 24 mai 2023

Le Festival Off d'Avignon 2023 est dans les starting-blocks

Très intéressante 57 ème conférence de presse aujourd’hui à Paris du festival d’Avignon off dont l’affiche créée par Camille Bricout a déjà suscité de passionnants débats puisque, enfin, on discute de ce que l’art doit être.

Le détournement assumé de l'oeuvre du sculpteur et graveur italien Maurizio Cattelan (né en 1960) qui connait un succès important dû à ses expositions scandaleuses dans les débuts des années 2000 et qui n'a pas fini de faire couler de l'encre.

Je l'avais enregistrée dans mes photos il y a trois ans quand 

Elle représente une banane scotchée à un mur et a été initialement offerte par Maurizio Cattelan à l'expostion d'art contemporain Art Basel à Miami Beach, aux Etats-unis. La particularité de cette oeuvre est bien entendu sa valeur symbolique même si je me souviens avoir lu dans un magazine son prix de vente exorbitant de 100 000 euros. Je l'avais alors enregistrée dans mes photos, ne me doutant alors pas qu'elle resurgirait aujourd'hui.
Elle est aussi métaphorique car l'artiste italien avait pour habitude de scotcher une banane sur le mur de son hôtel lors de ses passages à Miami pour trouver de l'inspiration pour ses prochaines oeuvres d'art.

Et on remarquera que s'agissant de l'affiche globale de la manifestation, elle est toujours dans une gamme de tonalités orangées, à l'exception de l'année 2019 qui fut marquée par le rouge.
Après une année de transition, AF&C (organisme paritaire regroupant compagnies et théâtres) présente de nouvelles actions qui témoignent combien la scission historique entre off et in est en voie d’effacement tout en conservant les identités spécifiques de chacun. La présence du directeur du In Tiago Rodrigues et de Pierre Gendronneau, directeur délégué, à la conférence de presse avignonnaise du off en est la preuve.

Les premiers résultats se constateront sur l’axe de l’écoresponsabilité et bientôt sur la porosité des publics.

L’un comme l’autre ont intérêt à mutualiser leurs efforts pour obtenir par exemple une amélioration de l’offre de transports (si la SNCF pouvait faire arriver et partir les trains à l'heure les festivaliers en seraient soulagés).

Ou encore sur l’encadrement des loyers des locations saisonnières (dont on constate le doublement depuis 2020). De nombreuses pistes sont envisagées : un arrêté municipal, un accord avec les plateformes de location, le recours à des chambres chez l’habitant, l’élargissement du périmètre de l’offre au-delà des remparts (pourvu que les transports en commun s’adaptent).
D’ici là on testera la nouvelle formule d’abonnement. Après dix ans de stabilité la carte Off passe de 16 à 19 euros mais devient une carte Avantages. Outre la toujours intéressante réduction de 30% sur les spectacles, elle va désormais donner accès à des réductions dans restaurants, bars et commerces partenaires ainsi que dans des lieux touristiques. De quoi donner envie de découvrir par exemple les Jardins du Palais des Papes. Et de vérifier si les artichauts y fleurissent toujours.
La carte professionnelle augmente davantage mais son prix de 45 euros reste très en deçà des tarifs des grands festivals internationaux qui dépassent 500 dollars outre-Manche.

Pour la seconde année le village du off sera installé 6 rue Pourquery de Boisserin. Il sera ouvert du 7 au 29 juillet, de 9 heures à 2 heures du matin. 
La transition ecoresponsable est une préoccupation commune avec le in. Le nombre d’affiches sera réduit à 150 par spectacle. ( avec l’objectif de passer de 60 tonnes de déchets papier à 25) et la réduction par 100 de l’empreinte carbone. Espérons qu'on ne verra plus pléthore de guirlandes comme ci-dessus.

Un label de bonnes pratiques professionnelles, incluant cet aspect (comme par exemple la diminution de l’usage des climatiseurs) est en cours de finalisation pour faire évoluer le modèle économique du off. La mutation sera réelle lorsqu’on déconstruira la logique de l’offre et de la demande sur une saisonnalité qui changera d’échelle, passant de lente à l’année avec des périodes de création et de résidence. 

L’accent est mis sur la jeunesse car Avignon est le plus grand festival jeune public au monde.

Les 174 spectacles qui leur sont dédiés (soit 12% des spectacles) feront l’objet d’une brochure spéciale et des ateliers leur seront proposés au village du off les journées des 17 et 24 juillet. En 2024 un Village des enfants et des familles sera créé spécialement.

Accent aussi sur l’international avec un guide français-anglais des 125 compagnies étrangères programmées ce été, soit un doublement par rapport à 2022. De multiples actions sont mises en place, évidemment dans une logique de réciprocité.

Les livres arrivent pour la première fois au Village grâce à la librairie avignonnaise indépendante La Comédie Humaine qui présentera tous les textes édités joués pendant le festival. Le prix Cultura récompensera un spectacle.

J'ai noté aussi la volonté du off de devenir un lieu exemplaire en matière de lutte contre les violences sexistes.

Chaque soir le bar du Off programmera un concert, comme le ferait un festival de musiques actuelles en défendant l’émergence.

Ce terme d’émergence est souvent revenu au fil de la matinée. L’accompagnement sera favorisé par 14 webinaires interactifs (accessibles ensuite en ligne) en amont de la venue des compagnies et des artistes.

Un système de parrainage bénéficiera à 50 d’entre elles et le Fonds de soutien favorisera la prise de risques. Enfin des aides sont déployées en lien avec d’autres festivals internationaux comme le Cinars et le Fringe d’Edimbourg.

Autre nouveauté, les showcases qui devraient accélérer la promotion des projets auprès des professionnels  ils auront lieu dans un nouvel espace dédié aux pros à l’espace Jeanne Laurent , situé à deux pas du Centre des Congrès du Palais des Papes, dans le jardin du Rocher des Doms. Ce programme sera consultable en ligne.

C’est là qu’aura lieu le Banquet des pros le 14 juillet à 12 h 30 … qui sera un haut lieu de réseautage, comme le seront aussi les Apéros pro au Village du off qui deviennent thématiques. Il y aura aussi des déjeuners, des soirées et même une spéciale visite guidée du Palais des Papes pour les accrédités.

Souhaitons que toutes ces mesures fort attractives aideront les professionnels sans détourner le public de l’essentiel : aller voir les spectacles qui vont s’enchaîner de tôt le matin à tard le soir à une moyenne de 10 par jour dans les 141 lieux répertoriés dans le Off, sans compter le In et le If.

Pour moitié il s’agira de théâtre, pour un quart d’humour, le dernier quart étant consacré à la musique (11%), la danse (6%), le cirque (3%), la marionnette (3%), …

Au total ce sont 33 000 levers de rideau soit un quart de l’ensemble de ce qui se passe en France, ce qui explique que 25% des choix de spectacles des programmateurs se concluent en Avignon.

S’il attire un public du monde entier il faut souligner que 38% des spectateurs sont issus de la région. Un gros effort est entrepris pour les publics qui ne sont pas familiers des salles. 2000 places (contre 800 l’an dernier) leur seront offertes et accompagnées par un temps de médiation pris en charge par les compagnies car l’argent n’est pas le seul frein à accéder à la culture.
À vos agendas pour composer votre programme :

15 juin sortie du programme en version numérique 

Fin juin publication de la liste de recommandations sur À bride abattue (pour le In comme pour le Off dans un article unique). Et sachant que vous ne verrez en moyenne que 6 spectacles le choix est donc crucial.

3 juillet sortie du programme papier

6 juillet la traditionnelle parade

8 juillet à 11 heures inauguration officielle du Village du off.
Légende des photos des membres d'AF&C (de gauche à droite) : pour la première, Thomas Le Douarec (Cie Thomas Le Douarec, Théâtre des Lucioles), Chloé Suchel (Directrice de la communication), Hugues Leforestier (Compagnie Fracasse, vice-président), Laurent Domingos (Les Mots, le Corps et la Note, Les Sentinelles, co-président)

Pour la seconde, Harold David (Atypik Théâtre-Archipel Théâtre et Rouge-gorge, coprésident), Anna Cottis (Les ouvriers de joie, secrétaire), Raymond Yana (Espace Alya, secrétaire) Agnès Chamak (Théâtre des Brunes) et Pierre Boiteux (En scène! Productions)

dimanche 21 mai 2023

Le petit déjeuner crétois

Il y a quelques jours, je donnais les grands principes du Régime crétois.

Voici, aujourd’hui, quelques idées pour prendre un petit déjeuner à la mode crétoise.

Le plus emblématique est l’assiette santé composée de:
- fromage blanc, si possible au lait de brebis pour son apport en calcium et ses protéines
- des céréales complètes pour se procurer des fibres et des minéraux (ou du granola)
- de la matière grasse sous forme de fruits à coque, comme des noisettes et des noix
- du miel pour le plaisir, et dans l’idéal un miel de thym crétois

Quant à l’ajout de noix sur le fromage blanc, on peut les griller dans une poêle pour les torréfier et leur donner plus de saveur.
Il est conseillé de prendre un fruit frais pour absorber des glucides simples, des fibres supplémentaires et de la vitamine C. On remarquera sur les photos que je les ai ajoutés, coupés en petits morceaux.
Une boisson est recommandée. Je ne suis pas certaine que l’expresso frappé sur des glaçons, recouvert d’une épaisse couche de crème fouettée comme on le ferait à Vienne soit approuvé par les protagonistes du célèbre régime crétois mais je peux vous dire que c’est « le » breuvage à la mode dans cette île. Kalliopi Morfi le mentionne dans la dernière version du Guide du Petit Futé.
Beaucoup sont gourmands et ne résistent pas aux pâtisseries le matin qu'ils accompagnent de ce fameux café glacé, mais la chaleur n'est pas une excuse et ce n'est pas "régime".
Evidemment, on peut faire soi-même son granola. J’en ai déjà publié une recette ici pendant le confinement. Je suis en train de réfléchir à une variante dont je donnerai la marche à suivre si elle est réussie.
Avec un bon petit déjeuner on pourrait tenir jusqu’à 14 heures pour déjeuner, et 22 heures pour dîner, comme le font les habitants.
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Article écrit suite à une mission d’affaires regroupant des acheteurs spécialisés en produits alimentaires, grossistes et distributeurs et quelques journalistes, coorganisé par l’ambassade de Grèce en France avec la participation du Bureau économique et commercial afin de promouvoir le programme européen pour les produits AOP et AOC de Crète.

samedi 20 mai 2023

Jeanne du Barry, un film réalisé par Maiwen

J’ai lu quelques critiques sévères sur Jeanne du Barry, venant de personnes qui n’avaient pas toutes vu ce chef d’œuvre, car c’est le terme qui convient, et qui se permettaient de juger le casting.

Quelle chance pour Maiwenn, malgré les soucis que cela occasionna, que les deux stars françaises aient décliné le rôle de Louis XV, l’un par mépris, l’autre pour raison de santé (elle tait leur nom, et elle a bien raison, ce serait leur faire de la publicité). Ils doivent se sentir aujourd’hui stupides. Sans eux, le casting est de haute précision avec Johnny Depp (qui joue pour la première fois en français) et qui en impose par un simple regard, aux côtés de Benjamin Lavernhe (formidable premier valet de chambre du roi), Pierre Richard, Melvil Poupaud, Noémie Lvovsky, Pascal Greggory ou encore India HairDes acteurs qui portent de vrais rôles et qui ne font pas de la figuration. Et bien sûr Maiwen, absolument parfaite, capable de nous surprendre en nous faisant rire … ou pleurer.

Si pour certains plans elle porte des robes fantastiques (dont certaines ont été faites par les ateliers Chanel qui a largement aidé la production) et des coiffures inouïes, pour d’autres, elle est au naturel, comme sur cette photo que j’ai choisie pour illustrer l’article car elle résume toute la sensibilité qu’on découvre dans ce biopic très particulier.
Jeanne Vaubernier, fille du peuple avide de s’élever socialement, met à profit ses charmes pour sortir de sa condition.
Son amant le comte Du Barry, qui s’enrichit largement grâce aux galanteries lucratives de Jeanne, souhaite la présenter au Roi. Il organise la rencontre via l’entremise de l’influent duc de Richelieu. Celle-ci dépasse ses attentes : entre Louis XV et Jeanne, c’est le coup de foudre…
Avec la courtisane, le Roi retrouve le goût de vivre – à tel point qu’il ne peut plus se passer d’elle et décide d’en faire sa favorite officielle. Scandale : personne ne veut d’une fille des rues à la Cour. Il va donc d’abord falloir lui trouver un mari.
Je veux bien comprendre qu’on n’apprécie guère ce film si on a aimé Les trois mousquetaires. Ici, c’est tout le contraire. De longs plans séquence qui laissent au spectateur le temps de s’imprégner des lieux et des intrigues. Versailles apparaît comme on le voit rarement, dans un océan de verdure. L’emploi de la pellicule 35 mm (Kodak, toujours formidable en terme de rendu des couleurs) confère une dignité aux images. Les costumes, les coiffures et les maquillages sont exceptionnels.

Les décors sont majoritairement versaillais où l’on ne peut tourner que le lundi, en extérieur, dans la Chapelle Royale, la Galerie des Glaces et le salon Hercule. Si bien que certaines scènes ont été enregistrées à Vaux-le-Vicomte, dans le Grand Salon, la bibliothèque, la salle des buffets et le Salon des muses, ainsi que quelques jardins et la forêt. Bien entendu les banquets, éclairés à la bougie ont dû être reconstitués en studio. Et de très belles campagnes évoquent la Lorraine natale de Jeanne.

Maiwenn explique que son intérêt pour Jeanne est né en 2006 de la projection du film de Sofia Coppola, Marie-Antoinette où Asia Argento interprétait Madame du Barry. Elle découvre alors la trajectoire d’une héroïne qu’elle n’hésite pas à qualifier de " looseuse magnifique qui court à sa perte." Elle se sent probablement des points communs avec son personnage principal, dont elle ne pourrait confier le rôle à personne d’autre qu’elle. Elle n’a pas de mal à mettre dans Jeanne toute la sensibilité qui la caractérise, autant que sa témérité, et son aversion pour les conventions superficielles. Il faut voir avec quelle malice elle nous rappellera plusieurs fois l’usage imposant de ne jamais tourner le dos au roi.

Elle n’a alors de cesse de se documenter et d’écrire elle-même un scénario. Elle va mettre des années à concrétiser son rêve. Cinq longs-métrages plus tard, après Pardonnez-moi (2006), Le Bal des actrices (2009), Polisse (2011), Mon roi (2015) et ADN (2020) elle sort de sa zone habituelle, abandonnant les tournages nerveux se nourrissant d’improvisations. Cette fois tout est prévu d’avance, même si elle acceptera plusieurs suggestions faites par Johnny Depp, car si elle est sérieuse, elle n’est jamais rigide.

Avec le courage, le sérieux et la volonté qui la caractérisent, elle va nous raconter l’histoire incroyable et pourtant exacte (à quelques détails près) d’une héroïne en but à la misogynie exercée surtout par d’autres femmes, quoique le comte du Barry ne soit pas en reste question violences conjugales (et sur ce point Maiwenn nous a déjà démontré avec Mon roi que le sujet lui tenait à coeur). C’est un peu Cendrillon harcelée par les filles du roi caricaturées en Anastasie et Javotte. Les références à l’univers du conte, mais du conte qui se termine mal, sont subtiles et justifient le recours à une voix off pour lier les séquences qui s’organisent selon un classicisme revendiqué.

Plusieurs sont marquantes, par leur violence (la scène la montrant lire dans sa baignoire, ou l’examen gynécologique préalable à sa validation comme candidate à devenir la maîtresse du roi), par leur humour (le lever du roi, le patinage dans la Galerie des glaces), par leur force sociale (l’arrivée de Zamor), par leur fougue (la montée des marches comme s’il s’agissait d’escalader une pyramide), par la force des émotions (la mort d’Adolphe ou celle du roi où Maiwenn est déchirante), par leur lyrisme aussi …

Le geste artistique est toujours justifié. C’est peu dire que je trouve l’ensemble cohérent et réussi. Aussi fort que Polisse, dans un tout autre registre.

Voilà un film historique tourné comme si c’était une histoire contemporaine. Qui, de plus réhabilite une personnalité qui, jusque là n’avait été vue que comme la favorite d’un roi et non une femme audacieuse et sincère dans un monde où la vanité est la valeur dominante, de grande éducation, capable de respecter des usages qu’elle ne comprend pas, érudite, lectrice assidue, artiste, esthète, mécène, capable de lancer des modes, libre et authentique.

Jeanne du Barry, un film réalisé par Maiwen
Avec Maiwen (Jeanne), Johnny Depp (Louis XV), Benjamin Lavernhe (La Borde, valet du roi), Pierre Richard (Duc de Richelieu), Melvil Poupaud (Comte du Barry), Noémie Lvovsky (Comtesse de Noailles), Pascal Greggory (Duc d’Aiguillon), India Hair (Adélaïde de France), Robin Renucci (Monsieur Dumousseaux), Diego Le Fur (le Dauphin), Ibrahim Yaffa (Zamor) …
Scénaristes : Maiwenn, Teddy Lussi-Modeste, Nicolas Livecchi
Directeur de la photo Laurent Dailland (qui avait fait le si réussi Aline)
Scripte Marion Pin - Montage Laure Gardette
Décors Angelots Zamparutti - Costumes Jürgen Doering - Coiffures John Nollet
Narration Stanislas Stanic

(Photo Stéphanie Branchu pour Le Pacte)

vendredi 19 mai 2023

Les grands principes du régime crétois

L’expression régime crétois est très connue mais sait-on ce qu’elle recouvre ?

Le terme me semble inapproprié car il s’agit plus d’un mode de vie que d’un régime stricto sensu. Si les Crétois se sont distingués pour leur longévité ce n’est pas seulement parce qu’ils consomment beaucoup de fruits et légumes, antioxydants et riches en vitamines, de l’huile d’olive (pas de beurre), du miel (pas de sucre), du pain surtout à base d’orge, croustillant comme de la biscotte, peu de viandes et de poissons, peu de produits d’origine animale, des produits laitiers uniquement à base de lait de chèvre et de brebis, le plus possible de fruits à coque (noix, noisettes, amandes) riches en acides gras insaturés, régulièrement des légumineuses, beaucoup d’herbes aromatiques sauvages et épices en remplacement du sel, de l’ail, de l’eau (elle est délicieuse en Crète) et des boissons à base de plantes.

C’est aussi parce qu’ils marchent beaucoup et ont une vie saine. Je l’écris au présent en espérant pour eux que le soit disant progrès ne les contamine pas. En effet, je reviens d’un voyage dans ce pays et j’ai constaté qu’on y voit des fast-foods. Tomates et concombres se trouvent toute l’année au menu comme si leur saisonnalité était un mythe. On remarque des consommations excessives d’alcool.

Il faut dire que la bouteille de raki, cette eau-de-vie obtenue par la distillation du marc de raisin dont le véritable nom est Tsikoudia, est posée en évidence sur la table des tavernes en début de repas, à coté de la bouteille d’eau minérale, au milieu d’un plateau comportant des verres, certes petits, mais dont on peut se servir à discrétion … au nom de l’hospitalité crétoise. Et si les pâtisseries ne figurent pas sur la carte, des assiettes garnies de diverses tentations arrivent en fin de repas sans qu’on les ai commandées.

Adopter les bons réflexes des Crétois, répertoriés plus haut, me semble relever du bon sens, sans qu’il soit nécessaire de se mettre à proprement parler « au régime ». 

Les études scientifiques ont commencé dans les années 1950 avec l’américain Ancel Keys. Quarante ans plus tard le docteur Serge Renaud démontrait les bienfaits du régime crétois pour lutter contre les maladies cardiovasculaires. La reconnaissance officielle par l’OMS est arrivée en 1994 et il est inscrit au patrimoine immatériel de l’Unesco depuis 2010.

Qu’on se rassure : nul besoin d’aller en Crète pour s’y mettre et adopter une hygiène de vie saine avec un temps consacré à l’activité physique. Cela demande surtout l’effort de résister à la tentation des barbecues, en privilégiant les cuissons lentes à basse température, à l’étouffée ou en papillotes (en utilisant le papier sulfurisé et surtout pas l’alu) ou à la vapeur.

On bannira aussi les fumages et, a fortiori, la cuisine industrielle et les produits transformés, de même que les jus de fruits industriels et les soupes en brique. On fera pousser ses légumes ou du moins on achètera à des producteurs de confiance, de préférence bio. Et surtout, il faudrait l’écrire en majuscules : on fera soi-même la cuisine. Enfin, on mangera lentement.

Il y a des conseils annexes comme celui d’associer une légumineuse (lentilles, pois chiches, pois cassés, fèves, haricots blancs) à du blé ou à de la semoule pour avoir des protéines complètes. De les cuire lentement après les avoir fait tremper.(sauf les lentilles pour qui un rinçage suffira).

J’ai aussi quelques astuces personnelles : peler les tomates et enlever les graines en cas de fragilité digestive. Cuire les épinards à la vapeur et non à l’eau. Manger tout ce qui est cru, fruits ou légumes, en début de repas. 
Je vais, dans les jours qui viennent, publier régulièrement des recettes crétoises ou leur équivalent français, de manière à ce qu’elles soient facilement reproductibles. Dans cette attente je vous donne le lien vers ma recette de poivrons confits, ultra digestes, et qui est un toujours un grand succès.
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Article écrit suite à une mission d’affaires regroupant des acheteurs spécialisés en produits alimentaires, grossistes et distributeurs et quelques journalistes, coorganisé par l’ambassade de Grèce en France avec la participation du Bureau économique et commercial afin de promouvoir le programme européen pour les produits AOP et AOC de Crète

lundi 15 mai 2023

Moi j'aime pas comme je suis d'Alma Brami et Thierry Manes chez Casterminouche

Moi j'aime pas comme je suis est un petit album très simple, écrit par Alma Brami qui dit l'essentiel en en peu de mots.
Moi, j'aime pas comme je suis. Je voudrais ressembler à Sonia, ma meilleure amie, avec ses beaux cheveux lâchés, tout blonds et tout raides. Moi, j'aime pas mes joues, mon nez, mes poils... En fait, je crois que je manque de confiance en moi...
Il est facile à comprendre, sans que l'adulte qui le lira à l'enfant (car nous sommes d'accord, c'est d'abord le parent qui ouvre le livre) soit obligé de se perdre en explications.

Cet album est porteur de philosophie car il aborde une question existentielle universelle. Il méritait donc tout à fait d'être republié ici après avoir été édité chez Albin Michel Jeunesse en 2011. Il n'a rien perdu de sa force.

Les illustrations colorées de Thierry Manet sont à la portée des enfants à partir de 3 ans; Elles donneront par contre certainement envie à l'adulte de prolonger et d'enrichir l'histoire au fils des re-lectures.

Alma a réussi à traduire l'affection et les encouragements de la maman. Thierry a ajouté l'empathie de l'animal de compagnie qui comprend tout ce que la petite fille traverse.

Pour s'aimer, il faut être aimé, on le sait. Mais lorsqu'on existe (aussi) dans le regard d'une personne que rien n'oblige à vous apprécier, on peut alors avoir une confiance optimale en soi.

Il existe déjà 33 opuscules dans la collection Casterminouche. Celui-ci est le premier que je lis et il me donne envie de découvrir les autres.

Moi j'aime pas comme je suis d'Alma Brami (texte) et Thierry Manes (illustrations) collection Casterminouche chez Casterman, en librairie depuis le 17 mai 2023

samedi 13 mai 2023

Daddy mis en scène par Marion Siéfert

(article mis à jour le 3 avril 2024)  
J’ai connu le travail de Marion Siéfert avec Le Grand sommeil il y a quelques jours. J’étais impatiente de découvrir sa nouvelle création. Il est rare d’avoir cette opportunité de presque enchaîner deux spectacles d’une même auteure.

J’aime le Théâtre de l’Odéon quand il interroge notre monde. Et c’est ce que fait cette auteure-metteuse en scène.

Les premières images m’ont épatée. Je ne m’attendais absolument pas à entrer dans le spectacle par un jeu vidéo. Je ne suis pas joueuse, mais j’ai saisi à ce moment-là ce que les pratiquants peuvent y trouver d’excitant.

Après ce shoot de pleine lumière nos yeux doivent faire un énorme effort pour suivre la conversation familiale qui se tient sur la scène, dans une forte pénombre comme on en connait les soirs d'été quand on fait une pause avec un ami après une lourde journée de travail, dans une obscurité propice aux confidences.

On est aidé par la sonorisation des voix pour réussir à nous investir dans ce qui se passe et qui, finalement, est presque banal. On est réjoui par l'accent méridional du couple. Les parents (Émilie Cazenave et Charles-Henri Wolffsont exténués mais ils tentent de maintenir les relations familiales et sociales au mieux. On comprend leur agacement envers leur fille "qui ne parle qu'en iel". Les trois enfants semblent être des adolescents comme tout le monde. On ne se méfie pas quand le père s'offusque qu'il y a de ces fumiers sur le Net … On rit quand la jeune fille se plaint de s'être fait daronner (je traduis pour ceux qui ne me comprendraient pas : s’être fait prendre sur le fait par son père).

Ce qui est très fort c'est que ce qui est sombre ce n'est pas tant l'apparence, à savoir le plateau, mais ce qui va se dérouler bientôt. Mais pour le moment on n'a pas le sentiment d'être au théâtre. Les soucis du papa pompier et de la mère infirmière en réanimation sont poignants mais on les a déjà entendus (ce qui ne signifie pas qu’il faille les passer au second plan). Les rêves des jeunes, en particulier celui de Mara, 13 ans, de devenir actrice, n’ont rien de très original.

Troisième scène avec un nouvel usage de la vidéo. Mara est en conversation "live" via FaceTime avec un beau jeune homme qui se présente comme un chef d’entreprise (il a le double de son âge même si ses 27 ans ne semblent pas si vieux). L'écoute est un de ses atouts pour faire tomber Mara dans ses filets. La manipulation est évidente pour le spectateur mais elle se fait tellement en douceur que personne ne résisterait dans la "vraie" vie. Une fois dit "je t'envoie le lien" le public réalise combien la situation a gravement basculé. Nous n'avons alors dans les oreilles qu'un bruit assourdissant. Et nous sommes accrochés.

On connait l'univers de Marion Siéfert, fortement ancré dans ce qui se "joue" sur les réseaux sociaux mais ce qui la révolte c'est lorsque la violence s'y manifeste pour abuser de mineures qui sont consentantes malgré elles. Cette artiste n'est pas la première à dénoncer la pédophilie mais elle le fait d'une manière très originale, et pas seulement par le recours à la vidéo.

Le titre du spectacle, Daddy, est une référence aux sugar daddys, qui, grâce au relatif anonymat d'internet et à la facilité de contacter très vite des milliers de personnes, organisent des tractations entre des jeunes gens dans le besoin (d’argent ou de reconnaissance) et des adultes beaucoup plus âgés. Le sugardating est une forme de prostitution. Il y a une forte connotation au phénomène Lolita, et d’autres types de relations malsaines qui donneront lieu à des scènes très esthétiques mais assez violentes de vampirisme en évocation à Louis II de Bavière après la reprise de la fameuse chanson de Marilyn Monroe, My heart belongs to Daddy, sous le prétexte fallacieux qu’il faut vivre ses rêves.

Le spectacle est ponctué de superbes chorégraphies et de numéros dignes du cabaret ou du cirque contemporain interprétés eux aussi par la formidable Jennifer Gold. Il n’empêche qu’on ne parvient pas à oublier que « c’est pour de faux » puisqu’on est au théâtre et c’est parfait ainsi. Mais, du coup, un entracte est le bienvenu.

A notre retour en salle nous allons être (encore) surpris par le ton qui a monté d’un cran. Une comédienne en short rose et chaussures à plateforme (incroyable Lou Chrétien-Févrierinterpelle personnellement les hommes sur leurs pratiques sexuelles en descendant dans la salle. On se lâche total avec moi, propose-t-elle.

Pendant ses échanges avec la salle, il neige dru sur le plateau. Cette blancheur, symbole de pureté mais aussi d’atmosphère glaciale tranche avec les sons de travaux publics qui installent une ambiance tendue. Je ne vais pas spoiler la seconde partie, très forte, mais on peut dire que la violence a monté d’un cran. Et quand le fond de scène s’ouvrira, comme cela se fait toujours au Théâtre du peuple de Bussang c’est un vent de fraicheur qui s’engouffre et libère le rire (nerveux ?).

Si Marion Siéfert place les spectateurs dans un univers virtuel il ne faut jamais perdre de vue que les prédateurs sont bien réels. Son héroïne Mara nous rappelle son âge à de multiples reprises. L’expérience semble l’avoir fait grandir mais elle a plutôt vieilli. Quant à la comédienne qui l’interprète, Lila Houel, elle avait sans doute le rêve de devenir actrice et on peut dire qu’elle y est pleinement parvenue. Ce qu’elle fait à 16 ans est prodigieux. Elle joue, danse et chante à la perfection. Et son partenaire Louis Peres (Julien) qui a commencé à 16 ans chez Jean-Louis Cochet, puis au cours Florent, et qui est déjà connu dans le 7ème art va lui aussi devenir un familier des planches. Son nom va retentir lui aussi au théâtre.

Ils ne sont « que » six comédiens et (excepté Lila qui assume le rôle principal) ils interprètent une pléiade de personnages sans qu’on note immédiatement qui fait quoi. C’est une qualité de plus à mettre au crédit de ce spectacle qui fera date.
Daddy de Marion Siéfert, Matthieu Bareyre
Mise en scène Marion Siéfert
Avec Émilie Cazenave, Lou Chrétien-Février, Jennifer Gold, Lila Houel, Louis Peres, Charles-Henri Wolff
Conception scénographie Nadia Lauro
Lumières Manon Lauriol
Création sonore Jules Wysocki
Maquillages Dyna Dagger
Vidéo Antoine Briot
Costumes Valentine Solé, Romain Brau pour les robes de Lila Houel et le vol de Jennifer Gold
Durée 3h 30 (avec un entracte)
Du 9 au 26 mai 2023 du mardi au samedi à 20h
Relâches les lundis et dimanches et les jeudis 11 et 18 mai
Surtitré en anglais les samedis 13 et 20 mai
Rencontre avec Marion Siéfert lundi 15 mai à 17 y à l’Ecole nationale supérieure des beaux-arts
Au Théâtre de l’Europe Odéon, Paris 6 ème

Les nominations pour les Molières 2024 ont été annoncées ce mercredi 3 avril.
Lila Houel est nominée dans la catégorie Molière de la Révélation féminine et Louis Peres dans la catégorie Molière de la Révélation masculine
La 35ème cérémonie présentée par Caroline Vigneaux aura lieu au théâtre des Folies Bergères le 6 mai 2024, et sera retransmise sur France 2. 

jeudi 11 mai 2023

Léon Monet, frère de l’artiste et collectionneur, de Géraldine Lefebvre

Habituellement, je vais voir une exposition et ce n’est qu’ensuite que le catalogue me fait envie, pour conserver une trace du beau moment passé dans le musée. Cette fois j’ai pratiqué à l’inverse.

J’ai d’abord feuilleté le livre de Géraldine Lefebvre en regrettant de ne pas voir les oeuvres grandeur nature. Je suis ensuite allée au Musée du Luxembourg pour me régaler en pleine conscience, car je savais à l’avance devant lesquelles j’avais particulièrement envie de m’attarder.

La renommée de Claude Monet et son rôle en tant que chef de file de l'impressionnisme sont aujourd'hui parfaitement établis, mais la personnalité de son frère Léon, chimiste en couleurs, industriel rouennais et collectionneur, reste encore à découvrir, et c’est le propos de l’exposition organisée par la Rmn-Grand Palais avec le soutien exceptionnel du musée d'Orsay depuis le 15 mars dernier, et jusqu’au 16 juillet 2023 au Musée du Luxembourg

Le catalogue, intitulé Léon Monet, frère de l’artiste et collectionneur, met en lumière d'une part la relation, très soudée, entre les deux frères et de l'autre le rôle que Léon joua en tant que promoteur des peintres impressionnistes à l'aube de leur carrière.

Il réunit une iconographie foisonnante et inédite, donnant à voir l'intégralité des œuvres de la collection de Léon, y compris une large sélection de pages du premier cahier de dessins de Claude Monet. On peut aussi y voir des photographies jusqu'ici conservées dans des albums de famille, à côté de documents d'archives rares et de nuanciers de tissus colorés aux éclats synthétiques, témoignages de l'activité industrielle de Léon.

Reconnu pour son « intelligence vive et prompte » et son caractère « cordial et franc », Léon Monet retrouve ici, grâce aux recherches menées sous la direction de Géraldine Lefebvre, la place qui lui appartient dans l'histoire de l'impressionnisme (p. 97).

C’est un gros plan du Bassin aux nymphéas (1818-19) qui a été choisi pour la couverture du catalogue. Si l’effet est élégant et établit une sorte de pont entre les deux frères, liés par l’amour de la couleur, il est étonnant, car cette toile n’appartenait pas à Léon.

On apprendra (p. 49) la différence entre teinte et pigment.

Et c’est l’unique portrait que son frère fit de Léon en 1874 qui est l’affiche de l’exposition. Là encore on comprend la symbolique mais il faut tout de même savoir que Léon le détestait au point de le cacher. Qu’aurait-il pensé de ce choix ? 

Cette exposition va surprendre celles et ceux qui sont allés voir Monet-Mitchell à la fondation Vuitton et qui ont pris l’habitude de contempler ses oeuvres monumentales. Cette fois, rien de très grand, hormis quelques photos noir et blanc représentant l’usine où travailla Léon.

C’est une surprise. Les tableaux sont tous de taille modeste. J’avais oublié que Monet pouvait travailler dans de telles dimensions. Et pourtant, dans la dernière salle, on retrouve trois oeuvres qui avaient surpris chez Vuitton, modestes en terme de taille, dans une palette de couleurs à laquelle nous sommes peu habitués avec Monet, dans des tonalités d’orange et de rouge, que le peintre utilisait dans ses dernières années parce que la cataracte avait modifié sa perception. D’où le choix pour la couverture du catalogue.

Mais commençons par le début du parcours de visite, comme si nous pénétrions dans une maison du XIX°, aux murs peint vert céladon ou recouverts d’un papier peint gris d’où s’envolent des fleurs sauvages. C’est le magnifique Jardin en fleur de la maison familiale de Sainte-Adresse, peint en 1865, qu’on découvre, et qu’on confondrait facilement avec celui de Giverny (mais le doute n’est pas permis comme en atteste une grande photographie de la propriété en noir et blanc sur le mur opposé). On peut penser que Claude Monet aura cherché à le reconstituer plus tard.

mercredi 10 mai 2023

On va faire la cocotte de Georges Feydeau

C’est une comédie comme on les aime, bien jouée, et avec un soupçon de féminisme dans les dialogues qui libère notre rire. On peut en effet s’amuser sans état d’âme en entendant Émilienne revendiquer sa liberté d’action après avoir constaté la preuve que son mari la trompe. Elle décide alors de prendre sa revanche dans le but de le reconquérir.

Et ce qui est très fort dans l’écriture de Georges Feydeau (1862-1921) (qui ne savait alors pas ce qu’étaient les codes du politiquement correct) - à moins qu’on ne le doive à l’adaptation de Jean-Paul Tribout, Cette jeune femme ne profitera pas de sa liberté. Son honneur est sauf et elle remet son mari dans le "droit" chemin.

Chacune de nous peut se projeter dans le pronom indéfini de On va faire la cocotte.

L’entrée du public s’est fait sous les accords de l’accordéon de Dario Ivkovic, qui signe la musique et joue en direct. On le connait bien. Il appartient aux groupe Les yeux noirs et il était un des musiciens de Josef Josef, au festival d’Avignon ne 2021.

 Les éléments du décor sont à vue et inhabituels, même si j’ai déjà remarqué cet emploi dans Le retour de la vieille dame par la compagnie Les têtes de bois au festival d’Avignon.

Mais ici les caisses sont encore plus astucieusement employées, donnant lieu à de jolis mouvements de jupon, et sont une très efficace alternative aux si classiques claquements de porte des placards des vaudevilles. On compte 6 caisses, une par personnage et c’est presque ça. Amélie Tribout a eu une belle idée de scénographie.

Trévelin (Jean-Paul Tribout) est d’une mauvaise foi évidente, mais très drôle. En voulez-vous un exemple ? Les hommes ne vieillissent pas, ils mûrissent. Ce sont les femmes qui vieillissent. La question de l’âge revient fréquemment. L’écart d’âge entre les époux est montré du doigt. Olympe (Claire Mirande), la meilleure amie d’Emilienne (Caroline Maillard) est fière de s’être mariée avec beaucoup plus jeune qu’elle et on devine certaines allusions à des personnes connues.

C’est vrai après tout, pourquoi ce serait toujours les hommes qui auraient le droit de s’afficher avec plus jeunes qu’eux ? proteste Blanche (Julie Julien). Comme quoi on peut être cocotte et avoir des principes d’avant-garde. Les trois femmes sont maîtresses du jeu et c’est bien appréciable. Elles ont eu une bonne éducation, ont épousé des hommes respectables mais elle plébisciteraient les cocos s’ils existaient.

Thomas (Samuel Charle) surgit à point nommé pour retourner la situation Tous les mécanismes comiques des célèbres pièces de Feydeau se retrouvent dans cette délicieuse petite comédie qui, sans être réellement féministe défend un début d’égalité entre les hommes et les femmes, en contenant les germes d’une critique féroce de la bourgeoisie.

Je connaissais La puce à l’oreille, Un fil à la patte, Occupe-toi d’Amélie, Le système Ribadier et plus récemment On purge bébé, … c’est dire combien j’ai vu de pièces de cet auteur au théâtre, et que j’ai toutes appréciées. Ici la mise en scène s’affranchit des multiples effets qui sont parfois ajoutés pour renforcer l’effet comique. Il parie sur la simplicité, avec une distribution équilibrée, et on entend le texte à merveille. Les costumes de Julia Allègre sont adéquats. Le spectacle est très réussi. On en oublie complètement que Feydeau n’avait pas eu le temps de terminer sa pièce.
On va faire la cocotte de Georges Feydeau
Adaptation et mise en scène Jean-Paul Tribout
Avec Jean-Paul Tribout (Trévelin), Caroline Maillard (Émilienne), Claire Mirande (Olympe), Julie Julien (Blanche), Samuel Charle (Thomas) et Dario Ivkovic (le musicien)
Musique : Dario Ivkovic
Scénographie Amélie Tribout - Costumes Julia Allègre - Lumière Philippe Lacombe
Du 19 avril au 1 juin 2023 
Du mardi au samedi à 18 h 30, le dimanche à 15 heures
Au Lucernaire
53, rue Notre-Dame-des-Champs 75006 Paris

lundi 8 mai 2023

L’homme que je ne devais pas aimer d’Agathe Ruga

Ce n’est pas une nouveauté, mais justement, qu’il est agréable (aussi) de lire un roman une fois que "tout le monde" a fini d’en parler.

Je peux donc me sentir libre … et si j’en dis du bien, c’est que L’homme que je ne devais pas aimer le mérite amplement à mes yeux.

Ariane, elle s’appelle ainsi, et il est inutile de penser qu’Agathe se cache derrière ce prénom qui commence et finit par la même lettre. Je parierai plutôt qu’elle l’a choisi pour son évocation de la grande amoureuse de Belle du Seigneur, et pour la connotation à Dédale, l’architecte du labyrinthe crétois qui réussit à s’en échapper en se collant une paire d’ailes (son fils Icare eut moins de chance, il prit feu en voulant rivaliser avec le soleil). Également pour la référence à la passion d’Ariane pour Thésée, l’aidant à combattre le Minotaure en lui donnant une pelote de fil.

C’est le second roman d’Agathe Ruga, le premier que je lis, et j’espère qu’il sera suivi par de nombreux autres, qu’ils soient autofictionnés ou pas, cela ne pèse pas dans mon intérêt. Ce qui m’a touchée, c’est la vérité des sentiments. Et l’analyse que l’auteure fait de la passion. Et puis aussi le parallèle qu’elle établit entre sa mère et elle. On voit combien l’héroïne est conditionnée par l’image paternelle, fut-elle celle d’un père de substitution.
« Il y a un an, je suis tombée amoureuse comme on tombe malade. Il m’a regardée, c’est tout. Dans ses yeux, dans leur promesse et ma renaissance, j’étais soudain atteinte d’un mal incurable ne laissant présager rien de beau ni de fécond. Son regard était la goupille d’une grenade, un compte à rebours vers la mort programmée de ma famille. »
Ariane, heureuse en mariage et mère comblée de trois enfants, fait la rencontre de Sandro. Cette passion se propage comme un incendie et dévore peu à peu les actes de sa vie. Ariane est en fuite. L’amour pour son mari, l’attention à son entourage, à la littérature dont elle a fait son métier, sont remplacés par des gestes irrationnels, destinés à attirer l’attention d’un quasi-inconnu. Quels démons poussent Ariane vers cette obsession adolescente ? Quels pères, quels hommes de sa vie ce jeune roi de la nuit ressuscite-t-il ?
La seule grenade, c’était moi, écrit-elle (p. 112). Elle poursuit en se livrant à sa propre critique, citant Beigbeder : La vie d’adulte, c’est construire des châteaux de sable, et sauter dessus à pieds joints.

Peu m’importe qu’Agathe Ruga soir aussi blogueuse littéraire et instagrammeuse. Son nom m’était connu, de loin, car je ne l’ai jamais rencontrée, à peine croisée sur les réseaux sociaux, si bien que je n’avais pas d’elle l’image d’une influenceuse à la mode. Plutôt celle d’une fille sérieuse, qui a entrepris le gros travail de création du Prix des Blogueurs littéraires, auquel il me semble avoir donné mon vote, au moins les deux premières années (je me souviens particulièrement de notre emballement mérité pour Einstein, le sexe et moi, le premier roman d’Olivier Liron). Il faut dire que le Covid a modifié de nombreux paysages et la pandémie est en tôle de fond du roman.

Peu m’importe donc que l’auteure soit blogueuse mais ce qu’elle dit de cette activité m’intéresse. Elle explique en quoi la création d’un blog consacré à l’écriture l’a sauvée (p. 155), je ne dirai pas de quoi pour ne pas spolier mais je trouve son analyse très juste. Et combien elle a raison de souligner la disponibilité mentale que cela exige de poster régulièrement. Lire était ma vie, mon exutoire. Mais soudain toute la littérature m’était devenue étrangère (p. 165). Et cette activité qui l’avait précédemment sauvée est passée subitement à la trappe. Elle a tranché dans le vif comme on pouvait autrefois se couper les cheveux en signe de deuil.

L’homme que je ne devais pas aimer est un livre qui m’a saisie, parce qu’on y reconnaît des émotions que nous éprouvons tous, même si nous n’avons pas tous le courage ou l’audace de les vivre à fond. Il est d’une modernité absolue tout en étant universel. C’est l’œuvre d’un véritable auteur, dans la veine d’autres romans qui abordent les rapports mère-fille (et leurs conséquences) comme Fugitive parce que reine de Violaine Huisman, de Lisa Balavoine, en particulier Eparse, mais aussi dans la lignée d’écrivains comme Christine Angot.

L’homme que je ne devais pas aimer d’Agathe Ruga, Flammarion, en librairie depuis le 13 avril 2022

samedi 6 mai 2023

Longue conservation de Jean-Pierre Brouillaud

A l’époque où les magasins soldent les produits sous le label « dates courtes » le titre du nouvel ouvrage de Jean-Pierre Brouillaud fait figure d’expression à contre-courant bien que la grande tendance soit (aussi) au recyclage. Le principe de « je garde au cas où » est donc d’une certaine manière d’actualité. J’ai d’ailleurs entendu dire que la papesse du rangement (lequel doit être consécutif à un tri drastique) Marie Kondo est elle-même revenue sur ses principes.

Longue conservation commence sobrement par une phrase. On ne peut pas dire que le premier chapitre soit encombré de mots. C’est le vide avant le trop-plein. Il m’a fait rire. J’avais tort. Et vous comprendrez pourquoi à la toute dernière page du roman.

Longue conservation aurait pu s’intituler Longue conversation tant le texte se déroule comme un soliloque.

Octave est entièrement sous la coupe du au cas où en étant persuadé que tout garder est garant de son bonheur. La fin le contredira, mais d’une façon plutôt humoristique si on apprécie l’humour noir dont l’auteur est spécialiste.

Car il en est persuadé : il faut tout garder pour être un homme heureux ( p 51) mais je ferai observer qu’il n’a su garder ni sa femme, ni son fils, ni sa mère. De cette perte, il ne peut être tenu responsable (sa maman est décédée) mais force est de constater que c’est là que sa manie a commencé. Elle a un nom, la syllogomanie, et elle apparaît souvent après la mort d’un être cher.

Cette pathologie ne s’accompagne en général pas de trouble mental. Le héros analyse d’ailleurs correctement le phénomène en ayant conscience qu’il accumule parce que tous ces objets lui procure un cocon protecteur (p 41).

L’essentiel de sa journée consiste à déplacer pour mieux ranger (au sens propre, car il met en rang, à défaut de trier comme souvent on attribue ce sens au verbe ranger). Il est hypersensible et s’offusque du ça ne compte pas, et qui parfois pèse lourd, comme les tickets de caisse au bout de plusieurs années. Il est d’ailleurs amusant de signaler à cet égard que la volonté des grandes surfaces de supprimer les tickets de caisse par souci écologique est contestée par la clientèle qui semble « tenir » à cet objet pourtant quasi inutile.

Mais ceci, manifestement, le pauvre homme l’ignore, car il se sent de plus en plus isolé : le déficit de compréhension de mes compatriotes me paraît abyssal (p. 105).

Alors à défaut de retenir les sentiments (les gens) je retiens les objets nous confie Octave … avec lucidité (p. 121) pensant qu’il conserve l’âme de ceux qui l’ont rendue. Cette problématique était également au coeur du second roman de Christophe Perruchas, revenir fils.

Jean-Pierre Brouillaud me fait penser à ma grand-mère qui, lorsqu’on lui disait qu’elle n’avait aps le droit (de faire quelque chose) répliquait qu’elle prendrait le gauche. A l’instar des Petites rébellions, où il faisait l’apologie de la resquille, il traite l’accumulation à sa manière, avec son sens particulier de la dérision et du sérieux, en prenant le contrepied de la logique qui voudrait que pour vivre heureux il ne faut pas s’encombrer. Octave fait tout l’inverse et clame sa félicité. A la bonne heure !

Jean-Pierre Brouillaud est également un auteur de théâtre.  Hélène Zidi mettra en scène (et interprétera) une de ses pièces, Quand on sera grand, avec Benjamin Carette, au Théâtre du roi René, à 15h30 du 7 au 29 juillet 2023.
Longue Conservation de Jean-Pierre Brouillaud, Chum éditions en librairie depuis le 10 mars 2023

jeudi 4 mai 2023

Le menteur de Corneille

Bon sang ne saurait mentir. Marion Bierrry (la fille) et Alexandre (le petit-fils) le démontrent brillamment sur la scène du Grand Poche, fondé par leur aïeul, Etienne Bierry, patron du Poche avant qu’il ne revende le théâtre à Philippe Tesson.

Le Menteur y est « donné » depuis la rentrée et le succès a poussé l’équipe à jouer les prolongations. Mentir à amené certains à risquer gros. Philippe Jaenada le démontre avec brio dans Le printemps des monstres. Comme elle est terrible cette mythomanie irrépressible !

Voltaire a beau jeu de la célébrer : Le mensonge n’est un vice que quand il fait du mal ; c’est une très grande vertu quand il fait du bien. Soyez donc plus vertueux que jamais. Il faut mentir comme un diable, non pas timidement, non pas pour un temps mais hardiment et toujours. Mentez, mes amis, mentez, je vous le rendrai à l’occasion.

Mais comme ce travers peut aussi être source de rires quand il est épinglé sur la scène d’un théâtre !
Alors qu’il vient de terminer ses études, Dorante revient à Paris, bien résolu à profiter des plaisirs de la capitale. En compagnie de son valet, il rencontre deux jeunes coquettes aux Tuileries et s’invente une carrière militaire pour les éblouir. S’ensuit un imbroglio diabolique mêlant : jeunes femmes, père et ami. Faisant fi de l’honneur, des serments d’amitié et d’amour, Dorante s’enferre dans un engrenage de mensonges qui déclenche d’irrésistibles quiproquos. Les jeunes femmes n’étant pas en reste de supercherie, on se demande qui sera le vainqueur de ce jeu de dupes.
De Pierre Corneille, on connait davantage L’Illusion comique, et bien entendu Le Cid. Mais Le menteur (qui aurait pu s’écrire au pluriel) est une de ces perles qu’on aime découvrir, voir, et revoir. Surtout quand on a devant soi une adaptation et une mise en scène alerte comme celle de Marion Bierrry qui revendique le droit - et on lui donne raison- de la voir décadente et amorale.

On pense à un jeu de dupes, mais c’est davantage à une partie cache-cache que l’on assiste, voire même à quelques journées de marivaudage, … même si on ne peut « historiquement » pas employer ce terme puisque Marivaux n’est pas encore né. Cela ne saurait tarder et il est probable que ce mode de vie soit déjà aux goûts du jour.
Le propre du menteur est d’être toujours prodigue de serments. Alors on jure facilement qu’on aime, quitte à se dépêtrer ensuite des draps dans lesquels on s’est entortillé. C’est presque une opérette, et Marion a eu raison de faire chanter les comédiens sur des airs que nous connaissons bien. Les alexandrins s’y prêtent très bien et ils sonnent avec davantage de vivacité.

Aucun doute qu’il y a d’la joie (n’est-ce pas Monsieur Trenet ?) et que tant qu’à mentir autant le faire avec talent en terme d’imagination (n’est-ce pas Madame Barbara ?). Pierre Corneille démontrer ici sa passion pour l’éloquence.

Et croyez moi. Il y a toujours de bonnes raisons de venir au Poche. Sur présentation de votre billet plein tarif au guichet du théâtre, vous bénéficiez d’un tarif réduit pour le spectacle suivant, et pourquoi pas l’excellent Journal d’une femme de chambre, ou encore Un coeur simple s’il vous a échappé. Ou encore si vous avez réservé plus de 30 jours à l’avance sur le site internet du théâtre, mais ce n’est pas une raison pour trop attendre.
Le menteur de Pierre Corneille
Adaptation et mise en scène Marion Bierrry
Avec Alexandre Bierry, Benjamin Boyer (ou Thierry Lavat), Anne-Sophie Nallino (ou Marion Lahmer), Serge Noël et Mathilde Riey (ou Maud Forget), Mathurin Voltz
Décor : Nicolas Sire - Costumes : Virginie Houdinière 
Lumières : Laurent Castaingt
Au Poche Montparnasse
75 boulevard du Montparnasse - 75006 Paris
Du mardi au samedi à 21h - Dimanche à 15 h
Le Bar est ouvert du lundi au samedi de 18h à 23h et le dimanche de 14h à 19h
La photo qui n’est pas logotypée A bride abattue est de © Pascal Gely

mercredi 3 mai 2023

Le journal d’une femme de chambre mis en scène par Nicolas Briançon

C’est une excellente chose que Le journal d’une femme de chambre soit désormais programmé du mardi au  samedi à 19h au Poche Montparnasse.

L’interprétation de Lisa Martino, formidablement bien dirigée par Nicolas Briançon, est un bijou. C’est un spectacle à ne pas manquer.

On est plongé dans le XIX° siècle alors que Célestine sort du bain pour nous confesser, car il y a quelque chose de cet ordre même si elle n’a aucun regret ni état d’âme, ce qu’elle a vu, vécu et subi au cours des années qu’elle a passées comme femme de chambre dans des maisons parisiennes ou provinciales, ayant toutes en commun d’être bourgeoises.

L’adaptation est d’une grande justesse. On y retrouve la quintessence de l’écriture d’Octave Mirbeau qui me semble fidèlement restitué et que l’on a forcément envie de relire pour prolonger le plaisir de cette soirée.

Lisa Martino passe très vite de la comédie à la tragédie, de l’humour au pathétique, en jouant sur plusieurs registres de voix, parvenant admirablement à imiter la façon de parler de ses patrons avant de reprendre un ton personnel, avec la gouaille qui sied à son personnage.

On est suspendu à ses lèvres pendant plus d’une heure, suivant les péripéties qu’elle nous raconte en jouant de tous les registres à sa disposition, avec la sensualité qui convient à sa position, l’acuité de son regard sur l’homme, et nous offrant en prime une analyse socio-politique sur l’époque. On ne la suivra pas dans ses opinions extrêmes mais elle nous laissera un souvenir qui n’est pas près de s’effacer. Du grand théâtre !

A signaler que, sur présentation de votre billet plein tarif au guichet du théâtre, vous bénéficiez d’un tarif réduit pour le spectacle suivant. Et, ça tombe bien, j’ai une recommandation à vous faire avec Le menteur

Le journal d’une femme de chambre d’Octave Mirbeau 
Mise en scène Nicolas Briançon
Avec Lisa Martino
Assistante à la mise en scène : Elena Terenteva
Décor : Bastien Forestier - Costumes : Michel Dussarat
Vidéaste : Olivier Simola - Lumières : Jean-Pascal Pracht
Au Poche Montparnasse
75 boulevard du Montparnasse - 75006 Paris
À partir du 25 avril : du mardi au samedi 19h
Le Bar est ouvert du lundi au samedi de 18h à 23h et le dimanche de 14h à 19h

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