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La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes. A condition de cliquer doucement sur la première photo, vous pouvez faire défiler toutes les images en grand format et haute résolution, ce que je vous conseille de faire avant d'entreprendre la lecture des articles abondamment illustrés.

lundi 3 mai 2021

Sept gingembres de Christophe Perruchas

 
Christophe Perruchas connaît bien l’univers de la communication. Il a été directeur de création, dans quelques grandes agences de publicité parisiennes. Ce n’est pas rien de le souligner parce que son roman, très documenté, et ponctué d’expressions propres au lexique de ce milieu, a de quoi soulever le coeur.

Oui, le monde de la publicité n’est pas tendre. Pas du tout. J’ai travaillé dans ce milieu pendant une vingtaine d’années. J’y ai connu mes plus beaux moments, professionnellement parlant, les plus éprouvants aussi. Si j’ai été épargnée du harcèlement dénoncé dans Sept gingembres j’ai par contre subi une pression dont personne, à l’époque, ne soupçonnait la dimension.

On ne savait pas grand chose des méthodes de management qui étaient alors testées dans cet univers. Mon patron proposait un comprimé de Prozac comme il aurait tendu un chewing-gum à chaque personne qu’il sentait au bord de la crise de nerfs. Combien de fois a-t-on supprimé mes vacances au motif que mon départ risquait de mettre tel ou tel dossier en péril… Ce monde de paillettes semblait idyllique vu de l’extérieur. Il ne pouvait pas y avoir d’oreilles compatissantes.

Dans ce roman, plutôt binaire, le dedans et le dehors s’opposent. La couverture choisie par Christophe Perruchas en est la parfaite illustration. Je ne dévoile pas grand chose en vous disant que les deux alternatives sont le normal versus l’anormal. Mais cela, le lecteur mettra du temps à le comprendre. Et encore plus à admettre qu’Antoine est peut-être plus à plaindre qu’à blâmer.

L’auteur décrit avec une cruauté extrême les agissements du personnage principal, sans nous permettre de lui trouver la moindre excuse. Et sans chercher à minimiser quoi que ce soit qui se pratique dans ce nano milieu, comme il le qualifie. L’exercice de la contrition, de la bienveillance, n’est pas le plus évident pour un garçon comme moi, reconnaît-il (p. 17). Il analyse avec la même froideur le monde économique qui nous serre à la gorge et pour lequel il n’a pas de mots doux : tout est en place pour un nouveau type de fascisme bienveillant (l’expression est en italiques p. 26), où les pouacres (détenteurs de fonds de pension américains) broient nos couilles.

Les chapitres s’enchaînent un peu comme autant d’épisodes d’une implacable investigation. Est-ce parce que c’est souvent dur à avaler qu’il a inséré des sortes de fantaisies narratives, au nombre de sept, justifiant le titre ? Par allusion à la tradition gastronomique japonaise de manger une lamelle de gingembre entre chaque plat pour éviter la contamination de la saveur précédente. Faut-il voir un hasard ou de l’humour dans le premier gingembre qui est un croque-monsieur ? Les commentaires œnologiques de l’auteur sont en tout cas d’une pertinence inouïe et témoigne d’une belle connaissance de la gastronomie.

J’ai accessoirement appris que le coût de fonctionnement d’une minute de bloc opératoire était de 11 euros. Chacun se termine sur une phrase brève qui sonne d’un claquement sec. Antoine se révèle comme père, ami, patron, collègue et mari. Il a à peine conscience de mal faire. L’épisode du dépeçage du lapin (p. 103) a sans doute traumatisé son jugement.  Pourtant il sait qu’on n’hésitera pas s’il devient un problème (p. 17) mais l’homme n’a pas l’habitude de réfréner une pulsion. C’est plus fort que lui et il flirte avec un sentiment d’impunité. Jusqu’à ce que la tendance s’inverse, ou qu’un grain de sable ne compromette le système. Il comprend que la situation a basculé : si tu ne fais pas partie de la solution, c’est que tu es le problème (p. 117). Il ne fallait pas appuyer sur le bouton nucléaire, selon sa qualification du mouvement #metoo (p. 95).

Finis les « Pouce pouce coeur like like like coeur like » qui le réconfortaient sous les photos qu’il postait sur la timeline de ses réseaux sociaux favoris. Antoine ne prendra plus le lead sur rien. Et je comprend que pour certains lecteurs, même avec une lamelle de gingembre ça ne puisse pas passer et que ce livre leur reste en travers de la gorge.

Sept gingembres est un portrait sans concession sur notre époque. On pourra estimer que l’auteur exagère, refermer ce premier roman d’un claquement offensé. Il n’empêche que Christophe Perruchas a raison. La guerre aura lieu. Ce sera un conflit mondialisé sur fond de désastre écologique. Les bien-pensants n’auront rien évité. Et qu’on ne dise pas que j’absous les prédateurs, loin de là.

Né en 1972 à Nantes, Christophe Perruchas avait commencé ce roman en allant visiter quelqu’un à Sainte Anne. Il a manifestement un bel intérêt pour la folie car le thème de son second roman, dont la sortie est prévue pour août 2021, traitera du syndrome de Diogène. Sachez que pour lui, écrire c’est déranger. Il n’a pas fini de gagner son pari.

Sept gingembres de Christophe Perruchas, éditions du Rouergue, en librairie depuis août 2020

samedi 1 mai 2021

Un invincible été de Catherine Bardon

Il fallait bien que ça arrive, la saga que Catherine Bardon a commencée avec Les déracinés s'achève sur ce quatrième tome, Un invincible été.

Les titres choisis par Catherine sont toujours pertinents. La République Dominicaine est sans nul doute le pays de l’été éternel. Il y fait un temps magnifique à longueur d’année. C’est aussi une référence assumée à Albert Camus puisqu’il est mentionné en exergue. Au milieu de l’hiver, j’apprenais enfin qu’il y avait en moi un été invincible. On retrouve ces mots gravés sur la pierre tombale d’Almah : A l’hiver de ma vie, j’ai découvert en moi un invincible été (p. 406) allusion explicite à sa force de caractère, faisant fi des obstacles, à l’instar de son ami Markus. 

La construction de leurs vies est exemplaire, traçant une destinée extraordinaire. Une des qualités de cette saga est d’être centrée autour de trois femmes parmi des hommes qui sont eux aussi de belles personnes et qui jouent souvent un rôle de soutien. Comme Domingo rassurant Ruth : tu transformeras toujours tes rêves en réalité (p. 345).

Qu’on ne s’y trompe pas. Le soleil n’efface pas les difficultés. Ni là-bas, ni ailleurs. Les quatre pays, la République Dominicaine, les Etats-Unis, Israël et l’Autriche, où se joue l’histoire familiale sont secoués de tragédies que l’auteure nous fait revivre, comme l’attentat terroriste du World Trade Center new-yorkais qui parle à chacun d’entre nous. Ces évènements que nous avons traversés, et qui ont un rôle de marqueurs, ponctuent le déroulé des faits et solidifient les fondations du scénario.

Est-ce pour cela que, dans cet opus, davantage que dans les autres, je me suis sentie plus proche des protagonistes ? Je l’ai lu, certes sans me balancer dans une mecedora, mais sous un soleil très chaud. Les personnages me sont devenus si familiers que je me sentais incluse dans cette famille.  J’ai perçu la vie s’écouler et venir la fin d’une épopée, qui coïncide avec celle de la fin de la vie d’Almah qui, jusqu’au bout, aura été une femme forte. Elle mourra à 101 ans, âge symbolique en référence à celui où le pionnier qui a raconté cette épopée à Catherine a quitté notre terre. Bien sûr, elle éprouve toujours une reconnaissance infinie à son égard. Et elle lui rend hommage dans la postface.

L’émotion s’installe dès le prologue, qui lève le voile, et qui, clin d’œil aux fidèles lecteurs, s‘achève sur le titre du précédent volume. On reconnaît bien le caractère volontaire de Catherine avec le recours à la formidable injonction de Gide : il ne tient qu’à moi (p. 16).

C’est Ruth qui raconte, elle dont Catherine nous confie qu’elle aime écrire (p. 33). Pas question de démarrer avec la nostalgie. C’est une fête qui se profile d’abord, comme un écho joyeux au Bal des débutantes vécu par Almah dans son pays natal, celle de la Quinceañera (p. 17). Ce quinzième anniversaire est un moment exceptionnel dans la vie d’une jeune fille en Amérique du Sud. J’en ai constaté l’importance au Mexique, même si l’arrivée des 30 ans y est aussi un cap dans la vie des « jeunes » gens. Beaucoup de comportements sont communs aux deux pays, comme l’habitude de ne jamais poser un sac sur le sol car cela éloignerait la prospérité (p. 310).

Pour le moment, et depuis son retour à Sosúa, Ruth se bat aux côtés d’Almah pour les siens et pour la mémoire de sa communauté, alors que les touristes commencent à déferler sur l’île tandis qu’Arturo et Nathan mènent leurs vies d’artiste aux Etats-UnisGaya affirme son indépendance et part dans ce pays comme le fit sa mère. Elle poursuivra son propre combat, écologique, et son activité dans la biodiversité sous-marine, inspirée de personnes que l’auteure a connues, dans ce pays qui est malgré tout un des plus vulnérables du monde au changement climatique (p. 276). La République dominicaine est très affectée par  les cyclones, plus de pluies, ses côtes qui se redessinent.

La tribu Rosenheck-Soteras a fait sienne la maxime de la poétesse Salomé Ureña : « C’est en continuant à nous battre pour créer le pays dont nous rêvons que nous ferons une patrie de la terre qui est sous nos pieds ». Mais la grande histoire, comme toujours, les touchera de près. De l’attentat des tours jumelles au terrible séisme de 2010 en Haïti, en passant par les émeutes en République dominicaine. Chacun tracera néanmoins son chemin, malgré les obstacles et la folie du monde, nous donnant par là-même un message de résilience et d’espoir.

Chaque tome de cette saga aura été un roman et c’est bien plus agréable à lire qu’une fresque historique qui n’aurait pas eu ce panache, ces accents d’envolées lyriques qui nous ont pris au coeur. En refermant le quatrième volet de cette impressionnante fresque romanesque, j’ai le sentiment d’avoir davantage suivi des « enracinés » que le contraire. Catherine Bardon a vraisemblablement mis beaucoup d’elle dans ses personnages et bien lui en a pris. On sent tout l’amour qu’elle porte à ce pays dont elle a sillonné chaque kilomètre carré depuis une trentaine d’années. Elle va jusqu’à rebaptiser (et elle ne le cache pas) une plage plus belle qu’un paysage de Klimt (p. 296) en lui donnant le prénom d’Almah. Et le récit est émaillé d’évènement régionaux, la construction d’une nouvelle route, du Faro à Colon, qu’elle qualifie de mausolée stalinien, censé contenir les ossements de Christophe Colomb, la création du banco de la planta, afin de protéger les baleines, …

Beaucoup de citations et de références, de fils croisés entre les chapitres, font de cette lecture un parcours très enrichissant, ponctué d’expressions locales savoureuses comme des ornementations. On aurait envie de noter une infinité de phrases prononcées par Almah, comme celle-ci : Quand on est en exil, la patrie, c’est la famille (p. 302). Ou cette autre empruntée à Alfred de Musset : Je ne sais pas où va mon chemin, mais je marche mieux quand ma main serre la tienne (p. 299). Ou encore, plus légère, Franchement, ma chère, c’est le cadet de mes soucis (p. 58), une réplique d’Autant en emporte le vent.

Un épilogue, une postface, les play-lists de chaque roman (p. 417), des remerciements. On sent combien il est difficile pour Catherine de poser le crayon. La postface fourmille de conseils de visite pour celui qui voudra aller sur place, de lieux à voir, mais pour l’émotion rien de plus car son ultime recommandation est de ne « pas chercher à savoir où est la réalité et où est la fiction. Car dans cette histoire, tout est vrai » (p. 415).

Une chose est sûre : une romancière est née. On peut aussi comprendre que Catherine Bardon s’impatiente de se confronter à ses propres envies et qu’elle brûle d’écrire en toute indépendance. Car même si elle a parfois un peu enrubanné l’histoire, en prenant quelques libertés avec la réalité, mais toujours avec respect puisqu’une note de bas de page rétablit la vérité, il m’a semblé qu’elle avait acquis (et rien de plus logique) une maturité croissante au fil des pages. On sent combien il lui est difficile de lâcher les protagonistes de cette aventure qui ont fait d’elle une véritable auteure.
Cette aventure éditoriale de 4 ans n’est pas tout à fait terminée. Elle se prolonge par un cinquième, que vous aurez remarqué sur la photo, qui est la déclinaison du premier tome en bande dessinée. Je vous en parle très vite. Et puis il faut espérer que la série soit prochainement traduite en anglais, en espagnol et en hébreu pour la rendre lisible à la grande diaspora de cette communauté de Sosúa installée maintenant aux USA et en Israël. Et, pourquoi pas, rêver à une adaptation cinématographique dont je parierais que Catherine a déjà le casting idéal en tête.

Un invincible été de Catherine Bardon, Les Escales, en librairie le 8 avril 2021

vendredi 30 avril 2021

Le mal-épris de Bénédicte Soymier

Publier un livre sur la question des violences dans les relations de couple n’est pas en soi original. Mais ce qui surprend avec Le mal-épris c’est le parti pris de Bénédicte Soymier de se placer dans la tête du maltraitant, Paul, lequel n’est pas heureux de ce qu’il ne peut s’empêcher de faire. 

Ce n’était au départ qu’une nouvelle qu’elle a fait grandir en combinant cette laideur qui n’est pas que physique avec des traits de caractère, et qui n’agit pas comme une mise en garde. C’était osé.

Paul n’aime pas son travail. Il est solitaire et envieux de tout. A commencer par sa voisine de palier, Mylène. C’est la partie que j’ai préférée parce que l’auteure décrit une emprise presque banale, ordinaire, puisqu’elle ne s’accompagne même pas de sentiments amoureux et il est remarquable que la femme parvienne à s’en déprendre.

Il tissera ensuite sa toile autour de sa collègue Angélique. Cette maman solo est une proie idéale, bien plus que sa précédente et éphémère conquête. Elle-même n’a pas suivi un chemin de roses et c’est ce qui la rend sans doute encore plus attirante.

Ces deux-là pourrait se conforter mutuellement mais Paul ne sait pas vivre autrement que dans la violence. Le lecteur apprendra que son comportement résulte des souffrances qu’il a endurées dans son enfance. Comme s’il avait été marqué au fer rouge, devenant incapable d’agir différemment.

Ce n’est pas pour autant que j’ai ressenti de l’empathie pour ce personnage car rien ne justifie à mes yeux qu’on répète ce qu’on a subi. Au siècle dernier peut-être, mais aujourd’hui il y a tant d’aides possibles que je ne lui trouve pas d’excuse.

D’autant que l’alcoolisme ne l’incite pas à se remettre en question. Un plein verre de vodka qu’il boit d’un coup sec, histoire de noyer le gosier et d’abrutir l’esprit. Il avale et racle la culpabilité, la morale à deux balles, la nuit qui s’étire et tout le bazar de sa tête (p. 86).

Une voix (est-elle intérieure, est-ce celle de l’auteure ?) vient régulièrement le plaindre : Tu y laisses ta peau. Pauvre Paul. C’est vrai que ça fait mal (p. 86).

C’est tout de même à ces femmes qu’il tabasse que ça fait le plus mal. Et ce n’est pas la triple demande de pardon (p. 161) qui me fait lui trouver grâce à mes yeux. D’autant que l’accalmie sera éphémère. Même une fois qu’il aura cherché (et obtenu) de l’aide auprès d’une association. Comment, dans la vraie vie, éliminer Léa, effacer Mylène, récrire Angélique (p. 205) ? Il n’y a que dans la chanson d’Alain Souchon qu’on peut espérer passer l’amour à la machine et le ressortir tout neuf.

J’ai pourtant compris l’objectif de Bénédicte Soymier. Alors j’ai placé le livre au coeur d’un buisson d’agaves comme il y en a tant sur Oléron (et au Mexique d’où l’espèce est originaire). Les feuilles sont pointues comme des épées mais la hampe florale, que l’on devine au centre de la photo, est d’une beauté insoupçonnée, porteuse de dizaines de clochettes élégantes. Histoire de ne jamais perdre espoir.

Le mal-épris de Bénédicte Soymier, Calmann-Lévy, en librairie depuis le 6 janvier 2021

jeudi 29 avril 2021

La révérence de l’éléphant de Laura Trompette

L’auteure a considérablement étudié les thèmes qu’elle traite : qu’il s’agisse de la vie quotidienne en Ehpad, ou plus surprenant, des règles du jeu de poker, du braconnage en Afrique et même du jardinage.

Aucun de ces sujets ne semble avoir de secret pour Laura Trompette qui signe ici son huitième roman. Et dire que je ne la connaissais pas ! Je la situerais désormais dans la lignée des Françoise Bourdin, Janine Boissard et Anna Gavalda, pour ne citer que des femmes.

La révérence de l’éléphant est un roman très agréable à lire, qui fait voyager en France, au Pérou et en Tanzanie à travers le parcours de vie de trois personnages.

Marguerite est comme l’éléphant de Tanzanie : dans son Ehpad cannois, elle sent que son monde rétrécit. Elle veut s’éteindre dans de bonnes conditions, mais en France, ce choix ne lui appartient pas. Alors elle entend bien mourir ailleurs, dans la dignité. Avant cela, elle a une dernière tâche à accomplir : redonner goût à l’amour à son petit-fils, Emmanuel. Ce dernier, photographe animalier en Tanzanie, lui semble plus préoccupé par le sort des éléphants d’Afrique que par la solitude dans laquelle il s’est enfermé. 

La solitude, c’est aussi le lot de Roxanne, depuis qu’elle a abandonné sa carrière de joueuse de poker pour trouver un sens à sa vie. Son arrivée dans la maison de retraite de Marguerite va bousculer le destin.

La lecture de ce roman est enrichissante, au plan humain, et plus anecdotique ment j’ai appris les valeurs du poker. Je savais intuitivement que ce n’est pas un jeu de hasard ou de chance, mais de compétences (p. 174 et suivantes). Laura Trompette en fait la démonstration.

Tout le monde devrait avoir le droit de « tirer sa révérence » comme l’écrit l’auteure (p. 274). Ce n’est pas encore de mise. Espérons que de tels ouvrages finiront par influencer ceux qui décident des lois.

La couverture mérite qu’on s’y arrête quelques instants. Elle est d’une beauté subjuguante.Aucun doute que le photographe est celui qui écrit dans la lumière. Ou avec elle. Il n’était pas inutile de rappeler l’étymologie du mot.

La révérence de l’éléphant de Laura Trompette, aux éditions Charleston, en librairie depuis le 09 février 2021

mardi 27 avril 2021

Le sourire contagieux des croissants au beurre de Camille Andrea

Il semblerait qu’il soit de bon ton de donner des leçons de bonheur. Après celui que J.M. Erre promet de trouver au bout du couloir, celle de Françoise Spineux nous jurant que nous sommes À deux doigts du bonheur voici la promesse de Camille Andrea qui, pour une raison injustifiée, a souhaité cette fois publier anonymement. 

Cela m’intrigue qu’on m’ait présenté ce livre comme un futur best-seller, écrit par un écrivain célèbre (et supposé ne manquant pas de succès) comme étant finalement l’œuvre d’un grand auteur français qui a préféré garder son identité secrète. Pourquoi se retrancher derrière un masque ? Pour gagner davantage en notoriété ? Pour éviter de fastidieuses séances de dédicaces à des fans hystériques ?

Peu importe. Le plus important serait que le livre soit bon. Je n’ai pas compris s’il s’agissait d’une fable ou un roman, qui plus est plus ou moins autobiographique.

Le Sourire contagieux des croissants au beurre a pour ambition de nous entraîner dans la quête du bonheur d’un chef pâtissier qui, cela nous est précisé d’emblée, ne s’était pas rendu compte qu’il avait perdu le goût de la vie.

Cet homme, au nom prédestiné, Pierre Boulanger, a 44 ans. Il a -comme on dit- coché toutes les cases de la bucket-list du bonheur. Installé aux États-Unis, il y a fait fortune en construisant un empire en mettant au point une recette exceptionnelle de croissants surgelés que tout le monde s’arrache, les gens modestes comme les riches. De fait, il s’entretient régulièrement avec Madonna qui semble être une de ses très bonnes amies.

Pierre est marié à Kate, une brillante avocate avec qui il a eu un adorable petit garçon prénommé Hugo. Il est propriétaire d’un immense appartement qui surplombe Manhattan, et ses affaires prospèrent… Pourtant, sa rencontre avec un vendeur de hot-dogs édenté va ébranler toutes ses certitudes le jour où le vieux marchand lui propose contre un million de dollars un gobelet du meilleur café du monde, qu’il lui promet comme seul capable de redonner du sens à sa vie.

On trouve dans ce roman des séquences universelles comme la rencontre entre deux mondes que tout oppose, l’échange des situations (on a souvent vu au cinéma un va-nu-pied prendre la place d’un milliardaire pour 24 heures), la reconquête du goût de vivre … Le vieil homme s’exprime par métaphores et le business-man y voit ce qu’il veut bien y voir.

On se souvient nous aussi des paroles de Confucius suggérant : Choisis un travail que tu aimes et tu n’auras pas à travailler un seul jour de ta vie. Le philosophe en prend régulièrement pour son grade au fil des chapitres. Car il est vrai que cette façon de penser n’empêche pas le burn-out, loin s’en faut.

L’ouvrage se situe à mi-chemin entre feel-good, développement personnel et traité de philosophie. Il est (très) bien pensant. On ne peut pas le prendre en défaut de quoi que ce soit.

On sait bien que la vie est un mets que l’on devrait déguster en prenant notre temps. On sait tout autant qu’on se leurre en croyant qu’en courant on vivra plus, en réalité, on se rapproche deux fois plus vite de la mort (p. 80). Mais a-t-on envie de s’entendre marteler des leçons ?

Il n'empêche que j'irai voir la version cinématographique. Mon petit doigt me dit qu'il y en aura une et que ce sera (aussi) un succès.

Le sourire contagieux des croissants au beurre de Camille Andrea, éditions Plon, en librairie depuis le 22 avril 2021

lundi 26 avril 2021

Le sanctuaire de Laurine Roux

L’histoire nous est contée du point de vue de Gemma, une jeune fille qui est née dans Le Sanctuaire, une zone montagneuse et isolée où la famille s'est réfugiée. A l’inverse de sa grande soeur et bien entendu de ses parents, elle n’a pas connu le monde d’avant.

Elle n'avait jamais vu d'âne, des chevaux avec des oreilles de lapin, lui explique sa soeur. Et je pense à ces enfants de maternelle qui demandent à leur maitresse leur parlant d'un film au cinéma : Dis maitresse, c'est quoi un cinéma ?

June a connu le monde d'avant, qui s'est éteint en quelques jours, balayé par une plume après le chaos consécutif à la mutation "du" virus transmis par les oiseaux et qui aurait balayé la quasi-totalité des humains.

Son père a le don de survie, elle, à peine celui de la vie (p. 35) (…) elle s'épuise à tenter de préserver un monde qui n'existe plus alors que son père bâtit, invente, construit, récupère. Il veut que le sanctuaire soit son chef d'oeuvre. La vie dans cette zone n'est pas idyllique. Maman râpe ses yeux sur les broderies fleuries d'une robe (p. 92).

Ce livre est déroutant. J'utiliserai les mots de Gemma pour décrire mon sentiment : Je ne sais plus par quel bout t'attraper. June, tu es un mur, une falaise. Les troncs des arbres sont les barreaux de notre prison.

Qui a raison, de la petite qui traque les oiseaux du matin au soir avec son arc et ses flèches, ou de la grande qui voit leur vie sans issue alors que leurs parents bâtissent pour eux la possibilité d'un quotidien (p. 78) ?

La nature est omniprésente, très belle mais aussi très souvent anxiogène. La langue de Laurine Roux est ciselée, extrêmement précise, parfois précieuse, puisant dans un lexique très étudié. On y ressent l'écorchure des mots. L'écriture au présent rend le récit très prenant. Les phrases sont courtes, percutantes. Par exemple (p. 96) : Maman chuchote à mon oreille un "Merci" si triste et doux qu'il me rappelle le duvet d'un oiseau mort. On a régulièrement l'impression d'un récit fantastique, ou qui s'inscrit dans le registre du conte. Qui aussi, évoque régulièrement une atmosphère comparable à celle de La route de Cormac McCarthy.

Le récit aurait pu s'épanouir dans le registre poétique. Mais l'angoisse nous saisit régulièrement. Lire Le Sanctuaire en plein confinement n'est pas franchement vecteur d'espoir. L'atmosphère tragique m'a souvent heurtée. Et la majuscule au mot sanctuaire est pesante.

La couverture a été conçue dans la lignée du précédent, le premier roman de Laurine Roux, Une immense sensation de calme, Prix SGDL Révélation 2018. Des oiseaux dans un ciel gris bleus apporteront-ils une note positive ?

Née en 1978, Laurine Roux vit dans les Hautes-Alpes où elle est professeur de lettres modernes.

Le Sanctuaire de Laurine Roux, publié aux Éditions du Sonneur sous la direction de Marc Villemain, en librairie depuis le 13 août 2020

dimanche 25 avril 2021

Danse avec la foudre de Jérémy Bracone

Deux romans de la sélection des 68 premières fois se déroulent en Lorraine. Un plein de couleurs, explosif. Un autre en noir et blanc, dont j’ai déjà parlé (voir ma chronique de Ce qu’il faut de nuit).

Deux révoltes. Deux styles. Le jour et la nuit en quelque sorte. Une préférence pour moi et vous devinerez vite pour lequel.

Danse avec la foudre,  c’est le titre de celui dont il va être question aujourd’hui. C'est aussi le surnom de Moira, la nana dont Figuette va devenir raide dingue.

Elle fait preuve d'une telle créativité dans la tournure de ses foudres, pour lui ça en devient de la poésie (p. 31). Voilà, c'est dit, la foudre c'est elle. Quant à lui, il est une alchimie de sauvagerie et de délicatesse. Il lit, peu mais il lit quand même, "pour l'hygiène" dira-t-il (p. 65).

Plus loin (p. 178) Danse avec la foudre sera le personnage d'un conte indien imaginé pour leur fille.

Ça se passe au sud-est de Longwy, à Villerupt, surnommée la Petite Italie tant les ouvriers originaires de ce pays étaient nombreux, ce qui ne veut pas dire que leur intégration a été facile, loin de là. Et je pense aux Ritals, en particulier la pièce mise en scène par Bruno Putzulu.  Il exprimait tant de tendresse pour la moman. Comme il disait. Cette histoire d’immigration se déroulait en région parisienne.

Tandis que celle-ci se trame à une autre époque et dans un autre cadre, tout près de la frontière luxembourgeoise où le niveau de vie est sans commune mesure. Fini le temps où le silence était un délire de ferraille, quand les aciéries battaient au coeur de la ville (p. 19). Aujourd'hui, tout le monde travaille ailleurs et les bistrots se comptent sur les doigts d'une main. Les locaux parcourent des dizaines de kilomètres en voiture, passent les frontières bleue ou luxembourgeoise et, le soir, rentrent directement chez eux.

Figuette et Moira vivent un peu comme les héros d’Olivier Bourdeaut, celui qui écrivit En attendant Bojangles. Il organise pour elle des apéros de folie. Mais un jour il propose une bière. La jeune femme explose : Mais tu m'as prise pour ton pote ou quoi ?! Figuette était paralysé. Rien ne l'avait préparé à la foudre (p. 49). Et elle n'y va pas de main morte pour tout casser dans la maison.

On continue malgré tout à boire, à bouffer, à baiser. Les scènes sont vite répétitives bien que les thèmes de chaque soirée soient plus délirants les uns que les autres. Ils se font des films qu'ils partagent avec le lecteur. Moira est immature et égoïste, délirante, mais elle lui devient unique et indispensable. Moira est un point à l'horizon, cette ligne imaginaire qui recule au fur et à mesure qu'on l'approche (p. 32). Et je pense que sur la couverture, c'est elle enrubannée dans un rideau en guise de voile de mariage.

J'ai aimé l'aspect social du récit. La description de la peur du père d’aller au travail dans la mine est parfaitement racontée en peu de mots. Pas une seule fois je suis descendu dans le puits sans me demander si j'allais revoir le jour (p. 67). Mais ce n'est pas nouveau. J’ai pensé aux anciens du centre minier de Lewarde, et puis aussi au premier roman de Didier Castino, Après le silence, même s’il était situé dans les aciéries du Midi.

Figuette et ses copains perdent leur boulot avec la destruction de l'outil de travail, consécutivement au démantèlement par les grands groupes. Alors ils tentent de bricoler une cagnotte solidaire (p. 67) en faisant sortir des robots ménagers soit-disant défectueux avant de les revendre. Ils traficotent aussi des articles tombés du camion. Villerupt devient l'épicentre d’une forme de contrebande : deux ou trois bricoles à l'occasion, c'était rien qu'un réajustement de salaire (…) pour tous ceux dont avoir sa dignité se résume à parvenir à faire manger ses gosses (p. 109).

Les chapitres s’enchaînent, dans un langage vivant, imagé, parlé, parfois gore. Le récit est chaotique. Comme si ce premier roman n'avait pas été écrit dans la continuité. Ou comme s’il était rythmé par les aléas de la vie des personnages.

Jérémy Bracone a quarante ans. Il a vécu en Lorraine jusqu’à l’âge de vingt-cinq ans. Artiste plasticien, il sculpte, dessine et réalise des installations.

Danse avec la foudre de Jérémy Bracone, L'Iconoclaste, en librairie depuis le 14 janvier 2021

samedi 24 avril 2021

Manger bien associé d'Olivier Bourquin

La promesse d’Olivier Bourquin de mieux nous nourrir est plutôt séduisante. On sait bien qu’il est important de ne pas manger n’importe quel aliment avec n’importe quel autre, n’importe quand et n’importe comment. Pour faire court, il prône de Manger bien associé

Son livre ne pouvait donc pas se résumer à une compilation de recettes préparées avec des produits sains et de saison. Il fallait au préalable qu’il donne les tenants et les aboutissants de ses recherches, et ces pages représentent bien 40% de son ouvrage.

Cette première partie théorique explique pourquoi certains aliments, s’ils sont associés, gagnent ou perdent la qualité de leur substance, renforcent ou affaiblissent les fonctions intestinales, quels aliments manger selon l’heure de la journée, quels sont les grands oubliés de nos assiettes, etc.

J’ai lu ses conseils attentivement. J’avoue que je ne suis pas une « bonne » cliente. J’ai pris le pli (et j’ai bien l’impression qu’il le jugerait mauvais) de ne faire qu’un seul vrai repas par jour, le soir et malgré ses arguments, je ne souhaite pas modifier mes habitudes parce qu’elles me conviennent.

Il faut mâcher et remâcher. Là encore je ne mérite que des reproches. L’auteur insiste sur le nombre de semaines qu’il faut pour changer. Il est réaliste, ce qui m’encourage à tenter de m’améliorer. Je promets d’essayer, en suivant l’astuce qu’il donne pour y parvenir.

Si j’ai malgré tout deux points positifs à mon actif c’est en faisant un petit déjeuner correct et surtout en consommant les crudités, qu’il s’agisse de fruits ou de légumes, en début de repas car ils ne doivent pas stagner dans l’estomac, ce qui serait le cas en les mangeant en fin de repas. C’est une façon de faire que j’ai prise il y a trente ans, à un moment de ma vie où il m’était encore facile de modifier mon comportement et je m’en porte très bien. Je suis donc sûre que tous les préceptes d’Olivier Bourquin sont excellents et je vous invite à les suivre même si je ne peux rien promettre en ce qui me concerne, si ce n’est de lire et relire plusieurs fois ses principes à quelques semaines d’intervalle. Je finirai peut-être par fléchir.

Passons à la partie des recettes. Une cinquantaine, saines, goûteuses, faciles à préparer et peu onéreuses, classées par types de repas (matin, midi, goûter, soir), dont 5 recettes exclusives par le grand chef Jean-Yves Drevet, 16/20 au Gault-Millau. Dans l’ensemble les saveurs sont assez exotiques, parfois carrément originales comme avec le Tartare de filet de bœuf aux truffes, mousseline de patate douce et infusion à l’origan (p. 153).

Comme aussi le Pudding aux graines de chia et au lait d’amande (p. 96) qui ne m’effraie pas puisque j’ai ces deux ingrédients depuis belle lurette dans mon placard et que je ne songe jamais les employer.

J’essaierai le Cake salé passe-partout (p. 110) rien que pour sa couleur verte, si particulière, obtenue par l’ajout de thé matcha, encore un produit inutilisé qui encombre une étagère. Depuis le temps que j’ai envie de me lancer dans la préparation maison d’un houmous je n’aurai plus d’excuse avec sa version à la grenade (p. 130). 

La Choucroute de la mer (p. 91) est un vrai classique mais je n’y pense jamais. Je pourrai me régaler en bonne conscience. D’autres propositions m’ont séduites comme la Salade tiède de betteraves, châtaignes et filet de canard (p. 138).

Je regrette cependant que l’auteur n’ait pas composé des menus. Je ne me sens pas de taille à les composer à partir de ses recettes, ne sachant pas trop comment il conviendrait de les « associer ». Je me satisferai néanmoins amplement de quelques-unes qui composeront l’élément principal d’un repas où les autres plats seront ultra simples comme par exemple une simple salade verte.

De formation universitaire en préparation physique et en nutrition, Olivier Bourquin a été durant plusieurs années chef de la préparation physique de la Fédération suisse de tennis. Son expérience auprès de sportifs d’élite, couplée à des milliers de rendez-vous en consultations nutritionnelles ainsi que sa passion pour la biomécanique et la psychologie lui ont permis de créer sa propre méthode de travail, qu’il dispense dans les entreprises et auprès de particuliers désireux d’améliorer leur bien-être. Animé par ce travail qui le passionne, il a déjà publié aux Éditions Favre La performance sur mesure (2014), best-seller plusieurs fois réimprimé, puis en 2018 Idéaliste ? et alors…

Manger bien associé d'Olivier Bourquin, Èditions  Favre, en librairie depuis le 8 avril 2021

jeudi 22 avril 2021

Et les lumières dansaient dans le ciel d'Eric Pessan

Quelle bonne idée que republier ! Cet hiver ce fut le tour de Et les lumières dansaient dans le ciel dont je ne comprends pas qu'il ait pu m'échapper.

D'abord parce que j'aime tous les livres d'Eric Pessan, qu'ils soient écrits pour des adolescents ou pour des adultes. Ensuite parce que le héros porte le prénom de mon fils.

Que l'Ecole des loisirs soit bénie de programmer des séances de rattrapage !

Elliot n'est pas fan de foot, de chanteur ni de blockbuster américain. C'est un collégien à part. Son domaine de prédilection, c'est l'astronomie, pas l'astrologie. Les questions qui le taraudent ne sont pas banales. Il se demande s'il existe des gaz conscients ou des sociétés bactériologiques.

Son plus grand bonheur est de se promener sous les étoiles. Il existe 84 millions d'étoiles dans notre galaxie, ce qui représente une infinité de découvertes à entreprendre. Pour lui, si on ne les a jamais contemplées, on ne sait rien (p. 18). Je le comprends, en cette période de couvre-feu qui interdit ce genre de distraction. Je devine l'ampleur de sa tristesse de ne plus s'y adonner. Elliot est enfant unique et il se trouve d'autant plus seul que sa mère a obtenu sa garde exclusive dans la guerre qui l'oppose à son père. Il est donc privé des sorties qu'ils faisaient ensemble pour observer les étoiles. Le manque est cruel à supporter pour cet ado qui est encore en construction.

Il pourrait avoir une amie. Par exemple Julie qui est collégienne dans le même collège et qui habite au troisième étage du même immeuble que lui. Elliot vit presque tout en haut du bâtiment, celui-là même où logent de nombreux autres personnages des romans d'Eric Pessan. En effet, quand il se met à écrire, il choisit comme personnage principal un des habitants d’une tour certes imaginaire, mais qui lui a été inspirée par un immeuble de dix-huit étages, situé à Saint-Herblain, près de Nantes. Il était alors directeur d’antenne d’une radio associative dont l’émetteur était installé sur le toit terrasse.

C’est de là-haut qu’une bouteille fut jetée malencontreusement sur la tête d’un jardinier par le jeune Thomas. Le roman y fait allusion (p. 87) comme il rappelle page suivante la course des deux adolescents sans papiers, eux aussi résidents de l’immeuble. Si vous n’avez pas lu les romans correspondants il est encore temps de le faire. Ce sont deux grands classiques : Plus haut que les oiseaux (2012) et Aussi loin que possible (2015).

Il se trouve que Julie est la soeur de Thomas. Elle sera choisie pour être le personnage principal de Dans la forêt d’Hokkaido (2017), mais rien ne le laisse encore supposer puisque les mésaventures d’Elliot se déroulent trois ans plus tôt.

Le garçon ressemble à tous les héros créés par Eric Pessan. Il se croit invincible, loin de penser qu’il peut être dangereux de sortir en pleine nuit pour scruter le ciel, et surtout sans en avertir sa mère. Comme s’il était évident qu’il serait de retour avant qu’elle ne se lève et se rende compte de sa fugue momentanée. Le ciel l’a toujours consolé de tout. Il ne doute pas de son pouvoir. Il sait que les étoiles, on ne décide pas d'aller les voir le samedi soir, on y va lorsque la météo le permet.

Mais cette fois il va assister à un phénomène étrange, en découvrant des lumières vertes et oranges qui semblent suivre une bien curieuse chorégraphie. Il sait qu’on peut voir des rayonnements qui datent d’avant la création du monde. S’agit-il de cela ? Le jeune garçon décide d’enquêter, en allant plus loin, jusqu’à cette fois un immeuble toulousain, pour rencontrer un des responsables du Geipan, un organisme spécialisé dans l’observation du paranormal et dont l’auteur donne les coordonnées à la fin du roman. Ça peut toujours servir …

Découvrira-t-il l’explication à ce qu’il a vu ? Trouvera-t-il les réponses aux nombreuses questions qui l’empêchent d’être heureux ? En particulier comment ne plus être auprès de sa mère ce poids, ce môme encombrant qui renifle sa fièvre. Et surtout comment mettre fin à la guerre qui sévit entre ses parents et qui n’engendre que de la violence.

Et les lumières dansaient dans le ciel d'Eric Pessan, L’école des loisirs, Médium + poche, en librairie dans cette collection depuis le 17 février 2021
Paru la première fois en 2014
Recommandé à partir de 11 ans

mercredi 21 avril 2021

La familia grande de Camille Kouchner

Il y a des livres qu'on a d'emblée envie de lire. D'autres dont on repousse l'échéance, craignant le pathos et les débordements. Peut-être en parle-t-on "trop" sur les médias. On se dit, pas la peine, je sais déjà tout.

C'était cela qui avait failli me faire bouder le Consentement. Et voilà que l'histoire aurait pu se répéter avec La familia grande. Pourtant, là encore, cet ouvrage est devenu presque immédiatement un coup de coeur. Camille Kouchner y est bouleversante.

Quand j'étais petite on déclarait de quelqu'un de mesuré qu'il ne disait jamais un mot plus haut que l'autre. Voilà exactement où l'auteure se situe. Elle aborde des sujets très durs sans jamais basculer dans des confidences qui auraient vite pu devenir glauques.

J'emploie le pluriel car il n'est pas question que de l'inceste dont est victime son frère jumeau, que par pudeur et respect elle nomme Victor (comme victoire ?). Elle dissèque les relations qu'elle a entretenues avec sa mère, Evelyne Pisier, et sa tante Marie-France, extrêmement liée à sa mère, presque comme des jumelles, qui exhortait son "tanagra" à parler … mais elle est morte elle-même avant de pouvoir la soutenir. Son décès est intervenu dans des circonstances pour le moins douteuses. Pourquoi se serait-elle tuée ?

Camille n'est pas conciliante non plus à l'égard de son père Bernard Kouchner, ni de sa belle-mère Christine Okrent. Bernard est jeune et autoritaire. Les convictions imposent parfois quelques hurlements. De l'autoritarisme au nom de la liberté. "Entre le fort et le faible, c'est la liberté qui opprime et c'est la loi qui libère". J'en apprendrai la portée (p. 42)Plus loin elle écrira que ses colères sont l'un de ses courages (p. 151).

Elle étale les principes éducatifs qui régissaient leur famille, comme on déploierait la cartographie de territoires conquis de haute lutte. On y débat beaucoup. On s'aime énormément. trop peut-être. Les barrières les plus élémentaires ne sont pas posées. Le mot liberté revient constamment, même lorsqu'il est synonyme de détachement, voire d'abandon.  Cette "valeur" camoufle parfois une sorte de je-m'en-foutisme  : Les enfants, démerdez-vous !

Jamais plaintive, Camille dénonce son beau-père, sa mère, … et tous les autres car beaucoup "savaient". Elle a raison de refuser de contextualiser les faits dans une époque. Ce sont presque les derniers mots du livre : Certains diront que tu fais partie de cette "génération"-là. Moi, je crois surtout que tu fais partie de ces "gens"-là (p. 203).

Georges et Paula suicidés, Evelyne désespérée, Bernard absent, tu as eu du bol qu'on ait été si perdus et si affaiblis… (…) Je n'oublie pas le couple que vous formiez. A l'unisson vous avez forcé nos leçons. Ne jamais dénoncer, ne jamais condamner dans cette société où l'on n'attend que punition. Se méfier du droit (p. 168). 

Organisé en plusieurs parties, le récit est placé sous le patronage de Victor Hugo : Et mon coeur est soumis, mais n'est pas résigné, "A Villequier" (in Les Contemplations). Le livre commence, et j'en fus surprise, par la mort de sa mère, Evelyne. Peut-être parce que son départ a libéré la parole. Cette femme qu’on sentira sous cloche, et sous l’emprise de l’alcool est le dernier rempart qui protège le beau-père trop longtemps adoré. Le frère et la soeur étaient l’objet d’une soumission organisée dont la prise de conscience Internet après la mort de sa mère. Il était donc logique de commencer par là.

Il se terminera par une lettre de confession qui lui est destinée post-mortem. Camille n'occulte pas la culpabilité qui la ronge depuis trente ans. J'avais 14 ans et, en laissant faire, c'est comme si j'avais fait moi-même (p. 204).

Elle plante d'abord le décor, décrit l'ambiance. Ça fait envie, même s'il y a beaucoup de nudité et des allusions graveleuses à un sexe de la taille d'une carotte. Mais on se dit alors que c'était l’époque qui voulait que le mot liberté, mille fois répété, soit mis en application. Plus loin dans le récit elle dénoncera aussi les psys qui n'ont pas voulu s'emparer de la confidence. La responsabilité est largement partagée, et son livre n’en est que plus bouleversant.

La seconde partie s'ouvre elle aussi sur une mort brutale, celle du grand-père, cette fois par suicide. On est choqué du détachement d'Evelyne qui clame que son père était bien libre de se tuer. Camille en déduit qu'il lui faudra apprendre à se taire (p. 84). Elle insiste plus loin : je me dissous pour mieux me taire (p. 115).

Le style est extrêmement dynamique, à la limite d'une quasi nervosité, jamais pleurnicheur (est-ce le résultat de son éducation ?)  et interroge sur la cohabitation entre vérité et liberté.

Elle raconte la vie l'été à Sanary entre les deux maisons dans la pinède, où adultes et enfants ne s'arrêtent jamais de jouer. Où son beau-père qui alors embellissait sa vie, lui apprend qu"'autorité" et "interdit" relèvent d'une affaire personnelle (p. 59). Où le rituel a très vite été institué. Tous les étés : des parents hilares et des enfants fous de liberté (p. 61).

C'est vraiment fou. Plus encore que ce qu'elle a dit sur les plateaux de télévision où elle décrit calmement ce qui était un chaos intérieur. Il y avait de quoi être en colère. Avez-vous noté sa voix éraillée ? Elle est devenue juriste, témoignant aujourd'hui d'une déformation professionnelle de traduire les faits, donc le réel.

Les années passent. A Sanary les ministres rejoignent les intellos. Dès 1990, la gauche révolutionnaire le cède à la gauche caviar et la familia grande est devenue une AOC, la gauche de la rive gauche (p. 111). On préfère brutalement et sans songer qu'on se dédit, l'école alsacienne à l'école publique.

A 15 ans sa mère lui achète ses cigarettes. Rien n'est interdit (au contraire même). Sa mère, la clope au bec en permanence, son beau-père photographie les premières fesses venues, y compris les siennes. Camille a compris mais elle va des années durant s'interdire de critiquer ses parents. Ma culpabilité est celle du secret, du mensonge. Je ne peux pas te parler. Toute ma vie je te mentirai (...) Toi qui m'a appris la vérité et le sens de la critique. (…) Ma culpabilité est celle du consentement. je suis coupable de ne pas avoir empêché mon beau-père, de ne pas avoir compris que l'inceste est interdit (p. 124). Car, effectivement, il n'y a pas à recueillir de consentement ou pas. Céder n'est pas consentir. Même à son père. On ne touche pas jusqu'à 18 ans. Aucun adulte ne peut se prévaloir du consentement sexuel d'un enfant s'il a moins de 15 ans, et s'il a moins de 18 ans en cas d'inceste. C'est interdit. Point barre.

Et pourtant Camille fait semblant, et se fait du mal (p. 135). Elle parle de ce qu'elle vit, pas de son frère. On découvre l’immense maltraitante des enfants … Elle multiplie les embolies pulmonaires. Etouffe-t-elle ?

Camille Kouchner est maître de conférences en droit, et elle ne l'est sans doute pas devenue par "pure" vocation. Elle pense à toutes les victimes, si nombreuses, que l'on n'évoque jamais, parce qu'on ne sait pas les regarder. Ce livre leur sera utile. On sait que la loi a régulièrement changé, en faveur des victimes, et il faut espérer aussi que prochainement les faits ne puissent plus être imprescriptibles.

Je rappellerai juste que jusqu’en 1989, le délai de prescription, pour un viol commis sur un mineur, était de 10 ans à compter de la commission des faits. Un viol de cette nature commis le 1er décembre 1988 était donc prescrit le 1er décembre 1998. Depuis, la loi a été modifiée, à plusieurs reprises, allongeant le délai de prescription pour ce même crime, le faisant passer de 10 à 20 ans, en 2004, puis de 20 à 30 ans, en 2018. Le point de départ de la prescription a également été reporté à la date de la majorité de la victime, pour des faits de viol commis sur un mineur. Depuis 2004, enfin, les lois relatives à la prescription sont rétroactives, même si elles aggravent la situation de l’auteur ; pour autant, les nouveaux délais ne s’appliquent hélas qu’aux faits qui n’étaient pas prescrits au moment où les délais de prescription ont été modifiés dans le sens d’un allongement. Voilà pourquoi Olivier Duhamel ne risque plus rien, du moins sur le plan pénal. Car pour ce qui est de sa réputation elle est définitivement perdue.

Elle le mentionne clairement (p. 180) Aujourd'hui, ces crimes peuvent être poursuivis pendant trente ans après la majorité (…) Mais la loi n'est pas rétroactive. Elle ne s'applique qu'aux victimes qui ont été violées récemment. … îl est trop tard, ou plus précisément le crime a été commis trop tôt. La loi ne distingue pas l'inceste en matière de prescription.

Désormais deux articles du Code civil, dont le 222-24 prévoit une peine de réclusion criminelle de 20 ans pour le viol incestueux. Elle ajoute : Mais toi aussi t'es prof de droit. t'es avocat. Tu sais bien que, pour cause de prescription, tu t'en sortiras. Tout va bien pour toi. Vingt ans. Sinon c'était vingt ans.

Voilà aussi pourquoi l’auteure insiste encore : il faudrait aller plus loin. Décider l'imprescriptibilité même si la prescription glissante de la loi du 21 avril 2021 représente déjà un progrès. Le livre arrive au moment où il est possible d'en parler. Et il est une façon de faire justice.

C'est un premier roman. Camille Kouchner en signera-t-elle d'autres ? On doit l'espérer.

La familia grande de Camille Kouchner, éditions du Seuil, en librairie depuis le 7 janvier 2021

mardi 20 avril 2021

Avant le jour de Madeline Roth

J'ai accompagné Madeline Roth à Turin et bien que le séjour soit bref, le temps d'une après-midi en pleine nature sous un soleil d'avril déjà puissant, il a été plutôt agréable. Si je nuance c'est parce que j'aurais préféré que l'auteure partage une histoire plus joyeuse même si, au final, la sienne n'est pas si triste qu'on pourrait le penser.

L'écriture est un peu hachée, j'allais préciser hoquetante. Semée de confidences offertes derrière un rideau de larmes, c'est une évidence.

Elle a une définition de l'amour très simple, mais pas simpliste : être là (p.20). Et je suis bienheureuse d'avoir eu l'idée de glisser ce petit livre entre les mains de mon compagnon, prétextant en avoir un autre à finir urgemment et surtout à connaitre un point de vue masculin.

Il me l'a rendu en me disant avoir envie d'aller à Turin voir le musée du cinéma (qu'il ne connait pas) et de revisionner l'intégrale de Fellini. J'espère qu'il aura enregistré quelques autres choses car ce qu'écrit Madeline Roth est d'une grande justesse pour interroger la relation amoureuse et poser la question fondamentale qui taraude chacun lorsqu'il n'est pas comblé, à savoir finir ou continuer. Quand le coeur oscille entre la colère et la paix, parce qu'après tout on ne peut pas être constamment en bataille. Ce que John Berger décline avec talent dans toutes les facettes du célèbre adage "flight or fight" (combattre ou fuir) préconisant qu’au lieu de calculer la distance du bond qui permet de se sauver d’un risque il vaut mieux estimer la dose de volonté nécessaire à rester sur place, pour affronter le danger.

Comme elle a raison de souligner le poids que ça représente, attendre l'attente de lui (p. 39). Car l'attente, c'est du manque mais on ne le comprend que bien des années plus tard (p. 24).

Les phrases sont courtes, douces, mais percutantes. Elle porte son histoire comme une robe. Elle sait que partir n'est pas la solution mais elle le fait, en toute conscience : c'est comme si j'allais déposer mon coeur dans une consigne. Et perdre la clé. Mais on s'emmène partout. Elle sait que les livres ne sont pas davantage un remède définitif même si on lit beaucoup, pour toutes les vies qu'on n'aura pas (p. 27) et parce qu'elle ne danse pas sous l'orage alors que pendant ce temps Notre-Dame est en flammes. L'événement date le récit.

Son amie et confidente Marie a toujours les mots justes pour mettre du baume au coeur : la vie est comme ça, on ne perd rien, on avance (p. 19). Ce week-end deviendra un voyage d'apprentissage pour "s'appliquer à cueillir le jour" (p. 74).

Madeline est libraire, alors quoi de plus normal que de glisser des allusions à quelques ouvrages, comme le si beau De A à X de John Berger (p. 49). Elle aussi connait l'heure blanche (p. 48 et 169), comme celle que pointe le second roman de Catherine Faye.

Ne croyez pas qu'Avant le jour soit triste. Ce livre m'a donné envie de revoir tous les grands chef-d'oeuvres de Fellini. A commencer par La dolce vita pour déambuler en demandant Where are you comme Anita Ekberg. Mais c'est dans l'océan que je me mouillerais puisque je repars bientôt pour Oléron.

Avant le jour, Madeline Roth, La Fosse aux Ours, en librairie depuis le 7 janvier 2021

lundi 19 avril 2021

Pas l’ombre d’un loup de Natali Fortier

L'histoire est battue et rebattue. Mais il arrive que quelqu'un en fasse une réinterprétation qui sorte de l'ordinaire.

Il ne faut pas passer à côté de cette version québécoise du conte de Perrault. Extrêmement poétique, voire fantastique, aux dialogues chantant enrichis de mots inhabituels et qui joue avec la langue.

C’est un voyage dans un monde où le petit chaperon n’est jamais seul puisque c’est un duo soeur-frère. La grand-mère est une artiste, voilà sans doute pourquoi elle triomphe du loup qui est partout, à chaque page, mais jamais malfaisant. Les répliques fondamentales y sont malgré tout. C’est savoureux.

De nationalité franco-québécoise, Natali Fortier vit aujourd’hui tout près de la région parisienne, dans le Gâtinais, à Châlette-sur-loing (45). Invitez-la dès que les salons du livre pourront de nouveau accueillir du public; Elle parle très bien de sa façon de travailler. Ecoutez plutôt :


Son lexique pourrait dérouter des lecteurs non avertis (mais ce sont les adultes qui achètent les livres, donc le risque est minime n'est-il pas ?). Je n'ai pas eu entre les mains la version papier de cet album où le rapport texte image est conçu pour se répondre sur un format double-page. Mais le coup de coeur a été immédiat et je voulais le partager ici.

Natali Fortier est l'auteure de plus d'une trentaine d'albums chez Syros, Nathan, Albin Michel, Gallimard, Autrement, Thierry Magnier, Rue du Monde, Rouergue...

Pas l’ombre d’un loup de Natali Fortier, au Rouergue, en librairie depuis avril 2021

samedi 17 avril 2021

Indice des feux d'Antoine Desjardins

Indice des feux est un livre déroutant sur plus de 300 pages mais ô combien essentiel.

Le plus troublant est l'incertitude dans laquelle Antoine Desjardins entraine un lecteur français. Car s'il écrit très bien, il emploie le champ lexical québécois dont les tournures savoureuses sont parfois obscures, et pour le moins souvent perturbantes, même en nous référant au bref dictionnaire qui se trouve à la fin de l'ouvrage.

Surtout dans la première nouvelle qui nous place dans la tête d'un adolescent atteint d'une maladie incurable. Des anglicismes que nous employons au masculin sont accordés au féminin. Je vous jure que c'est curieux de lire "sa job". Pis certaines actions et abréviations étonnent comme "signer des feuilles sur son pad", alors que d'autres fois le mot apparait sous un libellé inhabituel comme "être mis knock-out" alors que nous autres on est simplement KO. Sans parler des traductions de termes qu'on n'a jamais eu peur de dire en VO. Comme le rocking-chair devenu une chaise berçante.

Mais quand son personnage écoute "une série policière traduite en argot parisien" (p. 124) je me demande bien à quoi cela peut ressembler. Nul doute que ça doit être weird comme cet hérisson qui se prend le roman sur le coin de la tête.

Anyway, je ne me suis pas enfargée dans les franges du tapis, pis je m'y suis fait vite, sans recourir à un dictionnaire. Je voulais malgré tout vous prévenir parce que si la langue est plus fluide dès la deuxième nouvelle le cap de la première pourrait être ardu pour qui n'aurait pas la patience de laisser la poussière retomber.

Il n'y a pas que les mots qui se tortillent sous la plume d'Antoine Desjardins. Chaque récit est imprégné des préoccupations écologiques de l'auteur qui les sciencefictionne à l'extrême si bien qu'on ne sait plus s'il a conçu un roman d'anticipation ou s'il décrit des catastrophes qui sont déjà bel et bien en marche. Alors on dira que le cauchemar annonce des problèmes OPC (au plus crisse) d'une extrême urgence à prendre en compte. La lecture, un peu culpabilisante tout de même, dépasse le tourisme lexical.

No way que le réchauffement climatique est aussi suffocant que la mort qui va cueillir le gamin, et si j'avais connu l'expression, j'aurais pu dire que j'ai terminé A boire debout en pleurant à chaudes larmes. Vous aurez compris que j'avais les yeux dans l'eau.

Ne vous imaginez pas que je beurre épais l'auteur. Il mérite les compliments et je n'ai pas le temps de dealer avec vos considérations ce matin. Je niaise pantoute pas.

J'ai adoré l'histoire de ce mec qui se met à pelleter des nuages en anticipant un déménagement tout en étant perturbé par la probable future extinction "fonctionnelle" de la baleine noire du fait de sa lenteur à se reproduire alors que sa blonde, elle, va avoir un enfant. De plus en plus de jeunes gens s'interrogent : est-ce que ça se peut un enfant dans ce monde là ? Et ce n'est pas la crise sanitaire qui va atténuer le processus. Ce serait la cerise sur le sundae d'une vie de marde comme le dirait cet alcoolique un lendemain de veille (p. 145) avant de s'effrayer de la rencontre avec un coyote. Par association d'idées, il m'a fait penser à ce film qui se passe dans une ville américaine cernée par ces animaux, Nous les cocottes.

J'ai aussi songé à Dark waters à propos des crosses des multinationales et des lobbys (p. 187). Ce film fondamental vient d'être honoré d'un César.

Le roman n'est pas très optimiste même s'il est traversé d'ans vitaux. Tout ne change jamais que pour le pire (p. 239). Cet homme écrit comme l'aurait fait Claudel. Rappelons-nous de sa mise en garde : Le pire n'est jamais sûr.

Finie ma jasette. Ne perdez pas de temps avant de découvrir cette nouvelle voix apparue en littérature. Antoine Desjardins n'a guère de croûtes à manger avant d'obtenir la reconnaissance qu'il mérite. Nul doute que ce premier roman sera suivi d'autres.

Indice des feux d'Antoine Desjardins, la Peuplade, publié le 21 janvier 2021

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