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La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes.

dimanche 30 novembre 2025

La maison d'édition Mialet-Barrault fête son clap de fin

La maison d'édition Mialet-Barrault avait annoncé, lors d'une présentation aux libraires à la fin du mois de juin, que cette rentrée littéraire 2025 serait sa dernière.

Mais tous leurs auteurs et tous leurs amis n'auraient pas voulu que l'aventure s'achève sans un clap de fin souriant et la promesse qu'après tout rien n'est véritablement terminé. Même si les deux fondateurs, Bernard Barrault et Betty Mialet, ont respectivement 83 ans et 73 ans et à eux deux plus d'un siècle de métier. 

Voilà pourquoi une "fête" fut organisée dans leur fief gastronomique de la Contre-allée, tout près du majestueux lion belfortain de Denfert-Rochereau à laquelle s’est jointe la famille de Betty, mari, enfants et petits-enfants.

Je ne vais pas faire durer le suspense. Bernard prendra sa retraite, Betty (à gauche sur la première photo) continuera l'aventure chez Flammarion, maison-mère de Mialet-Barrault depuis sa création en 2020.

Rappelons que pour les deux éditeurs, l'aventure commune avait commencé en 1983 avec Barrault Éditions fondée alors que Bernard Barrault était directeur général des Éditions Stock et Betty Mialet directrice de Stock 2 (au sein des éditions Stock). Cette structure a notamment publié Ania Francos et Gilles Perrault.

Deux succès qui leur ont permis de prendre le risque de lancer de jeunes talents, et bien leur en pris puisque le plus remarqué d'entre eux reste peut-être Philippe Djian, auteur entre autres de 37,2° le matinL'adaptation du livre par Jean-Jacques Beineix avec Jean-Hugues Anglade et Béatrice Dalle sera un succès international et est depuis devenu un classique du cinéma.

D'autres auteurs seront révélés par la maison comme Jacques-André Bertrand, Laurent Bénégui, Lionel Duroy, Armand Farrachi, Michel Field, Jean-Luc Marty, Marc-Édouard Nabe, Carmen Castillo, Béatrice Shalit, Sylvie Caster, Agnès Pavy ou encore Catherine Baker.

Côté non-fiction, Barrault Éditions a publié des figures et intellectuels majeurs de l'époque comme Félix GuattariRoland Castro, ou Daniel Cohn-Bendit. Et pourtant en 1992, la maison ferme ses portes et ses fonds sont revendus à Flammarion, qui en était le distributeur.

Bernard Barrault et Betty Mialet ne se séparent pas pour autant. Ensemble, ils reprennent la direction des éditions Julliard en 1995. Ils y publient "leurs" auteurs, Laurent Bénégui (en pull orange sur la première photo), Philippe Djian ou Lionel Duroy (finaliste 2025 du Prix Femina avec Un mal irréparable), ainsi que de nouveaux écrivains comme Philippe Besson, Philippe Jaenada (en lice cette année dans la sélection pour le Goncourt avec La désinvolture est une bien belle choseou Yasmina Khadra.

Il faudrait rappeler pourquoi Bernard Barrault a décidé de publier cet auteur qui écrivait sous pseudo, qui n'était probablement pas une femme, et qui défrayait la chronique. Il alla le rencontrer à Oran, dans des conditions un peu périlleuses à l'époque mais qui scella un rapport de confiance et de loyauté qui n'a pas tari pendant leur vingt-huit années de collaboration. Yasmina Khadra emploie des termes forts et imagés pour qualifier ce compagnonnage sans un seul naufrage. Nous avons vogué contre vents et marées, parfois la galère, souvent à contre-courant, mais nous avons fait fleurir tous les récifs et peuplé de sirènes tous les rivages.

La liste ne serait pas complète si je ne citais pas Jean Teulé, prématurément et tragiquement disparu, dont le premier roman, Rainbow pour Rimbaud, a été publié en 1991 (chez Julliard).

Des divergences avec le groupe Éditis auront par contre contraints Bernard et Betty à quitter Julliard en 2019 alors que leur énergie est intacte. Toujours mus par l'ambition de dénicher de jeunes talents, ils créent les éditions Mialet-Barrault au sein du groupe Flammarion tandis qu'une grande partie de leurs auteurs les suit dans cette nouvelle aventure. Nous sommes en 2019 et le confinement s'abat sur le pays. Mais ça roulera et ça fonctionnera pendant un peu plus de cinq ans.

Avec une dernière rentrée littéraire qui comprend les livres de Fouad Laroui, avec La vie, l’honneur, la fantasia, de Lionel Duroy, avec Un mal irréparable, et la dernière découverte de Bernard Barrault et Betty Mialet, Matthieu Niango, qui signe Le Fardeau, et que Betty présenta avec émotion : Nous avons un principe : on n'a publié que des gens qu'on avait découverts, donc le petit dernier, le voilà.
Ce "petit dernier", c'est Matthieu (ci-dessus à gauche, à côté du fils de Betty, sculpteur) et il était présent ce soir, bien entendu, et fort ému : Que dire sinon aussi ma tristesse de ne pas les avoir connus plus tôt, de ne pas m'y être mis plus tôt ? Que dire sinon ma joie de les avoir connus même tard ? Ma joie d'être, quoique vieux, le petit dernier ? Que dire sinon qu'à vivre une telle aventure éditoriale je trouve que la vie est tout simplement formidable ? Que dire sinon merci Betty, merci Bernard ?

samedi 29 novembre 2025

Soulages, une autre lumière

Avec Soulages, une autre lumière. Peintures sur papier, le musée du Luxembourg nous propose un accrochage exactement à l’opposé de ce que le musée Jacquemard-André expose avec Georges de la Tour.

Pierre Soulages, né à Rodez le 24 décembre 1919, aura été une figure majeure de la peinture contemporaine, optant pour l'abstraction dès ses débuts au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. 

Celui qui ne connaît pas l’œuvre de ce peintre singulier apprend qu’il a commencé en 1946 ou 47 avec des brous de noix et des pinceaux de peintre en bâtiment. Avec ce matériel il dit "je me suis jeté sur le papier". Il privilégiera ce médium dans les premières années, et reviendra souvent à cette matière qu'utilisent les ébénistes et dont il aime les qualités de transparence et d'opacité, de luminosité également en contraste avec le blanc du papier.

Il emploiera aussi pour certaines l'encre et la gouache,  souvent traitées en lavis, éclairant le blanc du papier par de larges traits ou des aplats noirs ou bruns, pour des oeuvres dont les formats seront en général restreints, sans cependant céder en rien à une puissance formelle et à la diversité.

Il privilégie ainsi l’encre dans les années soixante. Pourtant le résultat est encore dans une tonalité marron, comme en témoigne cette "Encre sur papier marouflé sur toile 66 × 50,2 cm, 1961"
D’emblée abstraites, ses premières oeuvres sur papier sont remarquées par Picabia ou Hartung et par des critiques. Elles constituent le véritable début de son oeuvre et on placera à part de très beaux fusains sur papier, exécutés quand il était étudiant aux beaux-arts de Montpellier en 1942 dont voici un exemple :
D'une certaine façon, on peut dire que son œuvre commence sur le papier avec, dès 1946, des peintures aux traces larges et affirmées, réalisées au brou de noix, qui vont véritablement voir son oeuvre se distinguer des autres démarches abstraites de l'époque.
Il en produira un ensemble considérable, quelque 800 oeuvres sur papier, entre 1946 et 2004, tout au long de son parcours pictural, avec malgré tout quelques interruptions. Néanmoins l'artiste a toujours refusé d'établir une hiérarchie entre les différentes techniques qu'il a utilisées. A côté des toiles ou des estampes, ses peintures sur papier, plus fragiles, ont été moins diffusées. Elles n'en constituent pas moins un domaine en soi.

En 1948, alors qu'il vient à peine de commencer à exposer, il est invité à "Französiche Abstrakte Malerei", une manifestation itinérante de dix peintres abstraits français dans les musées allemands, en compagnie d'artistes beaucoup plus âgés, à l'initiative du docteur Ottomar Domnick, amateur d'art abstrait qui choisit d'exposer à la fois des pionniers historiques de l'abstraction comme Frantisek Kupka ou César Domela … et témoins connus comme Pierre Soulages.

L'exposition  sera présentée successivement dans sept musées et constituera un évènement politique et culturel de grande importance. Soulages est de loin le plus jeune participant avec des œuvres sur toile mais aussi un ensemble de peintures sur papier qui seront remarquées pour leur puissance graphique. Sa présence dans l'exposition, alors qu'il est encore quasi inconnu, et le choix de l'un de ses brous de noix pour l'affiche, vont contribuer à sa notoriété qui dès lors ne cessera de s'affirmer.

L'ensemble de ces oeuvres sur papier fut longtemps conservé par l'artiste, et a donc été moins souvent montré que les peintures sur toile et rarement rassemblé dans des expositions à part entière. Considérant que cet ensemble est indispensable à la compréhension de sa peinture il faut saluer l'initiative du musée de présenter en ce moment 130 œuvres dont plus d'une trentaine sont inédites, en bénéficiant des prêts exceptionnels du Musée Soulages de Rodez, inauguré en 2014, et que cette exposition donne furieusement envie d'aller découvrir.

Déambuler d'une salle à l'autre procure au visiteur le sentiment d’une répétition, ou de la recherche de quelque chose, justifiant tous ces tableaux constituant un récit avec son propre langage. Étonnamment, et à l’opposé du fusain, il y a une part de polychromie dans le brou de noix, comme même dans la peinture noire.

Deux extraits vidéo sont diffusés dans l’espacée. Dans le premier, interrogé par Pierre Dumayet en août 1967. Il y dit avoir peint "depuis toujours" sans savoir alors qu’il avait la passion de la peinture. Tout petit, il trempait le pinceau dans un encrier et quand on lui demandait ce qu’il avait fait, au lieu d’expliquer la signification du noir il répondait qu’il faisait des paysages de neige.

La "passion", il l’a ressentie un jour, comme une évidence, peut-être dans une prise de conscience consécutive à la visite d’une abbatiale romaine dont l’architecture l’avait impressionné. Et il décida alors d’en faire toute sa vie. Il est âgé de 13-14 ans. Cette promesse à lui-même est sans doute concomitante de ce qu’il révèle le dans le second extrait vidéo.

Il y avoue avoir eu un rapport difficile avec l’école dont il a de mauvais souvenirs, ce qui explique sans doute en partie qu’il refusa de faire les Beaux-arts. Pourtant, c’est là qu’il eut sa première grande reconnaissance, par un professeur de technologie lui ayant demandé de représenter au tableau une partie très complexe d’une machine à vapeur.

Il faut rappeler que les tableaux des écoles étaient initialement en ardoise et donc de couleur noire. Au XX° siècle, ce matériau trop fragile sera remplacé par des planches de bois, là encore de couleur noire. Plus tard, pour gagner en légèreté et en longévité, le tableau sera constitué d’une planche recouverte d’une plaque d’acier émaillée et on choisira un vert foncé, parce que ce coloris sera considéré comme plus reposant pour les yeux.

Revenons au jeune Soulages, qui a spontanément l’idée, non pas de dessiner les tubes mais de les faire apparaître en réserve sur deux immenses rectangles blancs, tracés à la craie. Dans cet exercice, il n’appose pas du noir mais le fait surgir. Sa vie d'artiste aurait-elle été identique si les salles de classe avaient été équipées en tableaux blancs comme ce fut le cas à partir des années 1960 ?

Curieusement, et c'est une frustration, les extraits ne le montrent pas en action. Nous ne saurons pas comment il procède, ni à quelle vitesse. Un seul indice nous est fourni par une photographie (en tête de l'article) le montrant accroupi, devant la feuille posée sur le sol, les mains tachées tenant un pinceau. Il dira n'avoir jamais eu d’intention gestuelle … la toile se fait, ou pasOn pourra trouver quelque chose de mystique dans sa réalisation …

La plus grande oeuvre présentée est une encre sur papier marouflé sur toile de 201 x 149, 5 de 1963, presque figurative, dans laquelle j’ai vu un paysage urbain la nuit (sans doute suis-je influencée par mes lectures de Grégoire Delacourt qui emploie dans presque chacun de ses livres le mot paréidolie, phénomène fascinant se produisant lorsque notre cerveau transforme des stimuli visuels aléatoires ou ambigus en motifs familiers, souvent en voyant dans un paysage, un nuage, de la fumée, une tache d'encre, une voix humaine, des paroles ... des visages, des animaux ou d'autres objets reconnaissables).
Le peintre ne les désigne jamais par un titre. On a malgré tout envie d’interpréter. Surtout si comme moi on ressent des vibrations.

vendredi 28 novembre 2025

Une crèche napolitaine XXL au Bristol

Quelle surprise j'ai eue d’apercevoir cette immense crèche napolitaine depuis la rue, au 112 rue du Faubourg Saint-Honoré.

Le sculpteur italien Ulderico Pinfildi l’a conçue spécialement pour le Bristol l’année dernière et a ajouté de nouveaux personnages cette année. Il travaille à partir de techniques datant du XVIIIe siècle puisque cette discipline remonte à trois cents ans.

Tout est fabriqué à la main avec des matériaux spécifiques. La "terracotta" utilisée pour les têtes permet de donner aux visages des traits particuliers : carnation délicate, air patricien, cicatrices apparentes, orbites creusées qui font le charme de ces santons folkloriques - "pastori", en italien.
Les yeux réalisés en verre peint apportent un effet plus réaliste et vivant, les mains et les pieds en bois ainsi que la structure en fer et fibre végétale, permettent une mise en scène flexible, et donnent aux figurines des expressions rappelant celles des acteurs d'un film muet.

Le langage corporel joue un rôle crucial dans ces tableaux. Les accessoires (épées, etc.) et les vêtements sont confectionnés sur mesure à la main, inspirés de l'époque et de diverses ethnies.

Ils sont réalisés à partir de matériaux nobles tels que la soie, l'argent et l'ivoire. L'objectif est de créer une scène multiculturelle, intégrant des personnages de différentes régions et pays pour une représentation à dimension internationale.

Bien que chaque création d'Ulderico Pinfildi soit unique, on y retrouve toujours Joseph, qui se reconnaît aux couleurs de son vêtement, son bâton fleuri d'un lys et une auréole en argent, ainsi que Marie, influencée par les Vierges de Caravaggio avec sa tenue faite de rouge et de bleu vifs, clin d'œil à cet artiste qu'il admire particulièrement. Ce chef d'œuvre se veut un objet d'art, et respecte à ce titre la tradition populaire napolitaine qui place immédiatement l'enfant jésus dans sa crèche dès le début de son installation.

La crèche napolitaine est devenue un symbole de richesse, élevant les attentes des clients à des sommets tels que les artistes sont sollicités pour créer des pièces uniques, engendrant ainsi une véritable compétition pour obtenir la plus magnifique réalisation dans chaque foyer.
Celle du bristol est à ce titre exceptionnelle. Et toute la rue d'ailleurs est magnifique dans ses illuminations.

jeudi 27 novembre 2025

Hors Concours a 10 ans et voici son palmarès

Pour son dixième anniversaire, Hors concours s'affichait dans des couleurs festives : un doré irisé et un bleu scintillant pour célébrer sa durabilité comme la joie d'avoir favorisé la découverte de (nouveaux) talents littéraires.

Je ne vais pas vous faire attendre pour donner les noms des deux gagnants : Karim Kattan a reçu la distinction de Lauréat du prix Hors Concours pour son roman L’Éden à l’aube, paru chez Elyzad éditions, salué (déjà) comme l’un des romans les plus remarqué de cette rentrée littéraire.

C'est une histoire d’amour foudroyante entre deux hommes, portée par un narrateur venu d’ailleurs (le ciel). Écrit en 2021, avant les évènements du 7 octobre 2023, le roman dépeint une Palestine autre que celle d’aujourd’hui. Nées à Tunis en 2005, les éditions Elyzad publient des fictions, écritures nomades habitées par l’ailleurs. Elles se veulent un espace de découvertes et d’enrichissement pour un lectorat curieux de textes d’auteurs africains et méditerranéens. Des livres qui donnent à penser le monde autrement.

Justine Arnal a été récompensée de la Mention du public pour Rêve d’une pomme acide, paru chez Quidam Éditeur (mais qui n'est pas son premier roman comme indiqué par erreur sur le site de Hors concours), remarqué comme chef d'oeuvre par plusieurs critiques dès le mois de septembre. Son récit est cru, sans filtre, s’articulant autour d’une disparition qui est citée sans être racontée. Les dynamiques genrées qui régissent le quotidien de la famille où les femmes pleurent, et les hommes comptent, sont vues à travers les yeux d’une enfant, en croisant l'intime et le politique.

Les éditions Quidam ont été créées en 2022 sous le signe du curieux personnage d'Arzach, dessin offert par Mœbius pour devenir le logo de la maison. Elles se consacrent à la littérature contemporaine française et étrangère.

Je me souviens encore de la première cérémonie, dans les locaux de la Société des Gens de Lettres. Depuis trois ans la Maison de la Poésie qui accueille la soirée (le 25 novembre dernier). Le nombre de participants au Comité de lecture est passé de 300 à 400 alors que celui des finalistes s'est réduit de 8 à 5. Et le jury final a beaucoup bougé, composé cette année de 5 femmes (ci-dessous avec Gaëlle Bohé, la fondatrice d'Hors concours). J'ai beau être féministe, je trouve regrettable que la parité n'ait pas été rendue possible.
Le type de cérémonie aussi a évolué, s'orientant de plus en plus dans une voie qui s'apparente au spectacle, accordant une place importante à la chorégraphie. 

Ce qui demeure c'est la volonté de valoriser la création indépendante et francophone. Une proportion importante de premiers romans figure toujours dans la bibliothèque mais il me semble que les lauréats sont sensiblement moins "inconnus" qu'aux débuts. Pour preuve, les deux vainqueurs publiaient leur second roman, et avaient donc déjà été remarqués par les critiques, ce qui leur donnait forcément une longueur d’avance. Rêve d'une pomme acide figurait dans la sélection d'au moins 5 prix littéraires.

Bien que son éditeur, Quidamsans doute un des plus grands des petits éditeurs (c’est une excellente maison, personne ne dira le contraire) soit désolé de n'avoir jamais remporté le Grand Prix c'est tout de même la troisième fois qu'il remporte le prix du public … qui pourrait bien encore l'année prochaine sélectionner son nouveau poulain (car son patron, je le répète, excelle dans la découverte de nouveaux auteurs).

Il est donc probable que les organisateurs vont devoir changer sensiblement le mode d'élection, en particulier pour corriger deux travers :
  • Eviter que le Grand Prix revienne à un livre qui est déjà multi-primé (ce qui fait perdre à Hors Concours sa première spécificité d'être le prix de ceux qui n'ont pas de prix).
  • Modifier le processus d'attribution de ce Grand Prix qui aujourd'hui ne peut concerner qu'un des 5 ouvrages préférés par les lectrices et lecteurs, qui par ailleurs élisent le prix dit "du public". Ce procédé réduit considérablement le rôle du jury.
On pourrait aussi s'interroger sur la constitution de ce jury, composé de critiques littéraires, donc de personnes qui ne peuvent pas prétendre à une totale indépendance, et qui, cette année a revendiqué un choix politique.

Le(s) prix Hors concours seraient-ils en train de perdre leur capacité d’originalité … ce qui est peut-être un mouvement inévitable au bout de dix ans … ? L'équilibre est un exercice difficile, comme le démontre la danseuse qui a accompagné chaque lecture.

La cérémonie s'articule sur une alternance de lectures dansées et d'interviews. Le lecteur, le même pour les 5 nominés, est un comédien de talent, Emmanuel NobletMolière 2017 du seul(e) en scène pour Réparer les vivants, d'après Maylis de Kerangal, mise en scène par lui-même.

Nous avons donc écouté un extrait de :
Trois noyaux d’abricot de Patrice Guirao éditions Au vent des îles
- Rêve d’une pomme acide de Justine Arnal chez Quidam
Mes pieds nus frappent le sol de Laure Martin éditions Double Ponctuation
- Le jardin de Georges de Guenaelle Daujon éditions Intervalles
- L’eden à l’aube de Karim Kattan chez Elyza éditions  

Esthétiquement le résultat est sensible et beau, à chaque fois mais je comprends mal que ce soient précisément les pages qui figurent dans la bibliothèque qui soient reprises … alors que personne dans la salle n'est censé les ignorer. Il n'y a aucun suspens dans cette écoute.
Ce sont les entretiens entre les auteurs et les membres du jury qui apportent un éclairage nouveau, sans pouvoir influer sur les votes, qui ont déjà eu lieu. Evidemment aucun ne laisse filtrer sa ou ses préférences et bien malin celui qui devinera le résultat final.
- Claire Darfeuille, éditrice a été interrogée par Marianne Payot, critique littéraire pour le magazine LIRE
- Justine Arnal par Anne-Marie Revol, chroniqueuse littéraire pour FranceInfo (en photo ci-dessus) qui a connu à une filiation avec le nouveau roman, en particulier avec Marguerite Duras. Il est ressorti de ce roman manifestement autobiographique que la Lorraine et l'Alsace étaient deux territoires très marqués par leurs différences, ce que savent très bien ceux qui y ont vécu. Le roman est ponctué de citations en alsacien, à commencer par le titre qui est la traduction d’une expression alsacienne que l’ont dit aux enfants le soir, pour leur souhaiter bonne nuit, Gued Nacht min Maïdele, un draïm vum e süüre Äpfel !
- Laure Martin par Cristina Soler, blogeuse littéraire. J'en ai retenu que retenu que la littérature permet de sussurer à nos oreilles tout en gardant une distance de sécurité, qu'en matière d'inceste ce n’est pas (ou plus) la parole qu’il faut libérer mais l’écoute, ce qui lui donne envie de mettre aujourd'hui ce texte en scène. Que l'autrice a besoin de parler une langue accessible qui touche le corps du lecteur presque comme un tam-tam, et que selon elle il faut de la radicalité mais aussi de la distance.
- Guenaelle Daujon par Clémentine Goldszal, journaliste littéraire à ELLE et M. le magazine du Monde. Ce roman est une exofiction botanique racontant la création d'un jardinconçu comme une preuve d'amour.
- Karim Kattan par Inès de la Motte Saint Pierre, Rédactrice en chef de La Grande Librairie

A ce propos s'il est plus que probable que chaque jury a fait l'effort de lire les 5 finalistes rien ne prouve que le vote du public a été effectué avec la même rigueur. On peut choisir de favoriser l'un ou l'autre pour des raisons plus personnelles que littéraires. Pour avoir été membre de plusieurs jurys, notamment le Grand Prix des Lectrices de ELLE, je sais combien cet aspect est particulièrement crucial, et difficilement contrôlable, en particulier quand les votants sont libres d'acheter ou non ces livres là.

Est-ce une des raisons pour lesquelles il m'a semblé que la salle réagissait beaucoup pendant les interviews (ce qui par ailleurs était sympathique) comme si beaucoup découvraient le propos de l'ouvrage ?

Je lis la totalité des extraits avant d’établir trois catégories, les OUI, les NON et les ? En fonction de ce que je ressens et surtout de mon désir de lire la suite, car ce me semble être la meilleure façon de faire un choix puisqu’à ce stade il sera subjectif. Il faudrait lire les 40 livres dans leur intégralité pour prétendre établir un palmarès plus "juste".

Arrive la seconde étape consistant à relire les extraits que j'ai sélectionnés. En général je parviens à resserrer à 8 et la difficulté est de n’en conserver que 5. Depuis le changement de règle je me pose la même question de la pertinence de ce nombre, mais je suis peut-être la seule.

Cette année, et sans l'avoir cherché, je me suis aperçue avoir retenu 4 premiers romans sur les 5 et autant d’auteurs que d’autrices.

Je peux le dire aujourd'hui, j’ai placé en numéro un Mes pieds nus frappent le sol, un premier roman qui résonne comme un cri et dont l’écriture (du moins dans l’extrait proposé) est faite à hauteur d’enfant, ce qui est assez rare dans ce thème de l’inceste, pourtant de plus en plus traité, en littérature comme au cinéma. Malgré un sujet lourd j’ai apprécié la dérision et la distance que Laure Martin (ci-contre) est parvenue à partager avec le lecteur qui a envie de la suivre jusqu’au bout en pariant sur sa capacité de résilience.

Evidemment, la découvrir parmi les 5 finalistes m'avait réjouie de même que la présence de Trois noyaux d’abricot de Patrice Guirao … qui se trouvait dans ma liste de 8, mais plus dans celle de 5.

Je ne vous dirai pas à qui j'ai donné ma voix pour le Prix du public mais pensez-vous qu'il soit envisageable que les votants se dédisent de leur choix initial ? Cela plaiderait pour que les 5 finalistes soient également distingués, ce qui pose par contre par voie de conséquence le rôle du jury final.

Une autre piste pourrait être de valoriser davantage le Prix des lecteurs si l'idée demeure de se démarquer des autres prix qui fonctionnent sur des avis de spécialistes littéraires. En tout cas il importerait de réfléchir à ce qui pourrait permettre d'éviter une perte d'originalité et de spécificité.

Vous aurez sans doute d'autres idées et/ou suggestions à formuler après avoir vu ou revu la cérémonie qui peut être visionnée ici (attention elle ne commence qu'après 3 minutes 35 d'attente). Et surtout guettez l'ouverture des inscriptions de l'édition 2026 pour peu que vous soyez amoureux de la lecture en suivant les publications de l'Académie Hors concours.

mercredi 26 novembre 2025

Laetitia Rouget expose sa Vie portugaise à l’Hôtel des Académies et des Arts

Je connaissais l’Hôtel des Académies et des Arts où j’avais passé quelques heures, d’une chambre à une autre, le temps d’une flânerie littéraire en compagnie d'auteurs de l’Ecole des loisirs. C’est un endroit que j’affectionne et où je dormirais volontiers … si je n’étais pas parisienne.

C'est plus qu'un hôtel de 20 chambres car il est conçu aussi comme une galerie, un lieu d’exposition et un atelier pour artistes. Cette fois j’ai découvert les lieux transformés par l'artiste et designer française Laetitia Rouget qui avait investi le rez-de-chaussée pour en faire une maison de campagne chic, un peu bohème, humoristiquement subversive, éclatante de couleurs.

Etant arrivée un peu en avance j’ai pu apprécier encore davantage la créativité et l’énergie qui se dégagent de chacun des objets présentés. Leur capacité aussi à fusionner dans un décor qui existe préalablement.

Je m'attendais à une exposition d'artiste. C'est plus encore puisqu'on peut contempler, bien sûr, mais aussi acquérir l’objet qui nous aura tapé dans l’oeil. Tout est à vendre, et les prix sont très raisonnables. Voilà donc une adresse à explorer en cette période de fêtes de fin d'année pour faire plaisir à des amis, à la famille, voire à soi-même.
Les arts de la table occupent une place de choix, ce qui correspond très bien avec le cadre d'un hôtel comme celui-ci. La jeune femme adore faire sourire ses invités. Alors chaque assiette est porteuse d'un message. Et les verres ne sont pas en reste pour dégager une forme de romantisme moderne.
Pour ranger les couverts Laetitia Rouget a imaginé une série de nanas costaudes qui s'ouvrent astucieusement en deux.
On les retrouve, déclinées en objets décoratifs, un serpent autour du cou en guise de collier. Là encore une mention fait sourire : double trouble … 
Elles se cachent aussi au pied d'un chandelier, quand celui-ci n'est pas inspiré par la nature pour répondre à des décorations textiles sur de longues tablées.

mardi 25 novembre 2025

Les mots qui unissent, nouvel album d'Atef

Le timbre si particulier d’Atef avait séduit les jurés de The Voice. Ils s’étaient tous retournés sur sa reprise de Ils s'aiment.

Les mots qui unissent est (seulement) son second album. On pourrait dire qu’il est la version masculine de l’album lui aussi tout récent, d’Abyr.

Il est dans les bacs depuis le 7 novembre 2025 et le moins qu'on puise dire est qu'il est très surprenant.

La première chanson m’a désarçonnée et j’ai bien failli ne pas écouter la suite. Je trouve, et c'est un avis personnel, que sa voix est plus belle quand il ne chante pas trop dans les aigus.

Je comprends l’intérêt de la performance mais ses qualités d’interprète s’expriment davantage quand il emploie une tessiture un peu plus basse. Ses reprises le démontrent. Son Hallelujah est sublime, faisant oublier la version de Léonard Cohen (1984) qui l’a pourtant écrite et créée (en 1984). Et plus encore il a proposé une version magnifique de Ils s'aiment qui avait fait se retourner les quatre juges de The voice All stars, lui permettant d'intégrer l'équipe de Garou et de poursuivre l'aventure jusqu'en demi-finale. D'ailleurs est-ce un hasard s'il l'a placée dans le nouvel album (piste 4) ?

Rappelons-nous le contexte de la naissance de la chanson de Leonard Cohen. Il disait avoir été inspiré par un désir d'affirmer sa foi dans la vie, pas de manière religieuse, mais avec enthousiasme et émotion. C’est tout à fait, me semble-t-il, ce que Atef cherche à démontrer dans son album. Et c’est touchant.

Il nous amène de titre en titre à partager l'humanité de son regard et sa volonté de défendre les droits des hommes (et des femmes), particulièrement au cours de leurs migrations forcées comme le raconte Le soleil se lève (piste 1) soutenu par un accompagnement musical d'une discrétion magique. Tout le monde aura compris ce qui se cache derrière Lampedusa, ville tristement célèbre depuis la tragédie de la nuit du 3 au 4 octobre 2013, qui a vu périr 368 réfugiés péri noyés après l'incendie d'un bateau.

Il a mis beaucoup de lui-même dans cet album vibrant et sincère, allant jusqu'à revendiquer une sincérité qui lui est reprochée comme de la naïveté. Il assume totalement sa position dans le titre Naif (piste 2), revendiquant un acte de résistance dans un monde qui valorise le cynisme. C’est une déclaration de résistance pacifique, plutôt douce, et une invitation à choisir la voie de l’authenticité et de la bienveillance, même si cela peut sembler "naïf" aux yeux du monde.

Il dénonce la violence administrative dans La file (piste 3). L'emploi de la syncope dans la partie musicale évoque le jazz et l'époque de la ségrégation. Dans la seconde partie, la voix parlée n'est pas sans rappeler les déboires dénoncés dans l'admirable film L'histoire de Souleymane, primé aux Césars.

lundi 24 novembre 2025

Un bout de chemin avec Tomi Ungerer

Passer une matinée à l’Ecole des loisirs pour évoquer un auteur emblématique est un plaisir immense. Après Claude Ponti en mars dernier et Maurice Sendak en octobre c’était ce matin Tomi Ungerer qui était à l’honneur.

Je lui ai consacré plusieurs articles et je croyais bien le connaitre et pourtant je ne le savais pas tant philosophe. La matinée a commencé par la conférence d'Edwige Chirouter qui nous a permis de comprendre Comment Ungerer nous aide à penser le monde ?

Cet auteur s’efforçait de concevoir des récits imparfaits parce que, comme il le disait avec à propos, si l’histoire est trop bien elle ne laisse pas de place à l’invention personnelle. Il a ainsi cherché à faire des anti-histoires, ou des para-histoires. un des meilleurs exemples est peut-être Papaski, paru en 1992, qui est un collectionneur d'histoires à dormir debout. Il a croisé M. Parcell Mesquin, qui a offert un rouleau-compresseur à sa femme, pour leurs noces d'argent. C'est bien pratique pour repasser le linge et étaler la pizza... Dans les illustrations de ces comptines loufoques, absurdes et sarcastiques, Tomi a mis en scène quelques-uns des jouets rares de sa propre collection, aujourd’hui visibles au musée de Strasbourg.

Quand on répète sa maxime, il faut traumatiser les enfants, on oublie la seconde partie de la citation … sinon ils finissent experts-comptables. La provocation fait confiance à l’enfant capable de penser, à l'instar du propos de Nietzsche : il faut philosopher à coups de marteau (celui des réflexes). Parce que à la fin, ces "bonnes" histoires reconstruisent, ouvrent d'autres horizons, allument de nouvelles lumières.

Il n’y a pas d’âge pour se poser des questions philosophiques, ni d’âge minimum requis ni d’âge limite. L’enfant s’étonne devant le monde, interrogeant inlassablement à coups de pourquoi. Je l’ignorais mais Ungerer tenait une rubrique dans Philosophie magazine et il a publié Ni oui, Ni non en mars 2018. Je reviendrai ultérieurement sur les "réponses à 100 questions philosophiques d'enfants" qu'il a traitées dans cet opuscule. Comme Pourquoi on a des couleurs préférées ? Doit-on respecter les méchants ?

En le lisant on mesure combien on ne pense jamais tout seul mais toujours avec les autres. Et s’il y a un conseil à retenir c’est de ne jamais répondre à un enfant tu verras ça quand tu seras grand.

"Répondre aux enfants, cela signifie se mettre a leur place, illustrer les idées avec des exemples tirés de la réalité ou soutirés à l'imagination, leur montrer que tout se surmonte avec le sourire et le respect. Et que nous sommes tous grâce à l'absurde - des apprentis sorciers". Tomi Ungerer

La littérature est un grand laboratoire pour apprendre à philosopher parce qu'elle met à distance. Relisons la Lettre à Oskar Pollak de Franz Kafka écrite en janvier 1904 : Il me semble qu’on ne devrait lire que les livres qui vous mordent et vous piquent. Si le livre que nous lisons ne nous réveille pas d’un coup de poing sur le crâne, à quoi bon le lire ? (…) un livre doit être la hache pour la mer gelée en nous.

La fiction a une fonction de divertissement pour oublier, s’évader, ce qui certes est utile. Mais elle a aussi une fonction d’éclaircissement pour mieux comprendre le réel. Ce sont des récits qui apportent des réponses complexes à des questions complexes. 

En d'autres termes, formulés par Philippe Corentin, (qui est le prochain auteur avec qui nous ferons un bout de chemin ensemble avec les équipes éditoriales de l’Ecole des loisirs) : Il ne faut pas seulement des livres pour endormir les enfants le soir mais aussi les réveiller le matin.

Les amateurs de littérature jeunesse connaissent bien Une histoire à quatre voix d'Anthony Browne. Le père, la mère, Charles (le petit garçon) et Réglisse (le chien) racontent successivement la même courte tranche de vie. C'est très éclairant pour faire comprendre aux enfants la notion de point de vue. Cet auteur fournit des albums supports pour aborder des interrogations philosophiques.

L'enjeu est double. Il est éthique : Reconnaitre l'enfant comme un sujet, une personne à part entière. Et démocratique : Apprendre à discuter de façon pacifiée de nos désaccords.

Au final il s'agit de Reconnaître, Eveiller, Emanciper "On sème !" (slogan de la Chaire Unesco de la philosophie avec les enfants)... mais sans oublier que le monde est comme un texte à interpréter (on est loin du dogmatisme imposant une lecture unique comme du relativisme qui permet tout et n’importe quoi). A cet égard l’injonction à la gentillesse est une hypocrisie.
Après Edwige Chirouter, ce furent Grégoire Solotareff et Anaïs Vaugelade qui ont exprimé leurs points de vue, dans une conversation animée par Dominique Masdieu que nous retrouvons toujours avec grand plaisir.
Si on se risque à décrypter Les Trois brigands (1968) on remarquera dans les premières pages l'influence de son métier d'affichiste. On a souvent prétendu qu'Ungerer était subversif alors qu'il était surtout une éponge, s’imbibant des idées émergentes. Or dès 1961 la pensée à la mode effrite la stabilisation sociale des années 50.

dimanche 23 novembre 2025

L’Empire du sommeil au musée Marmottan-Monet

Le musée Marmottan-Monet explore depuis le 9 octobre dernier, et pour la première fois en France, les représentations de cet état mystérieux qui occupe un tiers de notre vie et qui a nourri la création depuis l’Antiquité. Intitulée L’Empire du sommeil, cette très intéressante exposition se focalise, en accord avec l’esprit des collections du musée, sur le "long dix-neuvième siècle " des Lumières à la Grande Guerre, sur cette période des XIX° et XX° siècles, elle se concentre pendant lesquelles l’imaginaire du sommeil a connu de grandes transformations.

Le corpus d’œuvres des années 1800 à 1920 est mis en regard d’œuvres significatives de l’Antiquité, du Moyen Âge, des Temps Modernes et de l’époque contemporaine pour rendre compte de la permanence de certains thèmes clefs : le sommeil de l’innocent, le songe des récits bibliques, l’ambivalence du sommeil entre repos et repos éternel, l’éros du corps endormi, les rêves et cauchemars.

L’exposition montre ainsi l’étendue et la variété des thèmes iconographiques représentés par les artistes à travers les âges, convoquant un choix d’œuvres anciennes ou contemporaines qui éclairent la fascination du sujet et son étonnante persistance, au-delà des évolutions philosophiques et scientifiques.

Le parcours, composé de huit sections thématiques, propose une traversée à la fois esthétique et savante des visages du sommeil (qui occupe un tiers de notre vieet de ses troubles à travers cent-trente œuvres sont réunies pour l’occasion – peintures, sculptures, œuvres graphiques, objets, documents scientifiques – issues de collections privées ou de grandes institutions françaises et internationales. Le présent article n’a pas pour ambition d’être exhaustif mais de donner envie de s’y rendre.

1- Doux sommeil, bonheur pur
Les premières salles montrent le sommeil comme "pur bonheur", apportant le repos et l’oubli des peines. Tous les artistes, peu ou prou, ont peint leurs proches endormis, hommes, femmes, enfants, bébés dans le berceau, animaux familiers, souvent pendant ce repos particulièrement doux qu’est la sieste et qui exprime au mieux l'abandon au bonheur de l'inconscience.
Le Sommeil de Saint Pierre (?) vers 1740 de Giuseppe Antonio Petrini(1677-1755/1759)
Jean Monet endormi, de Claude Monet (1840-1926) vers 1868
Mon deuxième sermon [My Second Sermon], de John Everett Millais (1829-1896 ?), 1864
La sieste, huile sur toile de 1890, de Michael Ancher (1848-1927)
La Berceuse, Marie Roussel au lit d'Edouard Vuillard (1868-1940) vers1894
Huile sur carton marouflé sur bois
La Berceuse saisit une scène domestique, la mère de l'artiste, de profil, veillant sa fille Marie Roussel. Le tableau évoque un moment douloureux de la vie de l'artiste. Le mariage de sa sœur ainée en 1893 avec son meilleur ami, le peintre Ker-Xavier Roussel, s'était révélé malheureux. Après une fausse couche, la jeune femme était revenue se reposer dans la maison familiale. Le titre du tableau est poignant, car Marie ne peut pas bercer son enfant perdu.Elle redevient une enfant, bercée par sa mère pour trouver le sommeil et l'oubli des peines. 

2 - Figures du sommeil dans la Bible :
Dans la deuxième section, consacrée au sommeil dans la Bible, le sommeil apparaît dès les origines : la Genèse raconte qu’Adam est endormi lors de la création d’Ève. Noé nous rappelle les dangers du sommeil troublé par l’ivresse. Le sommeil de l'enfant Jésus est souvent interprété comme une anticipation de la Passion et l'iconographie de la Vierge observant l'Enfant endormi fait écho à la Pietà (Garofalo, Le Sommeil de l'Enfant Jésus, entre 1500-1550, ci-dessous).
Par la foi en la résurrection, la mort est désormais perçue comme un sommeil, dont on sera réveillé, comme dans les miracles de Jésus. La Dormition de la Vierge (du latin signifiant mort), polychromie sur bois de tilleul de la seconde moitié du XV° siècle, où Marie s'endort en Dieu, n’est pas vraiment tragique. L’expression des personnages et la polychromie évoquent le conte :

samedi 22 novembre 2025

Clamser à Tataouine de Raphaël Quenard

Le moins qu'on puisse dire c'est que Clamser à Tataouine baigne dans la folie douce, enfin pas très douce. Quiconque connait le comédien et l'a entendu en interview, reconnaitra sa façon de parler, abondamment métaphorique et fleurie.

Il n'empêche que Raphaël Quenard surprend par l'intelligence de la démonstration qu'il convient de lire au nième degré même s'il ne manque pas d'à-propos. Et comme le compère ne veut en rien être tenu pour responsable il s'autosatisfaisait tout en se dédouanant : La discutable dextérité dont j’ai fait montre pour me dépatouiller de mon existence laisse à penser que je suis tout sauf un exemple à suivre.

C’est le moins qu’on puisse dire. Le narrateur est un jeune marginal qui n’a jamais cherché à s’intégrer. Ce qui ne l’empêche pas de trouver plus commode de rejeter l’entière responsabilité de son ratage sur la société. Et il compte bien, "en joyeux sociopathe", lui faire salement payer l’addition de sa défaite. Son plan ? S’immiscer dans toutes les classes sociales pour dénicher chaque fois une figure représentative de cette société détestée. Et la tuer (ni plus ni moins).

En écrivant le roman de ce psychopathe diaboliquement pervers, provocateur et gouailleur, l’auteur entraîne le lecteur dans le cerveau malade d’un monstre moderne et met en scène toute une galerie de personnages. L'épopée est macabre mais elle ne manque pas d'humour …  outrenoir si je suis autorisée à emprunter le qualificatif à Soulages, dont l'exposition présentée en ce moment au Musée du Luxembourg est à visiter en contrepoint de la lecture de ce roman.

Elle ne manque pas non plus d'analyse philosophique et je me suis demandé si Raphaël Quenard n'avait pas cherché à écrire "sa" version de L'étranger qui, avant lui, démontrait l'absurdité de l'existence humaine. Il partage régulièrement ses réflexions sur la vie, la mort, pour aboutir à la conclusion que "le bonheur est une illusion comme une autre" (p. 172).

On est d'accord avec lui : chaque homme se bat pour exister et se donner l’impression d’être important (p. 144). Et il est juste d'avancer que la résignation est la seule arme de ceux contre qui le sort s’acharne (p. 161). Notre ami serait-il un soupçon subversif, voire révolutionnaire ?

Ce n'est pas certain parce qu'il est souvent moralisateur. Parfois en demi-teinte lorsqu'il glisse, mine de rien que le don doit être suffisamment subtil pour que le receveur puisse l'accueillir. Donner n’autorise pas à imposer (p. 175), ce qui est tout à fait pertinent.

Parfois de façon plus évidente comme en témoigne sa démonstration à l'encontre d'un éventuel projet de dépénalisation de l'usage du cannabis qu'il voit comme une erreur monumentale (p. 149), en raison des ravages que ce produit fait sur le cerveau et … sur la dentition, ce qu'il explique par A + B en quelques pages manifestement bien documentées (et dans lesquelles j'ai reconnu les mises en garde de ma dentiste parodontologue). S'il en avait le pouvoir, il interdirait du même coup la cigarette, et il justifie fort bien son point de vue.

L’homme est souvent philosophe, pointant que nous sommes tous les fils d’une suite de "si", une suite infinie d’impondérables. Chaque instant que la vie nous offre est un concours de circonstances (p. 170).

Il est amusant à s’autoféliciter régulièrement de son ouvrage. Mais au fil des pages, je devrais plutôt préciser "de sa confession", on se demande si justice sera rendue, et qui clamsera à Tataouine, justifiant le titre (p. 180). 

À vous de juger. Pour ma part je dirai que ce roman est la démonstration éclatante que Pascal avait raison de dire que "tout le malheur des hommes tient à ce qu’ils ne savent pas rester seul dans leur chambre" comme cela nous est rappelé à la toute fin de l'ouvrage.

En toute logique puisque la citation placée en exergue, tirée des Pensées de Blaise Pascal, avertissait (déjà) le lecteur : tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre.

Certains d'entre vous seront probablement agacés, estimant que Raphaël Quenard pousse le bouchon trop loin, en parfait embrouillologue, comme il l'avoue lui-même (p. 117). Avec un style aussi électrique qu’inventif. C'est que le jargon rassure, tout le monde le sait. Le jargon impressionne. (…) le triomphe de l’esbroufe (p. 66).

Et pourtant la prudence le pousse à maquiller les noms des grandes enseignes comme Hippopotanus ou Cafferouf (p. 83) comme ceux des personnalités. On sent la peur du procès d’intention. Qui n’aura malgré tout pas reconnu Sizolas Narkocy ou Dabel Jemmouz (p. 88). Même mon correcteur orthographique n'est pas dupe.

Il n'empêche que c'est un grand plaisir de savourer son manège. Il tournicote à sa mode les expressions histoire, par exemple, de beurrer les épinards et retrouver l’insouciance des vertes années (p. 81).

Le personnage n'exprime jamais le moindre regret. Il ne recule devant aucun projet, enquillant les meurtres comme d'autres enchaineraient les bonnes actions, faisant s'interroger le lecteur qui aimerait lui trouver une motivation solide, à défaut de circonstances atténuantes, pas même l'appât du gain. Aurions-nous loupé un moment crucial ?

Son oscarisable crédibilité n’a laissé aucune place au doute à chaque épisode. Il a le culot de s'affirmer fier, car j’ai le sentiment grisant de gagner en professionnalisme, prétend-il après avoir laissé quatre victimes sur le carreau (p. 138). 

Toujours est-il que la lecture est fort plaisante, pour peu qu'on l'entreprenne au quatrième degré à l’instar du visionnage des aventures des tontons flingueurs. On s'accordera alors à estimer qu'il a rudement bien fait de sortir de sa chambre.

Clamser à Tataouine de Raphaël Quenard, Flammarion, en librairie depuis le 14 mai 2025

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