Elle est toujours sympathique et émouvante. Elle l'a été plus que jamais cette année et c'est Christine Murillo (elle aussi "brigadière") qui m'a soufflé quelques explications : on sait à l'avance qui va le recevoir. Il n'y a pas d'angoisse et on se sent libre par rapport à d'autres nominés. On ne risque pas de ressentir pour eux une petite peine qui ternirait notre émotion. Et puis on a le temps de préparer le discours au lieu, comme aux Molières, de ne songer qu'à une chose, ne pas oublier de citer le nom de quelqu'un d'important.
C'est l'une des plus anciennes récompenses théâtrales en France. Elle a été créée en 1960 (je rappelle que les premiers Molières ont été attribués en 1987) par l'Association de la Régie Théâtrale (A.R.T.), que préside Pascal Monge et qu'on ne peut recevoir qu'une fois dans sa carrière, laquelle est toujours une aventure magique, comme nous l'a rappelé Danielle Mathieu-Bouillon, Présidente d'honneur de l'A.R.T. depuis 2020.Je ne vais pas décrire une nouvelle fois l'objet (je l'ai fait en 2024) mais je dirai tout de même que ceux de cette session proviennent de Lonjumeau. Ces perches se font rares et l'association a lancé un appel au don.
La première distinction a été remise par Michel Fau à Léa Drucker pour son interprétation dans "La séparation", une pièce de Claude Simon, mise en scène d'Alain Françon au Théâtre des Bouffes-Parisiens, 75002 Paris, et qui se joue jusqu'au 31 décembre.
Le comédien a donné le ton de la matinée avec un discours extrêmement intelligent et humoristique : Il n'y a pas besoin d'être intelligent pour être acteur mais c'est plus facile quand même. (…) Tu traverses la scène avec force tout en étant très lucide avec le folklore du métier. Il a enchainé avec la citation de son premier rôle au théâtre, dans Le Misanthrope de Molière mis en scène par Roger Hanin … ton plus beau spectacle (sans doute y-a-t-il un sous-texte qu'apprécieront les intimes qui savent qu'elle n'en a pas gardé un bon souvenir). Tu peux tout jouer, toi.
Il l'a dirigée dans Demain il fera jour de Montherlant qui fut monté au festival de Figeac puis Théâtre de l'Oeuvre. Ensuite dans Un amour qui ne finit pas de Roussin, d'abord au Théâtre montansier, puis à L'Oeuvre et enfin au Théâtre Antoine. Il a remué un peu le couteau dans la plaie (là encore il y a du sous-texte) en rappelant qu'elle fut nominée quatre fois aux Molières, qu'elle obtint par contre le César de la meilleure actrice (en 2019 pour son rôle dans Jusqu'à la garde). Mais qu'étant restée fidèle au théâtre malgré cet honneur elle mérite pleinement le Brigadier.Léa Drucker a manifesté autant sa joie que son émotion, rappelant la larme à l'oeil, le souvenir de sa grand-mère Lola, ne loupant aucune retransmission télévisée d'Au théâtre ce soir assise sur son petit fauteuil rouge. Son regard s'est dirigée à Cour, se perdant dans une loge où le public aurait juré que son aïeule lui souriait. Elle sait ce qu'elle doit aussi à Jacqueline Maillan et Maria Pacôme qui ont été des étoiles qui l'ont guidée vers le théâtre.
Elle a enchainé les noms de ses metteurs en scène, longue liste où j'ai glané Zabou Breitman (pour notamment La dame de chez Maxim qui lui valut une nomination Molière en 2020, dont la cérémonie est un moment d'anthologie en raison de la pandémie), Michel Fau bien sûr, Benno Besson, Agnès Jaoui, Serge Hazanavicius (pour 84, Charing Cross Road de Hélène Hanff, en 2003, joué 90 fois au Théâtre de l'Atelier), Christian Bujeau qui l'a mise en scène dans Le Système Ribadier qu'elle joua ici-même au Théâtre Montparnasse (en 2007-2008 avec Bruno Solo, Jean-Noël Brouté, Romain Thunin, Fabienne Galula et Gérard Darier), enfin évidemment Alain Françon, dans une pièce qui la confronte au défi d'exister dans le silence et l'écoute.
Les citations englobent aussi son compagnon Julien Rambaldi et sa mère qui, dit-elle non sans un dernier clin d'oeil pour tous ceux qui connaissent l'histoire de la famille, aurait été déçue si j'avais voulu être médecin.
Le comédien honoré cette année est François Morel pour son interprétation dans "Art", une pièce de Yasmina Reza, qu'il a mise en scène ici au Théâtre Montparnasse, avec Olivier Saladin et Olivier Broche.
Il lui a été remis par Robin Renucci, rappelant que l'homme vient d'une Normandie de gares modestes où la tendresse n'est jamais naïve, l'humour jamais méchant. Les cabossés y deviennent des poètes. Il a cité tous les domaines où le comédien a exercé ses talents avant de faire du théâtre, la chanson, la littérature, la radio et s'est affirmé être très heureux de le retrouver en Arnolphe cet été devant les pierres brûlantes de Grignan. Il mettra en effet en scène L’école des femmes de Molière lors des fêtes nocturnes.
On aurait pu un instant penser qu'ils nous avaient préparé un duo de claquettes. François Morel lui a répondu en rimes, dans un magnifique phrasé d'alexandrins, avouant se sentir victime du syndrome de l'imposteur, maniant le second, voire le troisième degré avec une virtuosité inégalable, affirmant qu'il ne serait rien sans ses partenaires, en premier lieu les auteurs, s'excusant d'être atteint de la déformation professionnelle de s'exprimer en vers, … laquelle ne va pas s'arranger avec le rôle que Robin Renucci lui fera endosser du 22 juin au 23 août à Grignan.
Le Prix du Brigadier des Arts de la Scène 2025 a été remis à Nils Zachariasen pour l'ensemble de sa carrière en tant que régisseur général et décorateur pour l’ensemble de sa carrière.
Formé au Conservatoire d’art dramatique à Rouen, puis à l’ENSAT de la rue Blanche il a travaillé comme scénographe ou accessoiriste avec, impossible de tous les citer, Jean-Louis Barrault, Stéphane Hillel, Didier Long, Jean-Luc Moreau, Alain Sachs, Laurent Terzieff… et également François Morel.
Dominique Dimey (une interprète exceptionnelle dont il ne faut pas manquer les spectacles) en a fait un éloge sensible qui provoqua sourire (sans doute heureux) et haussements de sourcils (sûrement d'étonnement) sur le visage de ce grand timide. Elle a insisté sur son art de la chine dans la création d'accessoires et pour inventer ce qui ne peut s'inventer et son humilité le poussant à répondre aux compliments par c'est trois fois rien.
Conquis, le public applaudit tout autant la remettante que le lauréat qui frappa - je le cite- les trois coups de la joie. Ensuite, Avec une élégance qui le caractérise, il sortit de sa poche quelques bricoles dont on compris que c'étaient des brigadiers miniatures, dont il accrocha un exemplaire à la boutonnière de chacun de ses camarades récompensés.
Quelle belle idée d'avoir conçu de ses mains en quelque sorte un prix dans le prix et comme ce serait heureux de faire perdurer ce geste les années prochaines !
Danièle Lebrun, sociétaire de la Comédie-Française, reçut un Brigadier d'honneur pour l'ensemble de sa carrière, que lui a remis Catherine Salviat, elle aussi sociétaire de la maison de Molière, avec une émotion difficile à maitriser.
Elles se sont rencontrées à la télévision en 1973 dans Les Nouvelles Aventures de Vidocq qui permis à la baronne de Saint-Gély de se lier d'amitié avec Sophie. Célébrant le talent de Danièle à se glisser dans chacun de ses (nombreux) rôles elle souligne tu les as tous joués … avec charme et aura. Bonne fête !
Cette éternelle étonnée sembla davantage surprise de ce voeu que de la réception de la perche qui, fit-elle remarquer n'aurait pas dû mentionner son nom en doublant la lettre L. Bredouillant quasiment qu'on a besoin d'un auteur même pour les remerciements elle commença à apprécier pleinement la situation : On m'a jamais fêté ma fête de ma vie, ignorant le 11 décembre.
On a du mal à admettre (mais c'est évidemment exact) son point faible ne jamais avoir osé téléphoner à un metteur en scène pour demander un rôle. J'aurais pu mieux faire semble-t-elle croire alors que sa carrière est d'une richesse insensée depuis Molière à Tchekhov et Shakespeare en passant par des auteurs comiques comme Labiche, Feydeau, Marivaux, des classiques tout autant que des contemporains : Jean Anouilh, Ionesco, Mishima, Oscar Wilde, Durenmatt, Jean-Luc Lagarce… sans compter le cinéma.
Elle nous régala de ses confidences qui ont captivé l'attention dans la salle comme sur le plateau. Elle nous raconta pourquoi son talent à faire rire son entourage l'a poussée à jouer, alors que, malgré le succès, la jeune fille ne voulait pas monter sur les planches. Elle accéda quand même à la demande de sa famille de lire à 10 ans une légende corse qui lui provoqua des cauchemars abominables.
Une anecdote en enchaina une autre. Elle nous fit revivre sa première audition avec Claude Autant-Lara pour Le blé en herbe. Elle ne fut pas prise mais le réalisateur lui donna un texte à travailler avec son frère et la poussa à s'inscrire au conservatoire. On aurait pu la suivre toute la journée tant elle est passionnante et … toujours autant pétillante. Quand on songe qu'elle ne voulait pas jouer, étant davantage tentée par une profession plus "dramatique" comme pilote ou torero ! Comme elle nous aurait manqué !
Elle s'adressa passionnément à sa petite fille : Mathilde, j'espère que tu auras plus de culot que moi. Danièle fut merveilleuse. Nous l'avons très chaleureusement applaudie.
Le dernier brigadier a été remis par Karen Taïeb, adjointe à la Maire de Paris à Jean-Claude Grumberg, auteur et dramaturge, pour l'ensemble de son œuvre. Sa nouvelle pièce Dans le couloir sera créée au Théâtre Hébertot en janvier 2026, dans une mise en scène de Charles Tordjman, avec Christine Murillo et Jean-Pierre Darroussin.
Il a évoqué avec son humour bien à lui, ses débuts au théâtre quand il était régisseur des spectacles de Jacques Fabbri et qu’on lui avait demandé de remplacer sans aucune répétition un acteur absent. Il nous a ému et fait rire aux larmes en nous racontant sa volonté d'en faire le moins possible, se vantant d'avoir la vocation de ne rien faire.
Ses souvenirs sont savoureux car il nous les raconte avec l'art qui caractérise son sens des dialogues : Es-tu un feignant ou la moitié d'un ? provoqua le déclic. Il se senti autorisé à écrire en voyant que Ionesco et Beckett ont inventé une langue. C'était une époque où on pouvait écrire des pièces avec 50 personnages.
Il ne censure pas son esprit critique, regrettant que les gens qui font du théâtre sont trop occupés pour lire des pièces. C'est pourtant ce qu'il fit. Et comme ses pièces eurent du succès il est devenu bourreau de travail. Pour un feignant j'ai loupé ma vie a-t-il conclu avec une ironie mordante, ajoutant que ça a tenu à peu de choses. Il faut dans le malheur avoir de la chance.
La standing ovation était méritée pour lui, comme elle le fut pour Danièrel Lebrun. S'il ne fallait retenir que l'essentiel, ce serait la citation de Jean Cocteau par David Roussel, le président de l'ART : Il n'y a pas d'amour, il n'y a que des preuves d'amour. Et l'injonction de Jean-Claude Grumberg : N'oubliez pas d'être heureux !
En regardant les photos que j'ai prises ce matin je remarque un visage encadré entre deux rideaux dans le fond de la scène. J'ai reconnu Pierre Cordier, l'attaché de presse de la cérémonie, veillant à son bon déroulement en toute discrétion, comme tant d'autres restant dans l'ombre mais sans qui le théâtre ne fonctionnerait pas. Qu'il en soit remercié.















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