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La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes. A condition de cliquer doucement sur la première photo, vous pouvez faire défiler toutes les images en grand format et haute résolution, ce que je vous conseille de faire avant d'entreprendre la lecture des articles abondamment illustrés.

dimanche 13 octobre 2019

Sauveur et Fils Saison 5, de Marie-Aude Murail

Le club des amateurs de Sauveur et Fils sera heureux d'apprendre la sortie de la Saison 5 dans lequel Marie-Aude Murail est toujours très engagée à défendre l’égalité homme/femme mais aussi la vie si difficile des agriculteurs.

Le plus terrible c’est le suicide dans le monde agricole même si je connais cette triste réalité. Par contre j'ai découvert, horrifiée, la mort des vaches (p. 215) en raison de la négligence de ceux qui jettent des canettes sur les talus : La faucheuse les déchiquette en petits morceaux, et après, ça se retrouve dans nos champs et puis dans le fourrage pour nos bêtes. Ces petits bouts de métal coupants, ça leur troue la panse, ça leur déchire les intestins, ça peut même atteindre la membrane du cœur. C’est la troisième vache qu’on perd cette année, et celle-là allait vêler. On n’a pas besoin de ça, en plus du reste. Le reste, c’était deux suicides d’agriculteurs dans la région en un mois.

Elle continue aussi de dénoncer ceux qui utilisent les réseaux sociaux pour nuire à autrui et elle a raison de souligner qu'on ne peut tout de même pas injurier impunément. On peut obliger les opérateurs à lever l’anonymat, et les peines encourues laissent rêveur. Jusqu’à 45 000 € d’amende, et même une peine de prison, si les insultes sont à caractère homophobe ou raciste (p. 264).

Elle réitère les conséquences de l’usage du portable sur un enfant très jeune. Je ne suis pas surprise des troubles autistiques chez des enfants surexposés comme ce petit Maxime (p. 247). Les troubles sont réversibles si on agit à temps. Plus tard (p. 242) on assistera presque en direct à un accident mortel causé par la consultation d'un message téléphonique en conduisant. Néanmoins le psychologue semble un peu perdu dans toutes les pathologies. On a la confirmation dans cette saison de son caractère superstitieux. A ma grande stupéfaction, il ira même jusqu’à faire un quimbois (p.197).

L'humour demeure néanmoins et on découvrira que la clientèle du psychologue semble évoluer, suite à des recommandations d'un employé de Jardiland qui le conseille en tant que comportementaliste animalier.

On apprend qu’un chat repère instinctivement la détresse humaine via les phéromones que nous émettons et nous réconforte grâce aux vibrations réparatrices de son ronronnement. L'animal joue donc un rôle de "soutien émotionnel" ... comme dans L'ami, le dernier roman de la New-Yorkaise Sigrid Nunez, devenue un véritable phénomène littéraire outre-Atlantique.

L'alimentation devient un thème important. Le jeune Lazare penche de plus en plus vers une alimentation excluant la viande. Et Marie-Aude aborde un thème jusqu’à maintenant très peu traité en littérature, celui de l’addiction au sucre. Elle propose même aux lecteurs de répondre à trois questions pour vérifier le niveau éventuel de leur trouble (p.171) sur le niveau de consommation, leur difficulté à se limiter, et surtout le besoin d'en consommer en dehors des repas.

Elle précise qu’il est très difficile de se débarrasser d’une mauvaise habitude, pas parce qu’elle est mauvaise, mais parce qu’elle est habituelle (...) mais très judicieusement elle nous donne un "truc" en suggérant de remplacer une habitude que par une autre (de préférence moins nocive).

On le sait, elle s’inquiète aussi des troubles de genre. Elle aborde donc le dysphorique de genre inquiétant d’une réassignation sexuelle. Marie-Aude a mis d’elle même dans ce roman (à travers les problèmes de grossesse), et s’identifie sans doute à Sauveur lorsqu’il explique ce qu’est la sublimation à Eliott : on renonce à changer de sexe et on devient écrivain (p. 187).

Dans ce cinquième opus chaque enfant de la famille recomposée tente de prendre sa place. Leur histoire se tisse en filigrane des faits de société chers à l'auteure qui continue à les creuser.

Marie-Aude Murail nous offre un roman très social, complètement en phase avec les inquiétudes qui concernent de plus en plus de lecteurs. Faut-il y voir une conséquence de la crise ... mais il est souvent question de budget et du coût des séances.

Etant une lectrice attentive j'ai relevé une erreur (sans nul doute un clin d'oeil de Marie-Aude) : il n'y a pas de salon de thé qui s'appelle Le Loir dans la théière à Orléans. C'est plutôt au Piano dans la théière que Louise va donc retrouver ses copines. Mais quand elle viendra rue des Rosiers à Paris elle pourra y déguster une de leurs fameuses tartes au citron meringuées.

Un loir ... un hamster ... on reste dans la même famille. Et si vous voulez lire les autres billets consacrés à Sauveur et Fils, c'est ici.

Sauveur et Fils Saison 5, de Marie-Aude Murail, Ecole des loisirs, septembre 2019

samedi 12 octobre 2019

À crier dans les ruines de Alexandra Koszelyk

Je me souviens, écrivait Louis Aragon, en 1929 dans son Poème à crier dans les ruines.

Alexandra Koszelyk n'est jamais allée à Tchernobyl, mais le titre de son livre, emprunté au poète, est d'une grande justesse.

On parle de Tchernobyl. On devrait plus précisément citer le nom de Pripriat, car c'est dans cette petite ville qu'était implantée la centrale nucléaire qui faisait la fierté de l'URSS. Jusqu'à la catastrophe de 1986 que tout le monde a en tête, même ceux qui sont nés depuis. Il y a des événements dramatiques qui s'impriment dans la mémoire collective pour l'éternité.

Pourtant, à l'inverse de l'événement du "11 septembre" dont chacun se souvient comme s'il l'avait vécu intimement (en raison de la puissance médiatique des images) l'explosion de Tchernobyl n'a pas été comprise immédiatement comme un drame. Les autorités soviétiques ont tenté de se taire, puis se sont voulues rassurantes quand les pays scandinaves ont lancé l'alerte, plusieurs jours après, constatant des taux de radioactivité anormalement élevés dans l'air.

Pripiat est une ville surgie du néant en 1970, en République socialiste soviétique d'Ukraine. Elle se trouve à 3 km de la centrale nucléaire dite de Tchernobyl et à une dizaine de kilomètres au nord de la ville de Tchernobyl.

On a voulu nous faire croire que le "nuage radioactif" comme on le désigna alors était resté stationnaire et n'avait pas franchi les frontières mais force est de constater que le nombre de cancers de la thyroïde a fait un énorme bond dans notre pays, et que ce n'est sans doute pas une anomalie statistique.

En tout cas, est-ce une conséquence de l'omerta si peu de personnes ont écrit sur le sujet ... ?  Il y a eu  La supplication de Svetlana Alexievitch en 1997 et plus récemment La zone, en 2016, de Markiyan Kamysh qui tous deux, de mon point de vue provoquent une fascination dérangeante.

A l'inverse, son roman n'actionne pas de ressort pathologique, tout en étant bouleversant, et révèle une vraie auteure. D'abord parce que c'est une véritable fiction qu'elle nous propose puisqu'elle n'est pas allée en Ukraine (et ce n'est pas un reproche). Et parce que sa construction s'appuie sur des mythes et des légendes.

La littérature est au coeur de son activité professionnelle puisqu'elle enseigne le français, le latin et le grec ancien auprès de collégiens, ce qui n'est pas une mince affaire. J'imagine néanmoins quelle pression écrire un premier roman a représenté, et c'est un soulagement d'apprécier ce roman dont l'écriture est superbe, même si ce n'est pas une grande surprise pour moi parce que je connais un peu Alexandra et que je n'ai jamais douté de son talent.

Ce qui est très réussi c'est qu'elle soit parvenue à écrire en quelque sorte sur ses origines. L'Ukraine est le pays de ses grands-parents et elle s'est interrogée sur la question des racines (le sujet tracasse beaucoup de personnes y compris celles qui ne sont pas parties de si loin) quand elle est liée à l'exil, surtout s'il est provoqué par une catastrophe, et qu'il s'accompagne de secret.

Elle a construit autour une (très belle) histoire d'amour, entre Lena, contrainte de suivre ses parents en France et Ivan, obligé de rester sur place. La dialectique est simple entre perdre ses racines ou perdre la vie. Deux visions s'opposent, cette de la fuite pour se reconstruire ailleurs et celle de la résistance, en faisant le pari que la nature triomphera. Entre les deux, des milliers de kilomètres et le silence puisqu'on fait croire à Léna qu'il n'y a aucun survivant. Les deux adolescents sont séparés. Ce n'est pas pour autant que Léna oublie, et le lecteur apprendra qu'Ivan a trouvé un moyen pour entretenir sa mémoire.

La zone de Pripiat est devenue un spot touristique. J'ai vérifié comment on "faisait l'article" en promettant de "voyager sans stress", et que la découverte de la forêt rousse fait partie des attractions (c'est le mot employé) à ne pas manquer. Tout est envisageable, y compris de déjeuner dans la cantine des employés de la zone d'exclusion (et qu'on peut même obtenir un repas végétarien sur demande).

On doit, tout de même, signer deux documents, confirmant que l'on décharge la zone d'exclusion de Tchernobyl et les agences de voyages si nos effets personnels sont contaminés ou si notre santé se détériore, ce qui peut arriver durant ou après la visite, est-il présidé même si on nous promet qu'on recevra une dose de rayons inférieure à celle d'une radiographie. Léna, devenue adulte, signera un tel document, évidemment lorsqu'elle entreprendra le voyage vingt ans plus tard.

Si le roman d'Alexandra est réaliste il n'encourage aucunement à entreprendre un tel pèlerinage. On ressent au contraire la douleur de Léna de constater que sa terre natale est devenue une attraction. L'image de la grande roue (p. 20) sur laquelle aucun enfant n'a jamais eu l'occasion de monter est représentative du désarroi que l'on partage avec elle.

La catastrophe n'est pas le sujet du livre, même si la couverture rend hommage aux 900 000 liquidateurs qui ont oeuvré pour décontaminer au maximum. On comprendra à la fin de notre lecture la signification des coquelicots qui se dressent entre leurs têtes masquées.

Outre les légendes et les mythes fondateurs le roman est émaillé de multiples références littéraires que l'on savoure car elles arrivent à point nommé.

Et puis il y a le personnage de la grand-mère, Zenka, dont la mémoire jouera un rôle important. A crier dans les ruines est un roman que l'on a envie de partager, mais surtout pas de raconter. Alors que je vous laisse découvrir si la nature et l'amour triomphent, ... et si on peut en quelque sorte renouer avec ses racines.

Vous pouvez aussi bien sûr suivre Alexandra sur son blog Bric à Book où elle continue à proposer chaque semaine un exercice d’écriture.

À crier dans les ruines de Alexandra Koszelyk,  Aux forges de Vulcain
Finaliste du prix Stanislas.
Sélection Jeunes Talents 2019 des librairies Cultura.

vendredi 11 octobre 2019

Le bal des folles de Victoria Mas

La couverture de ce premier roman, Le bal des folles, me rappela aussitôt le film de Stéphanie Di Giusto, La danseuse, racontant l'histoire de Loïe Fuller (magnifiquement interprétée par Soko), née dans le grand ouest américain que rien ne destinait à devenir la gloire des cabarets parisiens de la Belle Epoque et encore moins à danser à l’Opéra de Paris.

Cachée sous des mètres de soie, les bras prolongés de longues baguettes en bois, Loïe réinventa son corps sur scène. Les efforts physiques lui brisèrent le dos, et les éclairages brûlèrent ses yeux, mais quel génie...

Victoria Mas restaure l'histoire d'un étrange bal qui se tenait, chaque année, à la mi-carême.  Le temps d’une soirée, le Tout-Paris venait s’encanailler sur des airs de valse et de polka en compagnie de femmes déguisées en colombines, gitanes, zouaves et autres mousquetaires, réparties sur deux salles, d’un côté les idiotes et les épileptiques ; de l’autre les hystériques, les folles et les maniaques. Ce bal était en réalité l’une des dernières expérimentations de Charcot, désireux de faire des malades de la Salpêtrière des femmes comme les autres. Parmi elles, Eugénie, Louise et Geneviève, dont le lecteur découvre le parcours heurté.

Déjà couronné de trois prix, repéré comme Talent Cultura (avec deux autres romans de la sélection des 68, A crier dans les ruines et Ceux que je suis), ce livre étonnant nous plonge dans la difficile condition féminine du XIXe siècle.

L'auteure décrit la Salpétrière sous un angle inédit. Comment croire que le cadre bucolique de cet hôpital était déjà depuis deux siècles le théâtre de tant de souffrance (P. 101) ... Pour une parisienne il n'existe pas pire sort que d'être envoyée au sud-est de la capitale (...) d'abord les pauvres, les mendiantes, les vagabondes, les clochardes qu'on sélectionnait sur ordre du roi. Puis ce fut au tour des débauchées, des prostituées (...) les folles, les séniles, les violentes (...) jusqu'à ce que, au XVIII°, par éthique ou par manque de place, seules les femmes atteintes de troubles neurologiques furent désormais admises.

On s'en doutait, mais il est terrible d'en avoir la certitude : libres ou enfermées les femmes n'étaient en fin de compte en sécurité nulle part (p. 102). Victoria Mas nous dresse un bref mais très intéressant historique des pratiques médicales jusqu'à l'emploi de l'hypnose par Charcot à la moitié du XIX°.

Les histoires de Louise, Geneviève, Eugénie et Thérèse sont terribles même si le frère d'Eugénie est plus empathique et plus bienveillant que celui de Camille Claudel, à qui on pense inévitablement. Les pères sont épouvantables de misogynie, les mères sont souvent des coquilles vides. On est épouvanté des règles de cette société même si la nôtre n'est pas parfaite.

Je ne garderai pas de ce roman un souvenir impérissable car il relève pour moi davantage du documentaire. Il est cependant très intéressant à découvrir et m’incite à une autre interrogation : comment “soignait-on” les hommes atteints de folie ?

Le bal des folles de Victoria Mas, chez Albin Michel et Prix Première Plume

jeudi 10 octobre 2019

N’écoutez pas Mesdames, de Sacha Guitry, mise en scène par Nicolas Briançon

Beaucoup de spectateurs viennent voir N’écoutez pas Mesdames au Théâtre de la Michodière pour Michel Sardou. Ils ont raison, c'est un immense acteur qui, sans dominer ses partenaires, tient la scène haut la main pendant toute la durée de la représentation.

C'est néanmoins pour Eric Laugerias que j'avais programmé ce spectacle dans mon agenda parce que j'avais beaucoup aimé son interprétation cet été à Avignon dans Beaucoup de bruit pour rien, mis en scène par Salomé Villiers et Pierre Hélie.

Et aussi dans le (double) récital de chansons de Serge Reggiani qu'il interprétait au Chien qui fume. Il est tour à tour comédien, auteur, producteur, metteur en scène, chanteur, parfois plusieurs à la fois.  Ils sont finalement assez semblables Michel et lui ...

Dans cette comédie Daniel Bachelet (Michel Sardou) découvre que sa femme n’est pas rentrée de la nuit pour la seconde fois... Dès lors qu’il a l'ombre d'un doute sur une éventuelle tromperie de son épouse, il envisage sérieusement le divorce et, finalement, lui demande de s’en aller. Aussitôt Valentine, sa première épouse accourt pour le reconquérir. L'intrigue se noue dans un chassé-croisé de malles pour se terminer dans un enchainement de rebondissements !



La présence de Michel Sardou sur la scène (pas plus que celle de Nicole Croisille) n'est pas un coup médiatique. Il avait joué il n'y a pas très longtemps sur cette même scène de La Michodière en 2015 au côté de Marie-Anne Chazel une autre comédie, Représailles, d'Éric Assous.

Il assume totalement le rôle principal de N’écoutez pas, Mesdames où il est constamment sur scène, sans en occuper le devant au détriment de ses partenaires. Et il faut souhaiter que plusieurs autres rôles suivront (après la tournée prévue pour la pièce à partir de septembre 2020 en France, Suisse et Belgique).

Entre Michel et le théâtre l'histoire d'amour est ancrée très loin. C'est un enfant de la balle. Son grand-père Valentin Sardou était comédien, comme son père Fernand Sardou, et sa mère, Jackie Sardou. Un de ses fils, Davy Sardou, a suivi le même chemin. Ils sont monté ensemble sur les planches pour L'Homme en question, de Félicien Marceau, aux côtés de Brigitte Fossey, au Théâtre de la Porte Saint Martin dont il était alors le propriétaire. Il ne peut qu'être à l'aise sur les planches et particulièrement à La Michodière où il a (aussi) déjà joué et où son beau-père, François Périer, se produisait régulièrement.

Il a choisi une comédie par excellence car Sacha Guitry était un orfèvre en matière de dialogues. Certes sa misogynie pourrait être jugée impolitiquement correcte aujourd'hui mais la fin rassurera tout le monde. Seule la première injonction "n'écoutez pas mesdames" a été vilipendée par le public le soir de ma venue. On comprend très vite que c'est une façon de parler.

Il endosse avec aisance le rôle principal, créé par Sacha Guitry lui-même en 1942, au théâtre de la Madeleine. C'est une comédie et Nicolas Briançon la met en scène avec toute l'énergie dont il sait faire preuve, et qu'il a démontrée il y a quelques mois et dans ce même théâtre dans Le canard à l'orange.

Tous les comédiens sont excellents dans leur rôle. Eric Laugérias est un commissionnaire si crédible qu'on croirait que c'est son métier. Nicole Croisille est parfaite dans un rôle quasi sur mesure d'ancienne modèle de Toulouse Lautrec.

Ma seule réserve concerne le décor, conçu par Jean Haas, et que nous avons connu plus imaginatif. La scène semble encombrée, sur deux étages, d'un capharnaüm qui ne s'accorde pas si bien que ça avec les profession du personnage principal, antiquaire. Les deux épouses (Lisa Martino et Carole Richert) rivalisent comme de bien entendu et notre coeur balance entre les deux.
N’écoutez pas Mesdames, de Sacha Guitry
Mise en scène par Nicolas Briançon
Avec Michel Sardou, Nicole Croisille, Lisa Martino, Carole Richert, Patrick Raynal, Eric Laugérias, Laurent Spielvogel, Michel Dussarrat, Dorothée Deblaton
Décorateur Jean Haas
Costumier Michel Dussarrat
Lumière Jean-Pascal Pracht
Musique Gérard Daguerre
Photos de scène Céline Nieszawer
Au Théâtre de la Michodière, 4 Bis Rue de la Michodière - 75002 Paris
Depuis le 12 septembre 2019
Prolongations jusqu'au 9 février 2020 !
Du mercredi au samedi à 20h
Matinées les samedis à 16h30, les dimanches à 15h30

mercredi 9 octobre 2019

Donne-moi des ailes le film de Nicolas Vanier

Le Rex de Chatenay-Malabry avait organisé une avant-première du film, Donne-moi des ailes, en partenariat avec le Lions Club, au profit de l'association "Agir pour la Lecture" le dimanche 29 septembre à 14h.

Christian, scientifique visionnaire du Muséum d'histoire naturelle, étudie une espèce d'oie en voie de disparition. Il prend un congé sans solde pour suivre l'éclosion d'une vingtaine d'oiseaux avec pour objectif, malgré la désapprobation de son supérieur hiérarchique, de leur montrer une voie migratoire qui éviterait les aéroports, les chasseurs, les zones de pollution lumineuse qui sont autant de dangers mortels pour ces oiseaux.
Pour son fils, adolescent obnubilé par les jeux vidéos, l’idée de passer des vacances avec son père en pleine nature est un cauchemar. Pourtant, père et fils vont se rapprocher autour de ce projet fou.

Le sujet traité par Nicolas Vanier n’est pas nouveau. Je me souviens de L'Envolée sauvage (Fly Away Home), un film américain réalisé par Carroll Ballard, sorti en 1996 dans lequel une petite fille guidait des oies derrière son ULM. Et bien sûr, plus près de nous Le Peuple migrateur de Jacques Perrin en 2001.

Le phénomène d'imprégnation des oiseaux (qui reconnaissent pour parent le premier animal ou être humain qu'ils voient au moment de l'éclosion) est connu. Il n'empêche que le film de Nicolas Vanier apporte une dimension supplémentaire.

C'est le récit d'un combat écologique inspiré d'une histoire vraie, celle de de Christian Moullec, pionnier du vol en ULM avec les oiseaux et actif défenseur d'un projet pour réintroduire l’oie naine dans la nature. Le réalisateur a malheureusement raison d'insister à la toute fin sur la disparition de 420 millions du ciel européen ces trente dernières années. Il précise  que les oies naines sont extrêmement menacées. On s’achemine vers des chiffres encore plus catastrophiques dans les années à venir. Les études actuelles montrent qu’entre le réchauffement climatique et l’effet des pesticides, près de deux tiers des oiseaux sont en danger et il n’est pas illusoire de penser à une éradication totale des espèces. Comment concevoir qu’un matin, plus aucun oiseau ne chante ? Va-t-on continuer à danser sur le bateau sans se soucier de la disparition de la faune et l’assèchement des ressources ? 

Il rappelle enfin ce proverbe indien que nous mettons insuffisamment en pratique : Et pourtant nous n'héritons pas de la terre de nos ancêtres. Nous l'empruntons à nos enfants.

Le scénario se double d'un autre message que celui de la sauvegarde d'une espèce animale, ce que le personnage ne prétend pas d'ailleurs avoir réussi car rien n'est jamais définitivement gagné. L'essentiel du film est contenu dans le titre, que l'on pourrait décliner avec d'autres formules : ne baisse jamais les bras, à deux on est plus fort, etc...

Le film raconte bien plus. Comment un ado, plutôt antipathique, égocentré sur des plaisirs immédiats, accro aux écrans, va se passionner pour une cause, s'ouvrir aux autres, mener un projet jusqu'au bout. Il interroge sur la naissance d'une motivation et surtout sur les ressorts de l'attachement, celui des animaux mais aussi celui des membres d'une cellule familiale, et même d'une communauté désireuse de préserver son environnement. C'est aussi un hommage à la solidarité entre les générations, les populations et différents milieux et l'histoire de la réconciliation d'une famille qui se reconstruit.

L'interprétation est excellente. Avec Jean-Pierre Rouve (Christian) qui s'est beaucoup impliqué et qu'on croirait avoir été ornithologue toute sa vie. Avec Mélanie Doutey (Paola) en mère inquiète mais complice de son fils Thomas (Louis Vazquez) l'ado éreintant qui révèle un fort potentiel en plus d'une bouille attachante. Et puis aussi Julien (Grégori Baquet) que l'on connait bien au théâtre, le nouvel ami de Paola, un compagnon impliqué (... ah la scène du chasseur...), un type très bien qui finira par s'en aller discrètement de lui-même (... ah son départ d'une rare élégance avec un mot signé Paul puisque Christian se trompe sans cesse en le désignant), et Lilou Fogli (Diane) la journaliste ultra connectée.

Nicolas Vanier aime filmer les grands espaces. Il l'avait notamment démontré en 2013 avec Belle et Sébastien. Cette fois il va plus loin, profitant des nouveaux moyens techniques comme les drones (mais il emploie aussi l'hélicoptère) pour offrir aux spectateurs de magnifiques images, extrêmement stables. Les propos du film sont d'autant plus vrais : On avance technologiquement mais écologiquement on recule drôlement.
On retient la leçon. Les routes migratoires empruntées depuis des millénaires par les oies naines ne sont plus viables désormais. Il y a sur leur route une quantité d’obstacles : le manque de nourriture sur leur parcours, la pollution lumineuse, les dangers des aéroports ou les zones de chasse non contrôlées. Et quand une espèce disparaît, c’est malheureusement irréversible. 

J'ai malgré tout deux reproches à faire à Nicolas Vanier. D'abord sur l'annonce qu'il place à un mauvais moment. Les paroles du père m'ont semblé inappropriées à faire à un enfant sur un lit d'hôpital. Ce n'était ni le moment ni le lieu. Il s'ensuit d'ailleurs une erreur dans la chronologie des opérations puisqu'il annonce une action (mais je ne vous dirait pas laquelle) qui finalement n'aura pas lieu.

Ensuite sur la présence d'une oie bernache dans le lot puisqu'il semblerait que ce soit un erreur lourde de conséquences que de mélanger les espèces. Bien entendu on pense à la figure du vilain petit canard) et on pardonne cette aberration écologique près. Il faut prendre le film pour ce qu'il est aussi, un conte.

Enfin on pourrait aussi estimer que l'ampleur du trajet n'est pas plausible. pas très réaliste. Repousser d'un cri un chat sauvage, survivre à un orage au-dessus de la mer du Nord, ne jamais se nourrir (même si un être humain peut résister trois semaines, sans doute pas en produisant de tels efforts), la question de l'absence d'argent pour régler le carburant car il est impossible de l'obtenir systématiquement gratuitement ou en le dérobant. Le scénario n'est pas totalement plausible et empêche une adhésion entière même si le môme tombera (aucun être humain ne résiste au-delà de trois jours sans boire). Au moins a-t-il évité le piège d'une arrivée en fanfare après avoir démontré que les oies avaient peur de l'être humain.

On prend aussi plaisir à reconnaitre un endroit où l'on est déjà allé, comme pour moi les falaises d'Etretat (inattendues puisqu'elles ne sont pas sur le trajet marqué en rouge et censé être le circuit d cela migration).

En tout cas ce sont de vrais oiseaux, éclos pour les besoins du tournage, que nous suivons et il faut louer le colossal travail de préparation. Nicolas Vanier a expliqué que l'équipe a vécu au rythme de leur vie, sans décider le moment de leur naissance, la première fois qu'elles ont volé, ni les autres moments où elles avaient envie de prendre de l'altitude. Ils ont dû être prêts pour elles, réalisant en quelque sorte un film en direct, une fiction qui, en même temps, est une réalité.

Il souligne aussi qu'il n'aurait pas pu faire ce film sans qu’il soit accompagné d’une opération menée avec Allain Bougrain-Dubourg, la Ligue pour la protection des Oiseaux, le Conservatoire national du Littoral, le Muséum d’Histoire Naturelle et le ministère de l’Éducation Nationale.

Ce film est à voir absolument. Il donne du punch et puisse-t-il réactiver les énergies écologiques. 

Donne-moi des ailes le film de Nicolas Vanier
Avec Jean-Paul Rouve, Frédéric Saurel, Lilou Fogli, Mélanie Doutey, Louis Vazquez ...
Bientôt au Rex de Chatenay-Malabry, au Sélect d'Antony et dans toutes les (bonnes) salles.
Photo Copyright SND

mardi 8 octobre 2019

Les pâtes à l'ail de et avec Bruno Gaccio et Philippe Giangreco

Si on ne m'avait pas poussée je n'aurais pas spontanément été voir un spectacle annoncé par une affiche aussi fade (elle figure à la fin de l'article) et qui laisserait croire que le spectacle sera monotone.

La pièce avait pourtant connu un certain succès à sa création à Lyon en mars dernier.

Deux hommes, amis d’enfance, pas encore vieux mais plus vraiment jeunes se réunissent chaque mois autour du même plat depuis des décennies pour refaire le monde et le point sur leurs existences. Mais ce soir l’un d’eux veut que l’autre lui rende le plus grand service qu’un homme peut demander à un autre, lui éviter la déchéance, la dépendance, l’oubli. Tandis que l’un plaide son cas avec un humour noir foncé, l’autre célèbre la vie, l’amitié, la sexualité. Les deux dévoilent leurs faiblesses, leurs failles, leur amour pour la vie et leurs proches. 

Le pitch -comme on dit dans le jargon– ne m'avait pas emballée davantage et un enchaînement de contretemps m'avaient découragée.

J'ai fait taire toutes mes réticences pour donner sa chance à ces Pâtes à l'ail et bingo j'ai été conquise.

Par les dialogues dont les enchaînements sont maîtrisés pour surprendre le spectateur jusqu'au bout. Par l'audace des auteurs qui ne renoncent jamais à faire rire sur un sujet grave. Par le jeu des comédiens qui font oublier que nous sommes au théâtre. Par cette idée très astucieuse de passer à l'italien lorsque les deux copains se disputent ou quand l'émotion est trop forte. L'ensemble respire le vrai à un bémol près, l'apparente excellente santé de Vincent (Philippe Giangreco) dont la stature est incompatible avec la maladie mais c'est un détail et on ne pouvait pas lui demander de perdre autant de poids que Joaquin Phoenix pour tourner Joker.
Ils ont écrit cette pièce à trois mains (les comédiens et leur metteur en scène Jean-Carol Larrivé ci-dessus entre Bruno et Philippe), et ils ont eu bien eu raison de mettre tous, comme on dit, les mains à la pâte même si on pouvait supposer que Bruno, humoriste, scénariste et producteur de télévision, était tout à fait capable de le faire seul. Le texte est un savant dosage de répliques mordantes ou ironiques et de pensées philosophiques très simples mais fort justes. Par exemple quand Carlo (Bruno Gaccio) se fait traiter d'Abbé Pierre des coups d'un soir par Vincent, il se défend en faisant remarquer qu'un grand amour commence toujours par un premier jour. Il dira plus tard qu'un match n'est perdu que si on ne le joue pas. Et cette réplique qu'on aura tous envie de s'approprier : je ne mentais pas, j'étais flou.

Chacun a ses fêlures. La santé chez Vincent. La vie affective chez Carlo qui ne sait pas reconnaître le sentiment amoureux en lui. Ils ne revendiquent aucun héroïsme et pourtant sont capables de faire beaucoup au nom de l'amitié. C'est souvent cliché mais ça fonctionne. Et j'ose les paraphraser en vous promettant que votre prochaine soirée parfaite sera celle de demain si vous allez les voir.
Je leur souhaite un succès de même ampleur que la chanson Tu vuo' fa' l'americano (Toi, tu veux faire l'Américain) écrite en 1956 en napolitain par Nicola Salerno dont les paroles emballèrent Renato Carosone qui en composa très vite la musique en combinant le swing et le boogie-woogie. Il la chantait en jouant du piano. Bruno Gaccio a choisi la guitare et c'est parfait.
Je ne raconterai pas la fin mais je peux vous donner le secret de Carlo pour réussir leur recette fétiche et donner ce goût si particulier aux pâtes à la napolitaine. Il faut les cuire al dente et pas comme le font les Français, même si il n'y a pas mort d'homme à louper la cuisson. Ce qui donne ce goût si particulier au plat ce sont les lamelles d'ail ultra fines et dorées dans l'huile
Les pâtes à l'ail
De Bruno Gaccio, Philippe Giangreco et Jean-Carol Larrivé
Avec Bruno Gaccio et Philippe Giangreco
Du jeudi au samedi à 19 heures
Jusqu'au 31 décembre 2019
Théâtre La scène Parisienne

lundi 7 octobre 2019

Alice et le maire, le second film de Nicolas Pariser

J'attendais beaucoup du film Alice et le maire réalisé par Nicolas Pariser dont c'est le second long métrage. Cette histoire de personnage politique qui se sent vide après trente ans de vie politique m'intéressait. Qu'on décide de lui adjoindre une jeune et brillante philosophe, Alice Heimann, pour tenter de remédier au problème me semblait un excellent (et plausible) point de départ. Mais j'ai été déçue.

Le film a été tourné d'aout à octobre 2018 dans une très grande ville, Lyon en l’occurrence, que l’on reconnaît parfaitement, ce qui renforce le scénario en terme de crédibilité.

Le contraste entre le faste des décors et la vacuité des décisions est voulu. D’ailleurs la caméra n’est jamais complaisante. Les bureaux sont le plus souvent vides et on ne peut pas dire que les employés croulent sous les dossiers. Ils sont certes occupés mais surtout pour remporter des batailles ... de communication.

La seule personne à être consciente du désastre, et c’est à mettre à son crédit, c’est Paul Théraneau (Fabrice Luchini) le maire, socialiste (la ville de Lyon est dirigée par un maire socialiste depuis) qui semble épuisé, par des années de responsabilité à la tête d’une machine qui désormais tourne dans le vide.

Arrive Alice (Anais Demoustier) qui n'est pas au pays des merveilles et en qui on place beaucoup d’espoirs .... peut être différents selon qu’il s’agisse de Mélinda, sa collègue de la communication, chargée de lui expliquer ce job si particulier (Nora Hamzawi) que la directrice de cabinet du Maire (Léonie Simaga, criante de vérité) portée par l’ambition. Peu de monde fonctionne "normalement" et Alice a beau être philosophe, elle peine à se situer. Nous aussi et c’est là la faiblesse du film qui brille davantage par l’interprétation du duo annoncé par le titre que par l’analyse du pouvoir.

Du coup le réalisateur ne dénonce rien et ne propose pas un nouveau modèle politique.  Il se contente de nous mettre sous les yeux les dérives qui ne sont pas un mystère : langue de bois, gâchis financiers, dérives, querelles d’influence... ballet des courtisans et des opportunistes comme ce Patrick Brac (Thomas Chabrol).

La définition de poste d’Alice, qui se veut révolutionnaire, est de travailler aux idées en prenant du recul mais je n’ai pas perçu de suggestion encourageante. S’il faut effectivement se satisfaire que "plus rien n’est possible hormis la gestion de la pénurie" il y a de quoi finir dans un asile comme le personnage de Delphine (Maud Wyler, qui jouait la Juliette si peu conformiste de Perdrix), dont le mari ne sait pas si elle est folle parce qu’elle est lucide ou le contraire.

Je me suis posée quelques questions sur la portée des intentions éventuelles du réalisateur. A-t-il intentionnellement mentionné que le maire est socialiste pour renforcer l’argument selon lequel ce partie politique est à court d’idées ou l’a-t-il fait parce que tout le monde sait que la ville de Lyon où se déroule l'histoire est dirigée par un socialiste ?

Alice hésite entre Gauthier (un ex aujourd'hui marié à Delphine) et Xavier, un citoyen qu'elle a vu à travers une vitre sans tain, et il est peu déontologique qu'elle lui ait adressé la parole, car ce type d'investigation doit resté secret. Chargée d’aider son patron à penser, elle a autant de mal que lui à se déterminer, que ce soit sur le plan amoureux (elle change de partenaire sans que l’on perçoive jamais un quelconque attachement) ou professionnel, étant totalement incapable de se projeter dans un avenir à moyen terme. A-t-on voulu signifier que la jeunesse était indécise ?

Le personnage de Delphine est extrêmement émouvant mais a-t-on cherché à démontrer que la conscience écologique menait à la folie ? En tout cas on voit combien les hommes politiques ne s'en soucient pas beaucoup.

On sort de la projection avec le sentiment d’être paralysé par une impuissance infinie. Pourtant la scène finale révèle que le maire a écrit un livre et qu'Alice a une petite fille (dont on ignore qui est le père ....). L’un aura-t-il sauvé l’autre ? 

dimanche 6 octobre 2019

Une fille sans histoire de Constance Rivière

Une fille sans histoire se termine par une lourde sentence : 12 mois de prison dont 6 avec sursis, et ce n'est pas moi qui spoile la fin puisque Constance Rivière donne dès le début cette information à ses lecteurs.

C'est le récit tragique d'une imposture, mais d'une imposture non préméditée et qui n'avait pas d'autre intention que d'attirer l'attention sur soi, de se fabriquer en quelque sorte "une histoire" qui permettrait à Adèle d'exister enfin aux yeux de tous.

J'ai beaucoup de compassion pour cette jeune femme qui, gamine, ne savait pas qui était sa mère ni ce que faisait son père. Certes elle est coupable de s'être approprié un bout de vie qui n'était pas le sien mais elle n'a jamais réclamé d'indemnisation et on la voit se dévouer au sein d'une association de victimes, toujours prête à aider tout le monde, à se rendre aux hommages, à consacrer beaucoup de temps (certes elle en a) à l’association des victimes où elle est même recrutée comme salariée.

Ce qui est tragique c'est l'encouragement des médias à se raconter, c'est le manque de discernement de Said à prendre ses paroles "pour argent comptant", c'est encore l'aveuglement de l'association qui ira même jusqu'à l'employer, l'incitation du propriétaire du studio de Matteo à s'installer chez lui, et cela ce n'est pas faire preuve de mythomanie de le dire.

Adèle n'a pas construit une fausse déclaration. Le mensonge a grandi en raison de concours de circonstances et particulièrement de l'absence de protocole d'interview des victimes.

Mais avant d'aller plus loin je voudrais rappeler le contexte dans lequel les français se trouvent à la veille de ce vendredi 13 novembre 2015. Le pays a été bouleversé par l'attentat de Charlie Hebdo, qui a fait 12 morts et 11 blessés le 7 janvier 2015, suivi par la prise d'otages de l'Hyper Cacher de Vincennes (4 morts parmi les otages plus le terroriste). Constance Rivière rappelle à juste titre ces faits comme ayant pu influencer son personnage. Qui ne se souvient pas de cette marche le dimanche 11 janvier menée par 44 chefs d’état et de gouvernement ? Il était alors "normal" de proclamer "nous sommes Charlie". Je me souviens qu'on m’avait demandé de mentionner cette affirmation sous ma signature électronique dans des courriers administratifs en témoignage de solidarité. La France est en état de psychose.

Et puis, alors que la situation semblait s'apaiser, les attentats du 13 novembre ont éclaté en plusieurs endroits de Paris, juste après le début du match à Saint-Denis où se déroula le premier de la série. Je suppose que chaque français se souvient parfaitement de ce qu'il faisait ce soir là (à l'instar du 11 septembre 2001). Pour ma part je me revois sentir dans ma poche le signal du premier SMS sur mon téléphone me demandant si je me trouvais en sécurité, suivi par des dizaines venant de toutes parts, y compris d'amis américains qui avaient appris la nouvelle avant moi, qui ignorais encore ce qui se passait et qui l'ai découvert, comme Adèle, en allumant la télévision.

samedi 5 octobre 2019

Dans les coulisses de L'UNESCO

L'UNESCO est une des plus prestigieuses organisations internationales. Le siège n'ouvrait jusqu'à présent ses portes au public qu'une fois par an, pendant les Journées du Patrimoine.

Voilà pourquoi Cultival a eu l'idée de prendre en charge un programme exclusif de visites qui a démarré aujourd'hui.

Située dans le septième arrondissement de Paris, à proximité du Champ-de-Mars et de la Tour Eiffel, la Maison de l’UNESCO abrite le siège de l’agence spécialisée de l’Organisation des Nations unies (ONU) depuis 1958.

Ce trésor de l’architecture moderne, construit de 1956 à 1958, est le fruit de la collaboration entre plusieurs figures emblématiques du vingtième siècle, dont les trois architectes : le français Bernard Zehrfuss, l'ingénieur italien Luigi Nervi, et l'américain Marcel Breuer, l'américain (qui conçut en 1925 pendant la période Bauhaus pour Wassily Kandinsky la Wassily Chair, première chaise en tubes d’acier pliés, inspirée en partie par un guidon de vélo).

Je conseille de programmer une visite guidée de cet établissement qui permettra de découvrir son fonctionnement et ses valeurs, ses espaces emblématiques, comme ses salles de conférences, ses passerelles, ses couloirs en béton, le seul jardin japonais de Paris ou encore l’espace de méditation conçu par le célèbre architecte japonais Tadao Ando. C'est l’occasion de découvrir des œuvres d’art exceptionnelles, 11 à l'origine en 1958, beaucoup plus aujourd'hui ... même si, bien entendu, on ne peut pas tout voir d'une collection unique et insoupçonnable de 700 œuvres d’art contemporain.

Parmi les 11 oeuvres présentes dès l'origine j'ai approché celles d'Alexander Calder, Joan Miro, Pablo Picasso, Karel Appel, Isamu Noguchi et Jean Bazaine, puis de loin Henry Moore, voire pas du tout, et je le regrette, Jean Arp, Afro Basaldella, Rufino Tamayo et Roberto Matta. Je reviendrai donc.

J'ai suivi cette visite insolite, menée non pas par un guide de Cultival spécialisé en histoire de l'art, mais par une fonctionnaire de la maison qui, cela va de soi, ne connaissait pas tout des oeuvres devant lesquelles nous sommes passés (mais j'ai complété par la suite pour les besoins de cet article). J'ai particulièrement apprécié le cadre, chargé d'histoire, et la sincérité de ses propos, même si elle respecta comme on l'imagine son devoir de réserve.

N'hésitez pas à cliquer sur "plus d'infos" pour découvrir les oeuvres disséminées dans l'immense espace de cette maison.

UNESCO est l'acronyme signifiant United Nations Educational, Scientific and Cultural Organization (en anglais), en français Organisation des Nations unies pour l'éducation, la science et la culture. Ce système multilatéral a été fondé en 1945 après les millions de morts de la deuxième guerre mondiale autour de cet objectif de "construire la paix. A titre d'exemple, et croyant dans le pouvoir du Jazz comme force de paix, de dialogue et de compréhension mutuelle, la conférence générale de l'Unesco a proclamé (en Novembre 2011) le 30 avril "Journée internationale du Jazz".

C'est avant tout un espace de travail qui poursuit son action à travers cinq grands programmes : l’éducation, les sciences exactes, naturelles, sociales et humaines, la culture, la communication et l’information. Il vit 24 heures sur 24 et il est impressionnant de voir les salles pleines de monde car elles sont louées pour des évènement lorsqu'elles ne sont pas utilisées par l'Organisation.

C'est, pour la seconde fois de son histoire, une femme qui a été élue pour diriger actuellement l'organisation, Audrey Azoulay, ancienne Ministre de la Culture.

l'Unesco dispose de ses propres pompiers, ses médecins, sa cellule de crise, ses imprimeurs,  et le personnel est à tour de rôle d'astreinte jour et nuit. C'est un lieu où l'on travaille et prend des décisions. Mais c'est aussi en quelque sorte un espace muséal.
L'entrée officielle des chefs d'État s'effectue toujours au 125 Avenue Suffren, par l'auvent de Luigi Nervi (première photo), après avoir longé le mur extérieur de la Salle de la conférence générale, la plus grande salle de cette institution, avec 1300 places, où nous irons tout à l'heure. Reconnaissable à son toit vert, surnommée ironiquement Notre-Dame du radiateur, il faut saluer son acoustique exceptionnelle, obtenue par le design de ses murs de béton évoluant du papier plié.
La colossale Spirale d'Alexander Calder (1898 - 1976) est quasiment la première oeuvre monumentale que croise alors le visiteur. L'artiste américain est venu lui-même installer ici ce stabile mobile monochrome de couleur noire constituée de plaques d'acier assemblées par boulonnage pour la partie stable, et de pales en inox et en aluminium fixées à des barres articulées en inox pour la partie mobile.

Calder l’érigea avec l’aide de Carmen Segre, soudeur chez Waterbury Ironworks à Connecticut. La sculpture mesure environ dix mètres de hauteur (variable due à sa nature mobile) et est constituée de deux tonnes d’acier. Ce mobile est un dit "à mouvement libre" puisqu’il s’anime grâce au courants d’air, contrairement à ceux qui sont motorisés.

vendredi 4 octobre 2019

La soupe de Baïkonour

Je ne me moque pas du tout même si c'est avec un certain humour que j'ai décidé de publier cette recette qui m'a été inspirée par la lecture de Baïkonour parce que la mère de l'héroïne ne cesse d'en faire des litres.

A force d'écrire alternativement culinaire et culturel ça donne des réflexes.

Cette recette est totalement inscrite dans la décroissance, et je partage mes astuces en ce domaine. Une partie des légumes provient de Too good to go (plusieurs paniers différents acquis en plusieurs endroits) :

1 oignon (avec un clou de girofle du placard, là j'avoue) 2 pommes de terre, 4 carottes (minables), un morceau de chou blanc, 4 feuilles de chou kale, 2 champignons, un bout de tige de céleri, un blanc de poireau, une demi-tomate, une feuille de laurier (qui séchait à la cave depuis je ne sais combien de mois), et puis beaucoup d'eau.

Une fois tous les légumes cuits, je mets de coté le blanc de poireau pour le manger ultérieurement en vinaigrette.
Je prélève aussi quelques légumes qui seront servis le lendemain en accompagnement d'une viande ou d'un poisson. Et je commence "les" soupes, car j'aime varier les présentations.
Je conserve un tiers des légumes avec une partie de l'eau de cuisson. Je mixe le restant. J'ajoute une branchette de basilic du jardin partagé. Je remixe. Je verse dans une très grande tasse. Je découpe une feuille d'oseille (elle donnera un jus acide) sur le dessus. Je poivre et sale.
Je déguste ... et je peux reprendre ma lecture du livre d'Odile d’Oultremont paru comme le premier , Les Déraisons, aux Éditions de l’Observatoire.

jeudi 3 octobre 2019

Les autres fleurs font ce qu’elles peuvent de Alexandra Alévêque

Alexandra Alévêque n'en est pas à son premier livre puisqu'elle dit elle-même en interview que Emmanuel Carrère en a écrit la préface, en février 2017, chez Robert Laffont Les gens normaux n’existent pas.

Je ne l'ai pas lu mais le titre me laisse supposer qu'il est aussi personnel que le second.

L'auteure a grandement l'expérience de la communication. Elle a débuté dans le journalisme en 1996 auprès d'Emmanuel Chain, pour l'émission Capital, sur M6, tout en suivant un cursus de formation de deux ans au CFPJ (Centre de formation et de perfectionnement des journalistes). Elle a ensuite collaboré à différents magazines de M6 où elle a, entre autres, participé à la création de 66 Minutes, signant des sujets culturels et sociétaux.

Elle a assuré des postes de rédactrice en chef pour Arte (Global Mag), Paris Première (Petites confidences entre amis), France 3 ou France 4, pour le magazine de reportages Off, dont elle a également assuré la présentation.

De 2012 à 2015, elle a été l’auteure et l’incarnation de la collection de documentaires 21 Jours, pour France 2 (Infrarouge). De 2013 à 2018, elle a été chroniqueuse dans l'émission culturelle Ça balance à Paris, sur Paris Première.

Elle a également suivi une formation de trois mois au Conservatoire européen d’écriture audiovisuelle (Écrire une comédie, sous la direction de Marc Fitoussi). Durant ce cursus, elle a débuté l’écriture du scénario Du vent dans les voiles. Depuis l’été 2018, elle incarne la collection documentaire Drôles de villes pour une rencontre, diffusée sur France 5.

Avec toute cette expérience je m'attendais à ce que son roman soit une oeuvre de fiction, quand bien même elle aurait puisé dans un matériau autobiographique. Il semble que ce ne soit pas le cas. Sa maman avait effectivement une parfumerie et la famille vivait au-dessus de la boutique. Il est fort probable que rien n'ait été inventé dans ce "roman", rendant impossible toute critique sur sa construction. D'autant que le sujet (la mort du père en octobre 1982) a de toute évidence été vécue dans la douleur, ce qui force le respect.

Je regrette aussi qu'elle n'ait pas creusé le sillon de la culpabilité, celle que chaque membre d'une famille développe quand l'un des membres s'en va prématurément, et qui provoque des réactions en chaine. C'aurait été une piste explicative du fait qu'on lui ait caché la gravité de la santé de son père et qu'on l'ait écartée ensuite des obsèques. De là à se sentir elle-même coupable en retour semble une évidence, même si bien entendu elle n'a aucune responsabilité dans l'histoire : c'est la mort d’un homme éternellement jeune qui occupe mon esprit (p. 86).

Cette culpabilité apparait en filigrane et de manière fugitive (p. 98) : Violette n’avait rien vu, rien su (elle parle d’elle à la troisième personne) des événements des jours précédents. Paul était mort loin d’elle, sans la prévenir, sans la moindre attention à son égard.

J'ai eu le sentiment (mais c'est peut-être une erreur d'interprétation) qu'elle mettait en cause le monde médical et qu'elle était ironique en écrivant qu'on l'a soigné "avec de l'aspirine comme si c'était un bonbon" alors qu'en cas d'AVC ce traitement, qui peut sembler sommaire, demeure le meilleur.

On devine à la fin que l'auteure a suivi une psychothérapie ... le point de vue de l'analyste par contre est occulté alors que là encore il aurait pu apporter un autre éclairage.

Le texte tient du récit et pourtant la jeune héroïne ne porte pas le prénom d'Alexandra mais celui de Violette, bien commode pour justifier le titre emprunté (p. 99) à la chanson J'arrive de Jacques Brel (cela semble décidément une vraie tendance littéraire que d'user de ce procédé comme le firent notamment Murielle Magellan ou Delphine de Vigan) :
De chrysanthèmes en chrysanthèmes 
Les autres fleurs font ce qu’elles peuvent.

J'ai également été dérangée par le passage brutal du "tu" au "vous", et qu’elle parle de sa mère et de son père à la troisième personne.

Et pourtant il y a dans ce petit ouvrage des moments d'une parfaite justesse. Par exemple (p. 50) lorsqu'Alexandra Alévêque évoque ces moments où l'on a des pensées "incorrectes" à propos d'un proche : Je m’emmerde à 100 sous de l’heure à tes côtés, le timbre de ta voix m’irrite chaque jour davantage, ta mère est une engeance, tes amis sont de sombres crétins, je vais donc te quitter car la vie auprès de toi est un supplice. On n’a pas le droit de dire de telles horreurs, ce serait pourtant tellement pratique.

Il est amusant qu'elle justifie de cette manière de rompre par SMS, comme si c'était en fin de compte plus convenable que de dire les choses en face. Elle rend compte de moments où l'on divague avec beaucoup de sincérité et on se surprend à convenir qu'on a tous vécu des moments pareils.

Au final comment lui reprocher la dispersion des idées ... puisqu'elle nous a prévenus en plaçant en exergue cette réplique d'Étienne (Jean Rochefort) dans le film Nous irons tous au paradis (faut-il y voir un trait d'humour ?) écrite par Jean Loup Dabadie Vous qui pénétrez dans mon cœur, ne faites pas attention au désordre ....

Les autres fleurs font ce qu’elles peuvent de Alexandra Alévêque, aux Editions Sable Polaire, en librairie depuis août 2019

mercredi 2 octobre 2019

Vie et mort d'un chien traduit du danois par Niels Nielsen

Alors que Dans le frigo est toujours programmé dans la Salle Serreau un autre spectacle est à l'affiche de La Tempête, Vie et mort d'un chien, traduit du danois par Niels Nielse

Jean Bechetoille s'est inspiré du fameux Hamlet de Shakespeare et situe l'action à Elseneur, au Danemark, où il y a forcément quelque chose de pourri ... mais c'est dans sa propre histoire qu'il a cherché le fil directeur du texte qu'il a écrit et mis en scène.

Il reste marqué par la mort de son frère, et l'annonce de l'évènement, au tout début du spectacle est accompagnée du cri déchirant de Markus (William Lebghil) couché devant un élément de décor qui tient du paravent.

Suit une incantation. musicale et très vite la volonté de ne pas céder au malheur avec une prière : Retire-toi Satan !

C'est que la joie doit faire place à la tristesse puisque sa soeur Benedikte (Alice Allwright) va épouser John (Guarani Feitosa). Mort et vie seront intimement nouées tout au long de la soirée comme le titre l'annonçait.

La mise en scène est d'un dynamisme insensé, osant bouleverser la chronologie et confier au même comédien le rôle de John et celui de Vincent, le frère disparu qui revient au cours de plusieurs flash-backs. Il s'ensuit une confusion (intentionnelle) des situations et des liens de cause à effet entre les scènes. Tous jouent plusieurs rôles à l'exception de William Lebghil puisque Markus cherche la vérité sans être schizophrénique.

Mais, pour que le public suive, les comédiens inscrivent en lettres capitales les lieux et les dates sur le sol à la peinture blanche.

Vincent est mort mystérieusement écrasé sur l'autoroute ... comme un chien... à moins qu'il ne se soit agi d'un suicide. Jean Bechetoille a créé une fiction documentée qui explore le deuil national et à accepter le suicide dans un contexte de malédiction justifié par l'incantation du père (Laurent Lévy) qui passe son temps à aller aux champignons ou à jouer du piano et répète que ça va mal finir.

Personne ne s'écoute. Ils sont tous incapables de partager bonheur et souffrances dira le chien (Romain Francisco). Le public par contre n'en perd pas une syllabe et se prend au jeu.

Les dialogues sont vifs. Les jeux de mots soutiennent des jeux d'idées. Ainsi Markus ira faire un stage de développement personnel dans une secte qui s'appelle Les enfants de Sirius, comme la constellation en forme de canidé. L'interprétation excellente par des comédiens que le metteur en scène a déjà fait travailler dans le passé, dans une pièce intitulée Comment Igor a disparu ?

La scénographie est onirique et facilite la traversée du miroir de la réalité. Et surtout le résultat est loin d'être triste, d'un dynamisme fou. Fantastique !
Vie et mort d'un chien traduit du danois par Niels Nielsen
Texte et mise en scène Jean Bechetoille
Avec Alice Allwright, Guarani Feitosa, Romain Francisco, William Lebghil, Laurent Lévy, Nadine Marcovici
Scénographie Caroline Frachet
Lumières Vera Martins
Costumes Gaïssiry Sall
Vidéo Dimitri Klockenbring et Antoine Rosenfeld
Du mardi au samedi à 20h30, le dimanche à 16h30
Du 20 septembre 20 octobre 2019
Au Théâtre de la Tempête
Cartoucherie - Paris 12 - 01 43 28 36 36

mardi 1 octobre 2019

La chaleur de Victor Jestin

Pourquoi dire qu'un livre est "bon" ? Quels critères appliquer ?

En général j'approuve celui qui me fait réfléchir, surtout s'il m'incite à bien agir, celui qui me distrait, surtout s'il me fait rire, celui qui m'emporte, surtout si le style est particulier.

Et s'il dégage en plus un supplément d'âme, il accède alors à la catégorie "coup de coeur" et sera blogué, facebooké, peut-être instagramé, quoique je fasse rarement les trois.

La chaleur ne rentre dans aucune de ces catégories et pourtant il m'apparait sans contestation possible comme "bon". C'est le premier roman de Victor Jestin.

Attention, je ne dis absolument pas que Victor Jestin ait pu s’inspirer de Françoise Sagan pour écrire son livre et j’ignore totalement si ma perception est unique ou partagée par d’autres lecteurs. Je n’ai rien lu de ce qui a pu être écrit à propos de ce livre mais il me fait extrêmement penser à Bonjour tristesse. Parce que les deux auteurs l’ont écrit dans leur jeunesse. Avec brièveté et intensité. Parce que ça se passe en été. Parce qu’il y a une mort accidentelle dans laquelle le personnage principal est impliqué. Parce que tous deux sont remarqués par la critique et annoncent de grands auteurs.

On vit avec Léonard et ses copains, qui ne sont pas vraiment ses amis. Dans un camping, loin du comique du film éponyme et loin d’Arcachon puisqu’on est prévenu que les baïnes peuvent vous emporter en un rien de temps, quelque part en bordure des Landes, sans doute Capbreton mais la plage n’est pas citée.

Léonard est un jeune homme perturbé par la chaleur et ses hormones. Il a un objectif, normal pour un garçon de son âge, faire l’amour avec une fille dont il serait (aussi) amoureux, intention qui se trouve être (aussi) l’idée de plusieurs autres de ses amis et l'idée-fixe de ses parents qui, à de nombreuses reprises, tentent de lui faire dire qu’il a une copine.

Il y a ce mec déguisé en lapin qui exhorte chacun à s'amuser. Il y a ces corps ivres de chaleur. Louis hurlant qu'il veut baiser, s'épuisant à faire défiler les profils sur Tinder. Il y a aussi Zoé, Luce, et ... le cadavre d’Oscar à la mort duquel Léonard a assisté sans porter assistance. C’était ça, la vraie bêtise. J’avais consacré ma nuit à enterrer un mort (page 30). Les phrases sont brèves, sèches, ... terribles.

Alors qu’il se trouve à coté de la mère d’Oscar : J’étais venu pour tout dire mais je ne savais pas comment commencer, rien qu’ouvrir la bouche m’était difficile (page 31). Cette femme, Claire, bienveillante, qui lui suggère : profitez-en, c’est vos meilleures années (page 32).

Il plaidera auprès du lecteur que son égarement l'a conduit à assister à cette scène de suicide sans qu'il puisse venir en aide à son camarade, ce qui est bien entendu inacceptable (tout autant que l'acte de Frank dans le film Ceux qui travaillent sorti au cinéma presque simultanément) et il est un peu facile de se débarrasser de la culpabilité en la déplaçant ainsi : C’était à cause de ça, je le savais, que rien allait pour moi. C’était en l’absence d’une fille qui m’aime que je m’étais égaré, cette nuit-là, dans les allées… (page 97).

Et puis il y aura cette fille dont la rencontre aurait pu être rédemptrice mais qui finalement précipitera Léonard un cran plus bas (page 80) : Elle (Luce) ne m'aime plus. J'ai mis l'éternité dans deux heures qui n'étaient rien pour elle, elle est partie laver son linge. (...) Il fallait l'admettre : j'étais une petite girouette dans son vent, mon coeur valdinguait au gré de ses regards. Pourquoi l'avoir choisie, elle, cette fille qui me trimballait comme un chien ?

Le livre est très dialogué, et pourtant on y est complètement, à tel point que le film se déroule sous nos yeux impuissants et on finit par estimer plausible d'être "empêché d'intervenir".

J'ai essayé de réfléchir à ce que j'avais fait, de ressentir un peu les choses. Mais mes yeux se fermaient. Je vacillais vers la mer (page 16).

Nos sens sont constamment sollicités, Victor Jestin décrit parfaitement cette atmosphère étouffante, irrespirable, oppressante de la chaleur. Un chien, devenu fou, a mordu un type sur la plage. On apprendra d’ailleurs que l’action se situe ce fameux été responsable de centaines de morts.

Il sollicite aussi beaucoup notre sens olfactif. Et nos oreilles. Le jeune homme est passionné de musique. Ses camarades observent que lorsqu’il en parle ses yeux changent, on a l’impression que tout va mieux (page 88). De nombreuses références musicales ponctuent l’ouvrage. Je ne lui reprocherai que l’absence de playlist et de crédits musique. On devine les citations des chansons parce qu’elles figurent en italiques, en général en anglais.

Léonard a repéré (page 27) "vingt-cinq chansons qui tournaient en boucle, comme au supermarché". Et je me suis surprise à écouter beaucoup de titres dont j'avais oublié combien ils avaient marqué notre époque. Comme le si célèbre Despacito de Luis Fonsi (page 61) repris plus tard par Shakira, et qui évidemment lance la partie de "hot colin-maillard". Il suffit de traduire les paroles pour approuver : Des-pa-cito (Doucement) : Quiero desnudarte a besos despacito (Je veux lentement te déshabiller de mes baisers).

J'ai découvert aussi des musiques que je ne connaissais pas du tout comme La danse de la corde à sauter (page 53) de Moussier Tombola (Album : Le retour du dernier de la classe - 2012).

On croit que l'histoire s'achève quand chacun dit Au–revoir–les–Landes ! ( page 136) mais le roman n’est pas fini. L’histoire bifurque dix kilomètres plus loin et se fracasse dans la musique assourdissante de Rhythm Of the Night de Corona.

J'ai refermé le livre en me disant que le petit frère s'en tirait mieux que le grand.

Enfin j'ajouterai que Victor Jestin a été récompensé par la Fondation Marcel Bleustein-Blanchet le 24 septembre dernier, ainsi que Flora Souchier pour Sortie de route, un recueil qui sera prochainement édité au Cheyne puisque depuis 2002, cet éditeur publie le lauréat du Prix de poésie de la Vocation. La remise du Prix a eu lieu sur les terrasses de Publicis.

Victor Jestin est diplômé du Conservatoire européen d'écriture audiovisuelle (Ceea) depuis 2017. Il a passé son enfance à Nantes où il est né en 1994 et vit aujourd’hui à Paris. Son roman reste en lice pour le Renaudot et le Médicis.

La chaleur de Victor Jestin, Flammarion, en librairie depuis le 28 août 2019
Prix littéraire de la Vocation, Sélection des 68 premières fois
Prix Fémina des Lycéens 2019

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