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jeudi 8 octobre 2026

Ukraine, le mal qui reste, photographies de Guillaume Herbaut

L’académie des Beaux-arts a inauguré une nouvelle exposition, très artistique tout autant qu’émouvante, intitulée Ukraine, le mal qui reste, qui a été présentée à la presse par Guillaume Herbaut et Sylvie Hugues.

On connait ce photographe qui avait précédemment été finaliste du prix en 2018, attribué cette année-là à FLORE. Guillaume Herbaut est le lauréat 2024 du Prix de Photographie Marc Ladreit de Lacharrière - Académie des beaux-arts, doté d’un montant de 30 000 euros, et qui a pour spécificité, parmi la soixantaine de prix accordés par l’académie des beaux-arts, d’être une bourse à projet et qui est bisannuel. Ainsi Sophie Zénon, la lauréate de l’édition 2026, choisie par le jury réuni le 10 septembre dernier, parmi 21 candidatures présélectionnées cette année, ne restituera son projet Odyssée Végétale, qu’à l’automne 2028, elle aussi sous la forme d’une exposition au Pavillon Comtesse de Caen de l’Académie des Beaux-arts.

Ce "temps long" est une donnée importante pour un photographe, qui plus est lorsqu’il s’agit de rendre compte de la trace d’un conflit armé. Il faut avouer que la guerre en Ukraine est devenue un des sujets d'actualité si quotidien qu'on n'y prête sans doute pas suffisamment attention. Or cette guerre est terrible, pas seulement par les dégâts matériels qu'elle fait aujourd'hui mais peut-être surtout par les séquelles humaines et profondes qui vont subsister très longtemps. C'est précisément ce que Guillaume Herbaut s'attache à faire ressentir et qui soulignait être très honoré d’exposer ici.

Sylvie Hugues est correspondante de l'Académie des beaux-arts depuis février 2001 pour la photographie. Elle a précédemment assuré le commissariat des expositions de Pascal Maitre et de FLORE mais se définit davantage comme curatrice que commissaire. Elle a cherché ici à installer une ambiance propice au recueillement, en adaptant les lumières des salles, la taille des oeuvres, en privilégiant un grand format et un encadrement d’une grande sobriété. On la voit en pleine discussion avec Guillaume Herbaut devant la photographie prise à Kryvyt Rih en avril 2925 d'une aire de jeu où neuf enfants ont été tués par un missile balistique Iskander russe le 4 avril 2025. Le bombardement a fait 19 morts et plus de 68 blessés dont 12 enfants.

Le photographe se rend en Ukraine chaque année depuis 2001, sauf pendant le Covid. Ce fut son premier contact avec les ruines de l’empire soviétique. On en vit aujourd’hui les soubresauts car les relents d’impérialisme provoquent les guerres. Il a suivi les événements de 2004 et 2014, la résistance ukrainienne, l’annexion de la Crimée, l’entrée de la Crimée dans la guerre. Alors qu’on oublie la guerre je témoigne en revenant sur la ligne de front. Il a remarqué l’accélération de 2022. Et s’est trouvé confronté à la problématique de la représentation de la guerre. On entend tous les jours le nombre de morts. Les choses se répètent. Si on a déjà couvert 15 bombardements, comment parler du seizième ?

L'arrivée des drones à tout changé. Ce conflit est un laboratoire pour les prochaines guerres. Il a vu son premier drone en 2023 à 20 km des premières lignes. (les tirs de roquettes étaient d'ailleurs aussi à craindre). Puis les Shaheds de conception iranienne (qui sont des drones d'attaque unidirectionnels, souvent qualifiés de "drones kamikazes"), massivement utilisés par la Russie en Ukraine depuis l'été 2022.

Puis les FPV qui ont fait basculer le conflit. Le danger n’est plus le tir de roquette ou d’un sniper. Aujourd’hui à 50 km du front on est déjà en danger de mort. La ligne de front est désormais inaccessible pour les photographes. Les soldats sont largués à 17 km et doivent la rejoindre en marchant.
Nous, photographes de presse, nous ne sommes plus les premiers témoins. Ce sont d’abord les victimes, des "amateurs", qui filment eux-mêmes les combats avec leur téléphone. On tue désormais en direct et les images sont ensuite diffusées sur une musique. Le travail du photographe professionnel s'en trouve questionné. Du coup c’est le hors champ, la société civile, les traumas qui vont durer, que j'ai voulu raconter. Et je suis heureux d'avoir pu mener mon travail avec une grande liberté d’expression.
En mai 2022 une des premières personnes qu'il rencontre, à Andriïvka, un village occupé à 50 km de Bouchka, est un ancien chauffeur-routier, enlevé par des soldats russes. Torturé, déclaré mort, puis retrouvé vivant parmi des cadavres, il revient enfin chez lui après vingt jours de détention en Russie. Découvrant sa maison détruite par l'explosion d'un char russe il semble crier d'horreur mais aucun son ne sort de sa bouche, à l'instar du tableau Le cri d'Edvard Munch. La douleur qu'il exprime incarne pour lui le mal qui reste.
C'est ce cliché qui a été retenu pour faire la couverture du hors-série photographie de la Revue des deux mondes, parue le 8 octobre 2026. Quant à moi j
'ai pensé au livre d'Andreï Kourkov, Les abeilles grises, qui m'avait bouleversée.

Quand il avait présenté le projet il croyait que la paix serait revenue au moment de le réaliser. Non seulement il n’y avait pas d’amélioration mais de fut pire. En conséquence il a voulu intégrer deux tablettes au début du parcours.
Sur l'écran de gauche, DeepStateMap, une carte interactive ukrainienne indépendante, suit l'évolution du contrôle territorial et de la ligne de front pendant la guerre en Ukraine, à partir de renseignements issus de sources ouvertes (OSINT).

Sur celui de droite, Air Alert qui est une application que tous les ukrainiens ont dans leur poche sur leur smartphone pour suivre les alertes aériennes en temps réel. Elle a été lancée en 2022 pour prévenir des attaques de missiles et de drones dans chaque région. Pendant la visite presse nous avons entendu à trois reprises les sirènes accompagnant les notifications.

Plus loin il a intégré des vidéos prises par les soldats ou leur famille. Comme celles de Vitaly Koliadenko, 25 ans, soldat ukrainien ayant passé trois ans dans des prisons russes (à Rostov, Kamyshin et finalement Borisoglebsk) après son arrestation en 2022 sur le front de Marioupol. Il raconte les coups et les électrochocs qui laissent la peau des jambes noircie, mais qui doivent être cachés aux observateurs ou lors du tournage de vidéos envoyées aux familles. Il raconte également les rations de nourriture insuffisantes et le contrôle du poids des détenus pour éviter les décès par inanition. On voit son visage changer au fil du temps. Le comble du supplice aura été d'être obligé de témoigner à destination de sa famille que tout allait bien alors qu’il venait d’être horriblement torturé.

lundi 17 août 2026

Sur qui tombe la nuit, un premier roman de Marie Paule Istria

Les (heureuses) surprises de la Sélection Hors concours 2026 s'enrichissent d'un nouveau livre avec le premier roman de Marie Paule Istria qui est (encore) le récit d'une quête d'identité et qui (une nouvelle fois) nous transporte en Algérie, comme le faisait Hélène Lolito avant-hier avec Comme pour se battre.
1952, Mondovi, Algérie : Anna, âgée de dix mois, et sa sœur Line, à peine plus grande, sont recueillies par leurs grands-parents après la disparition inexpliquée de leur mère. Trente ans plus tard, elle réapparaît, comme un spectre, dans la vie d’Anna.
2020, Paris. Anna affronte un nouveau deuil : celui de Simon, son ex-mari. Autour d’elle, leurs enfants, Bastien, Laura et Manon, devenus adultes, tentent de surmonter leur chagrin, chacun à sa manière. C’est alors que le passé resurgit à nouveau. Entre les secrets d’une enfance algérienne déchirée par la guerre, et les non-dits d’une famille éclatée, Anna doit affronter une question qui la ronge : et si les morts étaient plus présents que les vivants ?
Sur qui tombe la nuit est un roman poignant où se mêlent la grande et la petite histoire, les rires et les larmes, les cris et les silences, la maladie. Une plongée dans les méandres de la mémoire, où chaque vérité révélée en cache une autre.

Marie-Paule Istria restitue les images et les odeurs de telle manière qu'on est auprès d'elle et qu'on se demande comment une si petite fille peut supporter tout ce qu'on lui inflige. La réponse est peut-être à trouver dans les livres. Et dans son amour des cimetières où elle exerce le rituel des petits cailloux noirs.

Il peut être rassurant de comprendre que d'autres, avant nous, ont éprouvé de semblables émotions. Lénine avait remarqué judicieusement : il y a des décennies où il ne se passe rien et des semaines où il se passe des décennies (p. 91).

On retrouve avec un plaisir certain des citations que l'on connait déjà. Devant cette nuit chargée de signes et d'étoiles, je m'ouvrais pour la première fois à la tendre indifférence du monde (p. 208, bien sûr Albert Camus, L'étranger). D'autres moins célèbres mais dans lesquelles elle puise là aussi sa force, approuvant ce qu'il dit de la mer qui nous lave et nous rassasie (p. 211).

Elle cherche partout la vérité en remettant en cause des assertions comme celle de Romain Gary : Avec l'amour maternel, la vie vous fait à l'aube une promesse qu'elle ne tient jamais (p. 122, dans La promesse de l'aube). Elle nous donne sa propre interprétation : je pense plutôt que sans amour maternel, la vie vous frappe à l'aube d'une malédiction qui ne disparait jamais complètement. (…) J'ai appris à vivre au milieu des mensonges, à ne pas plier sous le poids de la honte, à rester debout face aux injustices et à pleurer en silence sous les draps. (…) Je n'oublie pas qu'en donnant la vie à un enfant on lui donne aussi la mort, et qu'entre les deux faire le maximum n'est au mieux qu'un minimum.

Je me suis affolée un peu de la découvrir "apprentie lymphomane" (p. 199) tout en étant persuadée que ce cancer est forcément "derrière" elle puisque nous avions discuté ensemble le jour de la révélation de la sélection du Prix Hors Concours.

Son écriture est toujours juste, y compris ce qu'elle écrit à propos des soins, de l'hôpital et aussi de l'état d'esprit du "patient" lorsqu'on lui annonce -sans ménagement- que tout va désormais bien en lui souhaitant bonne continuation … comme si on pouvait effacer le passé.

Je l'ai suivie jusqu'au bout de ce roman émouvant, jusqu'à ce que la nuit ne tarde pas à tomber. Cette nuit, heureusement moins noire que celle du Pays Basque qui a enveloppé l'enfant et sa soeur (p. 87).

Je suis un peu, je l'avoue, impatiente de lire un second roman de cette nouvelle plume qui ne doit surtout pas laisser sécher son encre.

Sur qui tombe la nuit de Marie Paule Istria, Livres agités, en librairie depuis janvier 2026

samedi 15 août 2026

Comme pour se battre d'Hélène Lotito

Comme pour se battre est un roman doux-amer qui nous parle encore, plus ou moins directement, du fossé existant entre deux mondes, l’Algérie et la métropole dans la période 1991-1998. 

Si je mentionne "encore" c’est parce que la Sélection Hors concours 2026 (qui sans doute reflète la production éditoriale du moment) présente au moins trois ouvrages mettant en parallèle la vie en France et au Maghreb. Il faut dire que les enfants des immigrés arrivés dans les années 70-80 sont désormais adultes, et certains sont aujourd’hui devenus écrivains.
Elle est joyeuse, la vie de Nana, entre ses meilleures copines, l’école française d’Alger, les garçons à embrasser et les boîtes de pastels achetées au trabendo. Mais lorsque le quotidien est percuté par les attentats-suicide, les barrages militaires et les disputes des parents, la peur fait son apparition.
Un jour, sa grande sœur Souad est envoyée étudier en France. De Villetaneuse, tous les samedis au téléphone, elle répète : "Tout va bien". Un an plus tard, Nana a douze ans et c’est son tour. Elle rejoint sa sœur et doit apprendre le froid, le gris, la solitude – le mensonge, surtout. Mais "tout va bien", n’est-ce pas ? Jusqu’à ce que Souad dévisse. Jusqu’à ce que Nana, confrontée au vertige de la liberté, cesse d’être une enfant et choisisse son destin.
Hélène Lotito a choisi de raconter à hauteur d'enfant le parcours initiatique de deux sœurs d’Alger à la banlieue parisienne pendant ce qu'on a appelé la "décennie noire". Elle réussit admirablement à nous faire partager les fêlures et les résiliences de sa jeune héroïne, au prénom tout droit sorti d'un roman de Zola.

Elle a organisé l'ouvrage en trois parties : 
La vie bleue, Algérie 1991-94 
Après la vie bleue 1994-98 
Les yeux bleus 1998

Dans la première, la petite fille ne rêve que d’une boite de 24 pastels Sennelier et ose écrire une lettre touchante à la collègue (française) de son père, la suppliant à genoux de les lui ramener au retour de son prochain voyage à Paris, lui promettant en échange le paradis des morts.

L’enfant prie le Dieu français (puisqu’elle est française) se demandant quelle est la différence entre Dieu et le Père Noël - sauf que le Père Noël n’existe pas, mais ça revient au même avec Dieu parce que même s’il existe il me semble qu’on ne le voit jamais donc bon, c’est un peu pareil (p.23).

J'ai beaucoup aimé le style d'Hélène Lolito qui parvient à combiner le tragique et l'humour. La séquence du cadeau d'anniversaire au père est un bijou. L'amour de la mère pour ses enfants est joliment restitué, tout aussi bien que les émotions de Nana, avec des mots simples. Les pages décrivant l'éveil à l'amour (p. 150) sont de toute beauté. Il suffit qu'elle écrive que le printemps français ressemble à un automne algérien pour qu'on comprenne ce qu'elle traverse (p. 156).

La tension politique se ressent à travers des questionnements comme par exemple la chute du nombre d’élèves de sa classe, de 29 à 12 et l’absence soudaine de son camarade Thierry. Quand la mère pleure elle justifie ses larme par la faute à la conjoncture (p. 62), mais, derrière le lapsus, la petite fille sait bien que ce n’est pas une conjonctivite. Malgré tout elle n'a pas pleinement conscience de la gravité du contexte politique. Sa plus grande crainte serait que ses parents divorcent. 

Le roman est parsemé d'anecdotes qui ont probablement été vécues par de nombreuses familles et dont nous ne pouvions pas avoir conscience quand on n'a pas connu cette période. Comme la difficulté (financière) à maintenir les liens familiaux à distance quand le prix des appels téléphoniques est exorbitant. Malgré cela la famille maintient le coup de fil rituel du samedi 19 h à Souad, ce qui sera insuffisant pour empêcher le pire. La présence de Nana auprès de sa soeur ne sera pas plus déterminante et on lit avec effroi quand sa soeur rentre de son mois en Egypte : je ne vois pas que Souad a déjà sombré (p. 123). Nana n'a que quatorze ans. Elle vient elle-même de vivre seule dans l'attente du retour de sa soeur en souffrant de l'isolement. Elle ne pouvait pas deviner.

Le lecteur s'attache en effet facilement à cette famille et souhaiterait le meilleur pour elle. On regrette ainsi la parole de la directrice de l'établissement scolaire : Vous nous quittez Nana. Vos résultats vous permettraient largement de continuer votre scolarité dans un cursus classique (p. 126). Mais, pour la jeune fille, le collège fut une traversée en apnée, à se cacher. La voie vers l'émancipation n'est pas un chemin de roses sans épines mais une forte joie de vivre rend le parcours supportable. C'est une très belle leçon.

Même si cette période de l'histoire est particulière il ne faudrait pas croire que le roman soit difficile à lire; J'y ai retrouvé des situations universelles. Comme la suggestion de Souad préconisant de prendre le gauche si on n'a pas le droit. Combien de fois ai-je entendu ma propre grand-mère faire cette réflexion. Elle aussi a dû faire preuve d'une grande détermination dans sa vie et d'une belle philosophie : je n'ai pas peur de m'ennuyer (…). Je ne veux pas d'une vie incroyable. Je veux juste … une vie. Avec toi. pour le reste je m'adapte (p. 164).

Comme pour se battre d'Hélène Lotito, éditions Fugue, en librairie depuis le 23 janvier 2026

mercredi 8 juillet 2026

Madame Bovary, ma mère et moi de Samira El Ayachi

Quand j’ai commencé la lecture de Madame Bovary, ma mère et moi, il avait déjà reçu le Prix du roman marie-claire et le magazine avait toutes les raisons de le récompenser. On comprend évidemment sa présence dans la sélection Hors Concours.

Samira El Ayachi est une autrice confirmée. Son livre est tout autant un hymne à l’acte d’écrire qu’une déclaration d’amour à ces femmes maghrébines qui sont arrivées en France dans le cadre du "regroupement familial" pour rejoindre avec leurs enfants leur mari venu comme travailleur immigré, en vertu d’un décret de Jacques Chirac, Premier ministre, du 29 avril 1976, qui avait ouvert la possibilité du regroupement familial sous conditions, et qui devint un droit en 78.

Ce qui était a priori une décision pleine d’humanité n’a pas été totalement bien vécue parce qu’elle n’a pas été accompagnée et que ces femmes n’ont pas été préparées au choc du changement de culture. Il était nécessaire d’explorer avec autant de finesse un angle mort de notre histoire collective, invisibilisé pour la plupart, et d’autant plus que, arrivées au tournant des années 80, elles vont disparaître sans qu’on sache qu’on est passé collectivement à côté de leur santé mentale.

Il y avait du positif. Pour la première fois les mères de cette génération découvrent l’expérience de la famille nucléaire avec leur mari et leurs enfants, comme dans les familles américaines. Leur liberté, c’est d’avoir la paix, regarder la télé, choisir leur programme, sans toute la smala autour (p. 218), loin de l’emprise de la belle famille, des oncles et des cousins, disposant certes d’un argent donné par le père mais qui était leur argent.

Mais elles sont restées enfermées dans un cliché de femmes soumises, secondaires dans l’histoire de l’immigration alors qu’on s’intéressait aux pères, qui étaient des forces vives, aux enfants parce qu’il fallait en tenir compte (la situation a bougé récemment par le biais d’associations mais ce n’est pas le sujet du roman).

Le revers de la médaille c’est qu’avec l’exil, elles ont été privées de la manière de se soigner qu’elles avaient peut-être eu au pays et de liens précieux, cousines et âmes (et le souvenir me revient de femmes de plusieurs générations que j’ai connues en Tunisie et qui ont pu avancer dans la vie, mais qui en auraient été empêchées si elles avaient été déracinées). Quant à leurs enfants ils ont été coupés du fluide de la vie. Ce qui n’est pas là n’existe pas. Alors, on ne le sait pas. Les blédards, c’est nous, dira Salwa avec humour. Le retour au pays où on ne trouve plus notre place (p. 66).

Ajoutez à cela cette manie du mensonge. Dans cette famille (et c’est sans doute vrai dans beaucoup d’autres), on ment comme on respire, par amour, toujours pour les siens. Dire la vérité, ça sert à rien (p. 95). Sauf que tout se complique. Lorsqu’un médecin interrogera Salwa à propos d’éventuels antécédents familiaux elle réalisera qu’elle ne sait presque rien. Ni sur les maladies des femmes de sa lignée, ni sur leur histoire. Rien de ce qui a pu se transmettre à son propre corps. Pourtant résonnent en elle des douleurs sans nom, une envie folle de vivre, le silence d’une mère… et l’écho d’Emma Bovary, le "fameux" roman de Gustave Flaubert.

Comme le titre le laisse entendre, cet ouvrage est un personnage du roman. De longs extraits s’intercalent dans le texte et le parallèle est magistralement établi entre le XIX° et la France contemporaine qui qualifie de "bovarysme" le fait d’idéaliser une vie que l’on n’a pas (p.152). Ce n’est pas pour autant que l’autrice analyse sa vie avec complaisance, bien au contraire. Car, de toute évidence, le récit est largement autobiographique bien que le prénom de l’héroïne ne soit pas le sien.

Plus largement, Samira El Ayachi explore la question -toujours tabou et quelque part liée à la précédente- de la ménopause dont elle décrit à la perfection des symptômes qui ne sont alors pas encore tous pris en compte par la médecine (j’ai l’impression que la situation s’est récemment améliorée). Et de ce fait non traités. Un enfer que plus de 80% des femmes doivent endurer pendant au moins 4 à 7 ans, parfois 10 (p. 174). Pour celles qui se trouvaient en quelque sorte déracinées, elle était un phénomène aggravant de leur condition. La jeune femme comprend alors que ce que sa mère a subi et pourquoi on désigne en arabe la ménopause sous le terme de l’âge du désespoir.

Elle alterne, dans ce roman hybride et fragmenté, des descriptions de scènes dans un style cinématographique avec des épisodes où les phrases sont brèves, éclatées, cinglantes comme les coups de fouet d’un dresseur cherchant à dompter les émotions au fil de chapitres courts.

Le résultat est admirable, méritant une relecture pour en saisir toute la saveur, en particulier le caractère poétique de nombreux passages. Il ne fait aucun doute que cette affirmation (p. 18) s’applique en particulier au contexte : C’est un lien amoureux qu’on a avec un livre.

Que l’on soit française depuis plusieurs générations, ou récemment installée, que l’on soit âgée ou très jeune, on appréciera l’analyse qui est faite de notre société et de changements de comportement. Nous aussi nous pouvons ne pas comprendre "les codes d’aujourd’hui où un garçon avec qui tu partages un temps d’intimité ne prend pas de nouvelles, pas la peine d’envoyer un message, rapide, et gratuit en plus" (p. 14).

Ce qui ne l’empêche pas d’avoir une opinion sans concession sur les hommes en général : Quand tu creuses les Henry Miller, les Diego de Frida Kahlo, l’André Breton de Nadia qu’on a encensés alors que c’étaient des brêles avec leurs compagnes (p. 152). Ce qui ne l’empêche pas d’encenser le sentiment amoureux : Comment sait-on qu’on est amoureux ? Parce qu’on le crie ; parce qu’on l’écrit (p. 157).

Les plus âgés d’entre nous ont connu eux aussi les goûters "pain-beurre-confiture" remplacés depuis par les pains au chocolat et les compotes à boire plébiscités par la génération synthétique du monde jetable en plastique des années 80 alors que les années s’enchaînent sans qu’on y prenne garde (p. 31), ce que la plume de Samira décrit admirablement.

Salwa est la meilleure de la classe en Français et pourtant elle va louper l’épreuve du Bac Français en juin 99. Recalée parce que Madame Bovary s’était comme évaporée de son sac. On saura plus tard le fin mot de l’histoire (p. 68).

Elle ne lui portera pas chance une seconde fois. En 2001 elle est en Lettres Supérieures. Elle doit expliquer pourquoi elle a détesté une oeuvre du patrimoine. Manque de pot : elle s’acharne sur Madame Bovary et se fait massacrer par son enseignante (p. 155).

Flaubert est pourtant son écrivain préféré et l’autrice est érudite. Son père l’avait exhortée à suivre des études et elle le fit au-delà de toutes espérances. Elle évoquera la cristallisation de Stendhal, Kundera et, sans la citer, Virginia Woolf quand elle revendique d’écrire ma vie à moi. Dans une chambre à soi (…) et vouloir participer à l’éveil féministe en cours (p. 83).

Elle est la première de sa lignée à conduire une voiture (p. 51) et à posséder une carte bleue. Je me fais la réflexion que ma mère aussi. Je pourrais d’ailleurs établir de nombreux parallèles entre les confidences de l’auteure et la vie de mes grands-parents et parents.

Toute l’oeuvre de Samira El Ayachi, déjà 5 romans, s’inscrit dans un cycle de réparation Alors qu’elle avait consacré un livre précédent à son père (victime de la silicose, p. 195), Le ventre des hommes, elle rend cette fois hommage à sa mère, Halima, qui appartient à ces maghrébines arrivées direct des villages du sud marocain, catapultées dans la ville (p. 54). Elle ne vient pas seulement d’un pays étranger, d’un pays maghrébin, mais surtout d’un village. Elle se sentira poussée hors de sa vie par ses enfants, par son mari, par le budget, par le système et par les économistes (p. 63). Et victime de l’exclusion numérique.

Un médecin préconise un "travail adapté aux personnes exilées" (p. 86). En attendant, c’est la fille qui fait "un épisode", sous-entendu psy (p. 94).

Dès 1952 Franz Fanon avait conceptualisé le syndrome nord-africain pour désigner des femmes qu’on ne croit pas parce qu’elles ne parlent pas la bonne langue, parce qu’elles ont la mauvaise peau. La douleur des nôtres n’a pas droit de cité dans leurs hôpitaux. On sous-évalue leur douleur. L’exemple le plus tragique est celui de Naomi Musenga, décédée à 22 ans après avoir appelé en vain le SAMU le 20-12-2017. L’opératrice n’a pas compris la gravité de son état (p. 200).

Et pourtant il existe des consultations transculturelles depuis 1979 à l’hôpital Avicenne (93) initiées par Thobois Nathan -et j’en avais entendu parler- où notamment les séances de psy se font en langue maternelle (p. 225).

On assiste à une scène désopilante chez l’ophtalmologiste qui me rappelle un moment d’examen avec ma mère (pourtant française de souche) qui elle aussi inventait ou répondait ça va, alors que rien n’allait (p. 194). Pour sa défense elle raille que le médecin ne parlait pas son dialecte du sud marocain, le tamazight. Elle maitrise si mal le français qu’elle n’avait pu apprécier le poème de sa fille, composé spécialement pour la fête des mères (p. 39).

Ne pas parler français n’est pas son unique handicap. Elle est aussi illettrée. N’ayant pas les mots, elle se les approprie comme elle peut. Pourtant, dans chaque geste de sa mère, elle découvre une écriture (p. 131). Et elle visite ses "antécédents familiaux" et puis de retour chez elle, elle se surprend à découvrir les petits contours de sa vie (et …) faire comme sa maman à la maison. Des gestes d’économie invisibles, des gestes de survie. Des gestes d’amour écologiques qu’on ne savait pas nommer (p. 145). Sa mère, avec sagesse, savait que la vie est un rêve (p. 147).

Née dans le bassin minier du Nord de la France, issue d’une famille maghrébine, l’autrice a vraiment "rencontré" Emma Bovary adolescente au lycée. Son envie de vivre une autre vie que la sienne l’a placée d’emblée dans une certaine familiarité avec elle. Du silence entre elle et sa mère est née la quête de démêler les non-dits entre les secrets, les exils et les tensions pour parcourir le chemin qui permettra à la fille de rencontrer sa mère, et de célébrer son courage avec fierté, avant d’elle-même donner la vie à son tour.

Un des ultimes intérêts du livre est de s’inscrire (aussi) dans la récente actualité. À propos de l’incendie de Notre Dame elle observe qu’une flamme peut tout emporter et, en même temps, rendre visible ce qui relie les hommes dans le silence et qu’on ne voyait pas (p. 252).

Madame Bovary, ma mère et moi de Samira El Ayachi, en librairie depuis le 9 janvier 2026
Sélection Hors concours 2026

samedi 27 juin 2026

La Fondation Suisse de la Cité internationale universitaire

Le traditionnel pique-nique de l'Association des Journalistes du Patrimoine s'est doublé d'une visite célébrant un bâtiment édifié dans le vaste parc de la Cité Universitaire Internationale.

Nous y avons visité où la Fondation suisse, classée Monument historique pour partie en 1965, totalement en 1986.

C'est Charles-Édouard Jeanneret, dit Le Corbusier (1887-1965) qui l'a édifiée avec son cousin Pierre Jeanneret. Connu sous le pseudonyme de Le Corbusier, pris en hommage à son arrière-grand-mère Caroline Le Corbésier, il cumulait les fonctions : architecte, urbaniste, designer, peintre, sculpteur, homme de lettres, poète et théoricien.

Né en Suisse il fut naturalisé français en 1930, un an avant de poser la première pierre de la Fondation suisse qui porte le numéro 42 sur le plan de la Cité et qui a été achevée en 1933. Elle se trouve juste à côté de la Maison de la Suède (1932).

La commande du pavillon suisse lui était parvenue par le biais du mathématicien Rudolf Fueter, chargé de constituer un consortium représentant l'université helvétique en vue de réaliser un lieu l'hébergement pour une quarantaine d'étudiants suisses méritants et qui témoigne de la modernité de la Suisse comme de son ouverture au monde. Il n'y a curieusement pas eu de concours en raison de la notoriété du Corbusier; Il fut répondu aux détracteurs : on peut choisir soit la médiocrité, soit le génie.

A l'origine, dès l'été 1221, l'ambassade de Suisse avait interrogé le gouvernement qui n'en avait pas perçu l'intérêt. La grosse communauté suisse parisienne a repris le flambeau, levé des fonds privés, si bien que la confédération suisse a fini par se rallier au projet. Le bâtiment n'appartient pas à la Suisse mais, comme toutes les maisons, à la Chancellerie de Paris.

Le pavillon s'est imposé comme le premier édifice de facture moderne construit à la Cité internationale et on peut considérer que c'est l'une des réalisations les plus marquantes de l'entre-deux-guerres.

Avec cet édifice aux volumes simples, correspondant chacun à une fonction, et dépourvu de décors, les architectes introduisent une rupture dans le cycle des constructions de l'entre-deux-guerres. Ils y mettent en oeuvre la théorie dites des "5 points d'une architecture nouvelle" formalisée en 1927  : pilotis pour dégager le rez-de-chaussée, toit-terrasse, plan libre dans l'édicule d'accueil, fenêtres en longueur et façade libre en mur-rideau.

C'est Monica Corrado, directrice de la Fondation suisse qui nous a accueillis et qui nous a informés sur le fonctionnement de la maison avant de nous faire visiter une chambre-témoin, encore meublée par des objets désignés par Charlotte Perriand (1903-1999), à qui la Fondation Vuitton avait consacré une remarquable exposition en 2020.
Nous avons pu admirer la fresque qui couvre le mur du fond du Salon courbe du rez-de-chaussée, caractérisée par une palette de couleurs vives. Elle a été faite, elle aussi par Le Corbusier qui est revenu spécialement en 1948 pour réaliser cette grande peinture murale afin de remplacer l'ancien mural photographique détérioré pendant la seconde guerre mondiale. 

À l’origine, le mur courbé du salon était conçu pour empêcher l’accrochage de tableaux, mais cette surface devant tout de même être décorée. Elle avait été recouverte d’une cinquantaine d’images agrandies issues des archives de Le Corbusier et Pierre Jeanneret. Durant la Seconde Guerre mondiale, le bâtiment a été utilisé par l’armée allemande, entraînant le retrait de la fresque murale. Elle sera remplacée par Le Corbusier par une nouvelle forme d’art, qui le passionne pendant les années d’après-guerre. Il s’agit de la "peinture murale", appliquée sur des panneaux d’Isorel, à laquelle il travaille à partir de 1948 et qui est directement inspirée des travaux de Fernand Léger et de Pablo Picasso. Elle sera intitulée La peinture du silence à cause du silence qui l’entourait et qui l’entoure encore depuis sa création.

mercredi 24 juin 2026

Eux deux de Luc Blanvillain

Eux deux est un des 40 ouvrages figurant dans la bibliothèque du Prix Hors Concours que j'ai annoncée il y a quelques semaines.
Comment créer une bonne histoire en s’inspirant de faits réels dont on est le héros ?
Basile et Grégoire sont les stars d’une série télévisée autobiographique haletante. Leur success-story est un modèle pour tous les scénaristes. Un jour pourtant, Basile rentre chez lui et Jean-Paul Belmondo est assis sur son canapé. Jean-Paul l’attend, lui, personnellement. Il n’est plus de ce monde, mais il a quelque chose à lui dire.
Quand la réalité du roman devient pire que la fiction télévisée, que faut-il écrire ?
Luc Blanvillain est né en 1967 à Poitiers. Agrégé de lettres, il enseigne à Lannion en Bretagne. Il a écrit sur l’adolescence, aime faire se rencontrer les grands mythes littéraires et la novlangue de plusieurs catégories de personnes. Il est l’auteur de Nos âmes seules (Plon, 2015), Le Répondeur (Quidam, 2020) et Pas de souci (Quidam 2022).

Eux Deux est un tableau déjanté de la création télévisuelle contemporaine en général, de la télé-réalité en particulier. On y pratique le scrolling. On est à cheval sur la question du consentement. On est dans la parodie ou le sarcasme, mais en poussant le bouchon si loin qu’il m’est arrivé de décrocher. Je me suis promis en refermant ce roman d’ouvrir d’autres ouvrages pour affiner mon opinion. 

Le niveau de lexique de l’auteur est hors normes, aussi bien en langage soutenu qu’en argot, ce qui en soi est un atout. Il a le sens de la formule mais à force de les multiplier il m’a perdue à de multiples reprises, et ce n’est pas franchement agréable de lire un livre dont une partie du sens nous échappe même si on peut prendre le temps d'aller consulter un dictionnaire. J’ai renoncé à analyser l’hipocoristique bisyllabique (p.114). 

Quel intérêt à multiplier à longueur de journée les termes techniques : side, call-back, essai caméra, plot twist, reversal, game changer, deepfake  et autres threads ? 

On devine à peu près à quoi correspondent des calembredaines (p. 55), l’action d’agonir d’épigrammes cathartiques (p. 23), le verbe trimballer (p. 31), peut-être aussi ourdir (p. 81) et trémuler (p. 85). Qui sait, hormis quelques privilégiés en quoi consiste une éducation à la Summerh
ill (p. 94) et en dehors de certains "territoires" que kichta (p. 80) est employé par les rappeurs pour désigner l’oseille, … pardon … l’argent ? Quant à aposiopèse (p. 148) ou hyper triggering (p. 150) ces expressions n'ont rien déclenché en moi.

Je suis pourtant d’accord avec l’auteur qui reconnaît qu’il est difficile de sourcer toutes les allégations (p. 54) mais il me semble qu’une fois qu’on a compris l’objectif (la critique de notre société) le sujet s’épuise. On devine qu’il va nous inventer un énième retournement de situation et ça n’est plus drôle du tout. 

Voulez-vous que je vous déverse un exemple ? Le synopsis et la beat-sheet provisoire, réduit au ticket clock, déroge au chekhov's gun, argutie, pay-off, plot twist, un reversal ou un game changer, tryharder, une leak (p. 140-141).

Je n’ai pas ressenti d’empathie pour Basile et Grégoire ni lorsqu'ils s'embarquent pour Fleury-les-Aubrais, ville voisine d'Orléans (qui n'a aucun charme) ni pour les plaindre de devoir pondre un putain de scénar à la Monte-Cristo (p. 76). Et si le but est qu’on se moque de ce duo, alors à qui allons-nous nous identifier ? 

Il est plaisant de se cogner à l’évocation de célébrités qui nous sont plus ou moins sympathiques, à commencer par Jean-Paul Belmondo, Noel Mamère ou Michel Blanc, d’apprendre si on l’ignorait que le véritable nom d’Eddy Mitchell est Claude Moine, de voir surgir le désormais célèbre Raphaël Quenard. Croyez-vous que cela intéressera quelqu’un dans cinquante ans ? Il n’est pas nécessaire d’être devin pour prédire la fugacité de ce roman qui commence un premier avril comme une blague. Et c’est dommage.

A défaut de s’interroger sur l’avenir de l’homme, qui est condamné, on a bien compris, on s’interroge sur ce qui pourrait sauver le livre. Sans doute pas l'hypothèse d'une transformation en cafard à la mode de Kafka, ni l’évocation de Schrödinger puisque qu’on nous prévient qu’on se perdra dans la démonstration (p. 195). Ni encore Pascal affirmant un premier mai, comme on l’a si souvent entendu, que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre (p. 225).

On se dit en tournant la dernière page : tout ça pour ça …

Eux deux de Luc Blanvillain, Quidam Editeur, en librairie depuis le 3 avril 2026
Sélection Hors concours 2026

samedi 6 juin 2026

EIAO de Marin Ledun

Marin Ledun est né en 1975 à Aubenas (Ardèche). Il est romancier, essayiste et auteur de pièces radiophoniques français. Il écrit depuis une vingtaine d’années et on le considère comme une figure majeure du roman noir français, avec pour terrain de prédilection la violence institutionnelle. Et pourtant, sans la présence de EIAO dans le catalogue du Prix Hors Concours que j'ai annoncé il y a quelques semaines je serais passé encore un moment à côté de lui.

Son œuvre s’inscrit de plus en plus clairement dans une littérature engagée, ancrée dans les réalités économiques, politiques et environnementales actuelles. Leur âme au diable (2021) était long de plus de 600 pages pour dénoncer le lobby du tabac. Cette fois le texte est extrêmement resserré, en dessous de la centaine de pages, mais suffisantes pour exhumer un épisode oublié des essais nucléaires qui ont meurtri les Marquises dans les années 1970, après quatre siècles de destin tragique marqués par le colonialisme qui nous est rappelé page 29 et qui, sincèrement font honte : les maladies transmises par les colons, la prostitution, la conversion de force au catholicisme, le bagne, l'interdiction de la pratique artistique du tatouage et des danses traditionnelles.

Comme si ces exactions ne suffisaient pas, les dérives se sont poursuivies au détriment des populations et de la terre en en faisant le théâtre d’essais nucléaires aériens qui ne cesseront qu'en 1996.
Simone Hauata, dix-neuf ans, quitte pour la première fois sa baie natale d’Anaho. Elle débarque en 1972 à Eiao, une des îles des Marquises, embauchée comme cuisinière pour les ouvriers qui travaillent au forage de la terre pour le compte de l’Arvecom. Très vite les rumeurs prétendent que l’entreprise a des liens avec les essais nucléaires que la France mène dans la région, sinon pourquoi y aurait-il tant de légionnaires à surveiller la zone et empêcher tout contact avec l’extérieur ? Certains ouvriers ne sont pas dupes et s’organisent pour essayer de saboter les forages qui détruisent l’île et ses voisines tout en mettant en danger leurs habitants. C’est le cas de Tahi, dont s’épren la jeune femme qui, elle aussi, va entrer en résistance.
EIAO est un titre bref qui dit l’essentiel en résonnant comme un nom de code. Ce qui est très beau c’est l’écriture de Marin Ledun, à la fois concise et poétique, utilisant autant que possible un lexique emprunté à la langue mā’ohi si bien qu’on oublie que le texte a été conçu par un métropolitain qui, d’ailleurs, est né quelques années après les faits. Il faut dire que depuis 2016 et deux séjours à l’occasion de salons du livre dans les îles de Nuku Hiva et Ua Pou, il revient régulièrement aux Marquises et ses deux précédents romans se déroulent dans le Pacifique Sud. Il espère pouvoir continuer de développer des personnages et des histoires ancrés dans ce vaste territoire.

À la fin, Eiao devient un tombeau préservé du feu nucléaire, la promesse d’une fosse commune pour chair contaminée ailleurs, et désormais, aussi, une décharge (p. 78), ce qui n’est pas à proprement parler une fin heureuse. Connaitra-t-on un jour le nombre de victimes qui furent irradiées en Polynésie au nom de la grandeur de l’Etat colonial français ? Sans compter les dégâts sur la faune et sur la flore.

EIAO de Marin Ledun, Au vent des îles, en librairie depuis le 9 janvier 2026
Sélection Hors concours 2026

samedi 30 mai 2026

Le 6ème Festival du Chapeau s’est déroulé à Cheverny les 23-24 mai 2026

La première édition du Festival du Chapeau eut lieu au château de Cheverny en 2018. Avec la participation de modistes de grandes renommée et déjà la présence de Miss France.

Après trois belles éditions l’évènement fut suspendu, notamment en raison de la période de confinement qui bouleversa tous les projets.

Il reprit en mai 2024 sur le thème des Jeux, en 2025 autour des fleurs et cette année le défilé mit le Cinéma à l’honneur. Les créations furent de haut niveau et le défilé qui a été lancé à l’Orangerie à 14 h 30 a failli faire tourner les têtes des jurés, rassemblés autour de la comtesse Constance de Vibraye, propriétaire du château de Cheverny, et d’un autre habitué, Cédric Bioche, costumier au Paradis Latin et au Lido, avec bien entendu Hinaupoko Devèze, Miss France 2026 et enfin Philomena d’Orléans, son Altesse Royale Madame la Comtesse de Paris, épouse de Jean d’Orléans, Comte de Paris et chef de la maison d’Orléans, accompagnée de quatre de ses (charmants) enfants dont le plus jeune, Alphonse, a 3 ans.
Prenant son rôle très au sérieux la Comtesse avait rendu visite le matin même aux modistes à qui elle accorda beaucoup d’attention. Elle choisit de porter l’après-midi le modèle Coquelicot, créé spécialement par Olga Lumière pour l’édition 2025 et qui fut primé. Le jury avait été sensible à l’émotion que symbolise cette fleur, symbole de passion et de renaissance au centre d’ondulations qui représentent des ondes lumineuses.
Constance de Vibraye fit bien entendu elle aussi honneur à la chapellerie.

Tout commence bien en amont avec la sélection des participantes (que des femmes pour le moment), le montage des partenariats, et une organisation au cordeau devant prévoir les mannequins (et je leur accorde une mention spéciale pour leurs sourires), une exposition-vente, une installation dans le château qui bien entendu reste ouvert aux visiteurs, et l’accueil des passionnés qui viennent spécialement pour assister au défilé traditionnel dans l’Orangerie. C’est Karine Tourmente-Leroux qui est la cheville ouvrière et sans qui rien ne se ferait aussi minutieusement mais tout se met en place avec les équipes du château qui sont mobilisées elles aussi.
Et je dois applaudir aussi Charles-Antoine de Vibraye qui fut un maître de cérémonie bienveillant, précise et toujours souriant.

Chaque année est particulière et enrichie d’autres évènements. En ce mois de mai c’était la présentation d’un spectacle équestre et l’inauguration d’un parcours olfactif à l’intérieur du château, tous deux à l’initiative de Maximilien de Vibraye et qui ont fait l’objet de publications spécifiques.

Les stands des modistes sélectionnées :
Samedi après-midi et dimanche matin les modistes présentaient leur travail dans les Écuries du château, libérées des chevaux qui profitent en ce moment d’une grande liberté de mouvement et de l’herbe des prés. Les créatrices s’étaient donc installées chacune dans un box, dans une relative intimité, ce qui facilitait les essayages et favorisait les conversations. Le travail de précision était mis en valeur mais pas question de dévoiler à ce stade le moindre bibi qui défilera plus tard. Le secret est de mise mais on sait déjà que quel que soit la taille du modèle il aura pour vocation de "grandir la femme (ou l’homme) en lui offrant de l’allure".

La sélection, d’un niveau devenu international, effectuée par des professionnels, rassemblait neuf modistes, et dont neuf sensibilités différentes, qui ont exposé leur travail le samedi 25 à partir de 14h et le dimanche matin jusqu’à midi :


Aliona Slobodeniuc, une créatrice d’origine moldave installée à Saint-Nauphary dans le Tarn-et-Garonne, après avoir passé trois ans à Caussade, la capitale française du chapeau. Chacune de ses créations est une manière de voir et d’interpréter le monde. Elle présenta L’Ame de velours, Brisé fragmentée, Éclat du jardin, Douceur du château (dans lequel j’ai vu un hommage à Napoléon, que j'ai photographié en backstage). Elle a obtenu l’an dernier un prix Coup de coeur aux Rencontres Internationales des Arts du Chapeau de Chazelles-sur-Lyon en 2025 avec cette coiffe en feutre de poil taupé noir, à petit bord rabattu à l’avant, prolongée de 2 pointes relevées sur le côté. Elle est bordée d’un ruban de gros-grain noir, terminé en petite bride d’attache.
Un œil peint à l’acrylique est appliqué sur un côté : iris bleu, pupille en perles noires, cils faits main en cuir d’agneau imitant les pétales d’un tournesol. Les touches de jaune dans l’iris font référence à la possible perception altérée de cette couleur par Vincent Van Gogh. C’est à la période de création des Tournesols que l’artiste s’est tranché l’oreille gauche, incident rappelé par l’emplacement de l’œil. La modiste a ajouté une broche "tournesol" aimantée, en cuir d’agneau peint, pouvant aussi être portée en boucle d’oreille.

lundi 25 mai 2026

Ils étaient de l’Est de Julien Thèves

Journaliste pour Le Monde, Julien Thèves a reçu le Prix Marguerite-Duras, 2018, pour Le Pays d’où l’on ne revient jamais (Christophe Lucquin éditeur). Son cinquième roman, Ils étaient de l’Est est déjà présent dans plusieurs médiathèques, ce qui lui donne une belle longueur d'avance sur les autres ouvrages en lice pour le Prix Hors Concours que j'ai annoncé il y a quelques jours.

Ceci pour dire que je l'ai lu avec une exigence accrue.

Il situe évidemment l'action dans l'Est de la France, plus précisément en Lorraine, région composée de la Meurthe-et-Moselle (54), la Meuse (55), la Moselle (57) et les Vosges (88). C'est précisément dans ces deux départements que vivaient ses grands-parents dans les années 1980.

Il est utile de savoir qu'il est né en 1972 pour comprendre à quelle hauteur il peut se souvenir de son enfance, rythmée par les visites estivales chez ses grands-parents paternels, en Moselle, et ses grands-parents maternels, dans les vallées vosgiennes aux forêts profondes que l’on reconnaît dans l’illustration de couverture conçue par Hélène Avérous.

Il est utile aussi de savoir qu'il a profité d'une résidence pendant le confinement pour convoquer ses souvenirs, ou du moins ce qu'il en restait et qu'il ne pouvait pas complètement vérifier in situ en raison du confinement imposé par le contexte de la pandémie, dont il ne dit pas grand chose si ce n’est de faire un rapprochement avec le passé : Il n’y a plus de douanes, plus de frontières mais de nouvelles restrictions (p. 86), en faisant référence à la limitation des sorties à une durée de 1 heure et un rayon de 1 km à vol d’oiseau autour de son domicile.

Cela étant il aurait fort bien pu élargir ses recherches ensuite puisque l’édition s’est produite 4 ans après la fin du troisième confinement. Mais il n’aurait pas été légitime alors d’achever le livre par une balade aérienne virtuelle engagée sur Google Maps. 

Entre temps, nous naviguons entre les uns et les autres sans toujours savoir de quels grands-parents il s’agit même s’il existe des différences entre eux. L’auteur n’est sans doute pas très clair sur ses intentions. Le pronom personnel retenu pour le titre semble les confondre. Et suggérer aussi que la région façonne ses habitants "comme un seul homme".

Il ne craint pas non plus de se contredire. Et cela dès le début : Ils ne m’enchantaient pas mais ils devaient bien m’enchanter puisqu’ils m’enchantent aujourd’hui, quand je pense à eux (p. 12).

Il plaide coupable : Je dois inventer mon père parlant du sien (…). On voudrait tellement les ressusciter, et les interroger. (…). Je mélange le faux et le vrai (p. 88).

C’était des vies sans culture, sans productions culturelles, sans télévision (p. 109). mais Julien Thèves se corrige : Ce n’était pas une vie sans culture bien sûr que non. Il y avait des livres mais on ne voit personne lire (p. 110). 

Comment, après de tels aveux, pouvons-nous nous y retrouver ? Il faut croire que là est la magie de son écriture, de la musique de ses mots, puisque je reconnais beaucoup de choses dans ses propos car même si ma famille n’est pas originaire de l’Est, l’époque était assez homogène. Et j’ai suffisamment été ensuite en lien avec des lorrains pour saisir la particularité de leur situation. Nés allemands après la première annexion, ils sont devenus français plus tard.

J’entendais souvent ma grand-mère maternelle (née dans l’Aisne) se plaindre elle aussi que ça tombait comme à Gravelotte (p. 78). Je n’avais jamais pensé à lui en demander la signification. L’averse me semblait être une explication suffisante. J’ignorais que c’était une trace linguistique de la guerre de 1870, pendant laquelle Gravelotte fut perçue comme une hécatombe inutile, prélude à la défaite et à la perte de l'Alsace-Lorraine. Tout ceux de ma génération ont vu leur enfance marquée par des expressions en lien avec l’un ou l’autre de ces conflits. Comme finis ton assiette, on voit bien que tu n’as pas connu la guerre.

Quand ma mère cuisinait trop de pâtes on lui reprochait de vouloir nourrir un régiment, voire carrément la 2ème DB (division blindée). Ma grand-mère ne faisait pas les courses. Elle allait au ravitaillement. Sa grande spécialité était -elle aussi- les oeufs à la neige, mais je n’ai jamais goûté de pâtisserie nommée africain. Par contre je me régalais tout comme Julien Thèves de cervelle, de langue de bœuf, de la frisée du jardin avec des fleurs de bourrache comme le faisaient ses autres grands-parents, en Lorraine, où le jardin s’ornait de monnaie du pape et de glaïeuls. Je me souviens autrefois en avoir vu partout.

Une fois adulte, j’ai découvert la tarte aux brimbelles (myrtilles) que la grand-mère de mes enfants allait ramasser avec un peigne spécial dans les sous-bois autour de Gérardmer et qu’elle lavait ensuite par crainte qu’un renard ait fait pipi dessus et ne transmette une maladie. Cette peur est donc universelle.

Julien Thèves affirme que les grands-mères de l’époque sont des femmes qui n’ont jamais « travaillé », n’étaient jamais allé au bureau, en réunion, (…) pas trimé en usine, même si ma grand-mère vosgienne faisait tous les métiers puisqu’elle aidait aussi au magasin et au cinéma. Mais nous, nous n’avons vu que la cuisine et les courses, elles étaient vieilles (p. 149).

Il exagère. Il ne songe pas à celles qui, comme ma grand-mère paternelle, travaillaient d’arrache-pied à la ferme ou comme mon autre grand-mère servaient dans le commerce de leur mari, le seul à être salarié, si bien qu’à la retraite elles ne touchaient quasiment pas de pension. C’est qu’il ne faisait pas alors bon se séparer. Rien d’étonnant à ce que ces années là aient produit la dernière génération des couples qui ont passé leur vie ensemble, qui n’ont eu qu’un mari, qu’une femme (p. 37). Espérons qu’ils ont été heureux.

De temps en temps une photographie noir et blanc (jamais légendée) semble chercher à confirmer les propos mais elle est de si mauvaise qualité qu’on n’y perçoit rien de signifiant, sauf peut-être celle des sonnettes de l’immeuble de B. où l’on peut encore lire le nom de la famille Thèves. A ceci près qu’on aurait de toute façon cru l’écrivain sur parole.

L’écriture a une vertu documentaire mais limitée parce que l’auteur n’approfondit pas son analyse. Il reste à la surface des évènements, justifiant sa position en invoquant une quête de vérité. C’est ce qu’il y a de plus vrai dans ces souvenirs, les baisers et les gâteaux, les repas et les balades et les longues heures d’ennui (p. 150). 

Cette position lui permet d’insuffler dans le récit une tendresse infinie et apaisante qui explique selon moi les critiques élogieuses que j’ai lues à son propos. Après avoir été hameçonnée par des débuts prometteurs décrivant ses grands parents comme les vigies d’un temps maudit, adoré (p. 23) j’aurais espéré davantage qu’une écriture élégante sur la mémoire en plein accord avec la forte promesse des premières pages : Faisons revivre ces gens, observons-les comme une peuplade ancienne, comme l’incarnation d’un monde passé, comme le miroir de notre propre pays, de notre propre époque. Un miroir déformant bien sûr (p. 40). 

Ils étaient de l’Est de Julien Thèves, éditions Abstractions, en librairie depuis le 28 mars 2025
Sélection Hors concours 2026

samedi 23 mai 2026

La classe et la fonction de Mariana Alves

Jusqu'à présent, hormis London 53 qui est une véritable fiction, tous les livres de la sélection 2026 du Prix Hors Concours que j'ai lus invoquent des souvenirs d’enfance et donc, par voie de conséquence, se situent dans un passé appartenant au siècle dernier.

Dans La classe et la fonction nous voici dans le Paris des années 1990, trente ans après celui des Femmes du sixième étage, le film français réalisé par Philippe Le Guay, sorti en 2011, qui a pour thème l'immigration espagnole des femmes employées de maison dans le XVI° arrondissement de Paris.

Nous sommes aussi dans un décor semblable à celui de La cage dorée, un film racontant l’histoire d’un couple de gardiens d’immeuble portugais. Mais, si ceux-ci sont adorés par les propriétaires on sent dans l’ouvrage de Marianna Alves une faille abyssale.

Elle a écrit un récit d’introspection qui revient avec une grande pudeur et une grande force sur l’histoire familiale et le temps de l’enfance de la Grande petite. Fille d’immigrés portugais, la narratrice grandit dans une loge de gardien d’immeuble du riche et luxueux XVI° arrondissement parisien que parfois elle évoque sous la forme d'un pictogramme rectangle. Dans un récit incisif et ponctué par l’humour, elle décrit ses conditions de vie dans ce microcosme façonné par les rapports de domination sociale entre les propriétaires, qu'elle désigne sous le terme de les Autres, tandis qu'ils sont les invisibles, corvéables à merci. Elle nous fait partager un monde à hauteur d’enfant où l’intimité n’existe pas. C'est plutôt troublant.

Les épisodes s'enchainent entre deux retours au bled, comme dit la Grande petite (p. 37) et nous interroge, les yeux dans les yeux : est-il vrai qu'on a la belle vie en France ?

Ce court roman (et la brièveté est pour moi une qualité) fait naturellement penser à La honte d'Annie Ernaux (1997) dont on n'est pas surpris de lire une citation. Il est également touchant à bien des égards, en particulier quand la famille se réduit, après le décès de la maman.

La classe et la fontion ne laissera personne insensible et peut-être regarderons-nous d'un autre oeil ces logements de fonction en voie de disparition. La loge est un croquemitaine qui brisent les rêves de ceux qui osent à peine y croire (p. 86).

La classe et la fonction de Mariana Alves, aux éditions Chandeigne, en librairie depuis avril 2026
Sélection Hors Concours 2026

jeudi 21 mai 2026

Le joli-bois de Sujee Godard

Quelques fougères se déploient sur la couverture du même rouge que celui du formidable roman que j'avais tant aimé dans la précédente sélection du Prix Hors concours, Mes pieds nus frappent le sol. Du même rouge aussi que London 53 par lequel j'ai commencé la découverte de la sélection 2026.

Le lecteur comprendra plus tard la signification de la présence de ce végétal … qui aurait aussi bien pu être une fleur de pissenlit.

Le joli-bois est un livre remarquable, encore un. Même si elle est inspirée de faits réels on est soulagé de lire qu'il s'agit d'une autofiction. Cela nous libère de l'angoisse de s'attacher aux personnages, à l'instar de la petite fille qui va prendre ses distances avec les lapins élevés dans sa famille d'accueil et qui terminent dans son assiette un dimanche par mois.

L'autrice convoque en nous toute une palette de sentiments qui hésitent entre colère, compassion, tendresse … Les chapitres sont courts et s'enchainent à l'instar des diapositives que projetait mon père devant une assemblée de curieux quand il voulait capter l'attention tout en ménageant un certain suspense.

Sujee Godard raconte son propre parcours, en construisant un personnage fictif auquel elle donne le prénom de Noah. On apprendra que le joli-bois est le nom donné par les enfants à une petite forêt derrière la maison (p. 23) à l'orée d'une bande de fougères qu'ils appellent "la jungle" parce que ces plantes leur semblaient effrayantes.

Cette forêt est pourtant le refuge de la petite fille et des autres enfants, Yanis et Leila, élevés comme elle dans la famille d'accueil d'Anne et Henry Hosberg où elle fut à l'âge de deux ans livrée comme un colis, tenant une fleur de pissenlit.

C'est une fois adulte que la narratrice nous livre le récit d'une enfance à la campagne marquée par la violence, en particulier à l'encontre de Yanis qui restera le frère protecteur … jusqu'à ce que, une fois adultes, il la repousse en invoquant qu'on a besoin d'oublier, ensemble on n'y arrivera pas (p. 110). A l'inverse elle pense qu'oublier n'est pas nécessaire, et de toute façon impossible. 

Après avoir rejoint Paris pour ses études, elle s'est tournée vers le secteur associatif et est devenue travailleuse sociale auprès de femmes victimes de violence. Dans ce texte tout en subtilité, elle n'y fait pas le procès des familles d’accueil et on comprend que ses sentiments à l'égard des parents adoptifs, particulièrement Anne, sont en réalité très complexes. En particulier quand elle raconte (aussi) les jours légers, lorsque sa mère d'accueil la serre dans ses bras en lui disant qu'elle l'aime (p. 141).

Quant à sa mère, elle la voit toujours, mais peu et a le sentiment de "s'adresser à une inconnue" (p. 65). on ne peut qu'éprouver de l'empathie pour elle en lisant : je n'ai aucun repère, avec elle. Mes seuls repères sont la maison des Hosberg. Ou encore lorsqu'elle décrit son corps sans concession, en se regardant comme une sorcière (p. 103).

Ce livre est troublant par le sujet, par l'écriture, par l'ambivalence des sentiments. Il faut, je crois, le lire plusieurs fois pour en saisir les nuances, la portée, et au final en comprendre la leçon.

Le joli-bois de Sujee Godard, Double ponctuation, collection Guillemets
Sélection Hors Concours 2026

lundi 18 mai 2026

Le Lotissement de Claire Vesin

Un lotissement, des enfants, un accident, les années 85. On pense immédiatement à Olivier Adam. A toute la vie devant nous. C'est inévitable.

Nous ne sommes pas en Essonne, à Juvisy mais à 17 km de Paris, à Mare-les-Champs, une bourgade fictive du Val de Marne, dont le nom est proche de bien des communes de région parisienne. Le village est comme un microcosme, que dis-je, une cocotte-minute. 

La construction, je devrais dire l'échafaudage du Lotissement est remarquable et je ne vois rien d'étonnant à ce que le livre de Claire Vesin soit déjà sélectionné et finaliste de nombreux prix littéraires. C'est amplement mérité.

Quel art pour se glisser dans le cerveau de ses personnages, à commencer par sa mère (p. 35) et dont elle fait elle-même partie, avec juste ce qu'il faut de détachement pour conserver une place d'autrice.

C'est le troisième livre de la Sélection 2026 Hors Concours que je découvre et c'est un troisième coup de coeur. J'ai beaucoup apprécié ce roman. Et pourtant j'ai été très troublée. Par son déroulement tragique, auquel on ne peut pas rester insensible.

Mais aussi par mes propres souvenirs qui sont revenus, à peine le livre refermé, comme un film laissé sur pause. Dans le lotissement de mon enfance, dix ans plus tôt que dans le livre de Claire Vesin, il s'est produit quelque chose qui aurait pu évoluer d'une manière semblable mais chaque maison y était différente … et puis c'était la "province". Etaient-ce des raisons pour préserver l'intimité de chacun ?

Vous en jugerez demain car, promis, je vais m'atteler à vous décrire la situation.

Claire Vesin situe l'action au milieu des années 1980 et sa reconstitution est si minutieuse que je serais surprise d'apprendre qu'elle n'y a jamais mis les pieds. On la croise petite fille, admirative d'Elise, sa (presque) camarade de classe, la fille un peu rebelle de la très respectable Béatrice, mère et surtout femme exemplaire, qui règne en dominatrice sur tout le quartier où elle oeuvre à créer patiemment une petite civilisation (p. 192).

Arrive Suzanne une charmante institutrice venue tout droit des Antilles, dont la jeunesse et la beauté ne seront pas des atouts, et qui va avoir un peu de mal à se faire à cette nouvelle vie. Férue de poésie elle va en distribuer chaque jour à la volée, et c'est une belle idée de nous avoir listé les références en fin d'ouvrage. La société est peu tolérante à la différence, qu'elle soit d'ordre physique (Suzanne a la peau noire), intellectuelle (Jérôme, le fils d'Agnès, est un enfant "différent") … ou encore de mode de vie (être célibataire n'est pas bien vu).

Se pourrait-il que dans un tel contexte, être amoureuse soit une tragédie ou une bénédiction ? (p. 192)

La suprématie de l'homme sur la femme est implacable. Un "bon" docteur s'emploie à assommer le cheptel (quel mot affreux pour désigner sa parentèle féminine) avec un cocktail de Valium et de Temesta que les femmes prennent comme des hosties.

Mais le train de la liberté est en route. Le dérapage est proche. Le lecteur l'a compris dès le prologue. On sait comment ça se termine dès la page 16. Les drames se succédaient depuis quelques semaines : l’accident de ma maîtresse, Mme Bourgeois, qui avait signé la fin de l’année scolaire, puis le décès du garagiste François Belge, le père de mon ami Jérôme. Et maintenant, le feu chez les Mondessert, Elise emmenée à l’hôpital, grièvement brûlée. (…) À qui le tour maintenant ?

Il n'est plus question d'arrêter l'escalade mais de comprendre où se situent les responsabilités. Le moment est venu de tirer au clair ce qui s'est réellement passé en 1986 à Mare-les-Champs, village pavillonnaire paisible de la banlieue parisienne.

Le sujet était déjà en soi passionnant. Claire Vesin y ajoute une dimension supplémentaire en convoquant les bouleversements qui secouent la société de cette époque : Le Pen à L’Heure de vérité, la construction des HLM, la catastrophe de Tchernobyl, la peur panique des attentats parisiens dont sa mère croit être à l'abri à Mare-les-Champs qui lui apparait comme un havre de paix, le tout sur fond de succès chanté par Balavoine. Bref, des années qu’on aurait tort de voir idylliques (bien que vous constaterez en me lisant demain que c'est grosso-modo ce que je pense avoir traversé, … dix ans plus tôt).

Elle nous fait revivre tous ces moments que nous avons oubliés. On se sent proche de la narratrice, surpris de penser comme elle. Tout a été englouti par le temps, comme mes souvenirs de cette vie (p. 114). Ce personnage devient archéologue pour autopsier chaque couche sédimentarisée, à la fois à grande échelle et à celle du lieu de vie dont patiemment elle met à nu les faux-semblants et dénoue chaque secret.

Il se pourrait que sa mère, qui travaille dans un cabinet de comptabilité et qui est mal dans sa peau, soit au premier rang des responsables. Serait-elle coupable de n'avoir rien vu des présages (p. 39) ?

Le lecteur ne veut pas être en reste et va analyser le moindre signe. Claire Vesin ne nous facilite pas la tâche. Elle fait les comptes, cherche les coupables. Ce qui est original c'est qu'elle écrit sur deux temps narratifs, celui de l’année scolaire 85-86 qui déroule la chronologie des faits et celui de notre époque pendant laquelle elle retourne sur les lieux et mène l’enquête. Le témoin principal est Agnès, l'amie de sa mère, employée dans le cabinet médical du généraliste qui abrutit ses patientes de tranquillisants. 

Claire Vesin est née en 1977 à Champigny-sur-Marne. Après une adolescence aux États-Unis et des études de médecine à Paris, elle décide d’exercer en banlieue parisienne, où elle vit aujourd’hui. Elle a publié Blanches en 2024 (Prix du livre La Tribune, Prix Europe 1-GMF, Grand Prix Littéraire de l’Académie nationale de Pharmacie). Le Lotissement est son deuxième roman.

Le Lotissement de Claire Vesin, à La Manufacture de livres, en librairie depuis le 21 août 2025
Sélection du Prix Jésus Paradis 2026, finaliste du Pris Le livre à Metz/Marguerite Puhl-Demange, finaliste du Prix Horizon du 2ème Roman de la ville de Marche-en-Famenneen, sélection du Prix du 3 mars des lecteurs de la librairie Le bruit des mots, finaliste du Prix Jean Amila-Meckerten, sélection du Prix littéraire des promesses, Sélection Hors Concours 2026

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