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lundi 12 juillet 2021

L’autre fille à Avignon Reine Blanche pour le Festival d’Avignon Off 2021

Le lundi, à Avignon, ce n‘est pas ravioli mais relâche pour beaucoup de compagnies, ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a rien à voir.

Surtout dans les théâtres qui ont profité de la circonstance pour louer des créneaux supplémentaires à des artistes qui n’auront que les lundis pour jouer.

Du fait de moins de choix il y a davantage de public dans les salles, question de vases communicants.

Je commence la journée par L’autre fille qui sera un énorme coup de coeur. Je ne connaissais pas ce nouveau lieu, dénommé Avignon Reine Blanche, même si l’adjectif mérite d’être nuancé. Il s’est ouvert en 2019 mais cet été là, et malgré déjà une centaine de spectacles sur mon planning je ne me suis pas trouvée à y aller. Par contre je connais bien la salle parisienne du même nom et dont la programmation est de grande qualité. 

Ce spectacle est un énorme coup de coeur. Vous me direz que c’est un de plus mais il est rassurant qu’il y ait plusieurs moments exceptionnels dans un festival qui compte plus de 1000 spectacles différents.

 La voix chuchotée de Marianne Basler est à peine audible sous le bruit de la climatisation au tout début. Il faut faire un effort d’attention que l’on ne regrette jamais tant la comédienne excelle à être cette femme contrainte d’écrire à sa soeur disparue deux ans avant sa naissance, morte comme une petite sainte à six ans.

C’est en entendant sa mère en parler devant elle, mais en cachette, qu’elle réalise le poids de ce secret. En faire le récit sera en finir avec le flot du vécu bien que ce n’était pas le premier objectif d’Annie Ernaux qui se livra à l’exercice à la demande de son éditrice d’écrire une lettre sur le modèle de La lettre au père de Kafka dans une idée de transgression.

Elle ne sait rien, on n’a pas voulu l’attrister. La comédienne nous fait oublier qu’on est au théâtre. C’est Annie Ernaux qui est assise en face de nous et qui se livre presque à une confession, les mains jointes. Cette universitaire au langage recherché ne renonce pas à employer de temps en temps un mot du patois normand qui surgit avec l’accent pour qualifier au mieux ce qu’elle ressent.

Soixante ans après je n’en finis pas de buter sur ce mot qui a changé ma place en quelques secondes. Mimant sa mère, elle prononce la phrase assassine : Elle était plus gentille que celle-là. Ce mot de gentille n’est pas une information mais un reproche. On sent la rage agiter le corps de cette femme, guérie contre le tétanos par un flacon d’eau de Lourdes. Ses mains tremblent et ce n’est pas surfait.

T’écrire c’est faire le tour de ton absence. Elle pose prudemment le pied sur une des photos qu’elle a jetées par terre il y a quelques minutes et prend appui sur chacune comme s’il s’agissait d’un pas japonais installé dans un jardin entre des buissons d’épines. Je ne serai pas enterrée près de vous en Normandie.

La mise en scène conjointe entre la comédienne et Jean-Philippe Puymartin accorde au spectateur la juste place qui lui évite de se sentir en position de voyeur. Un mot (celui de place) qui est loin d’être anodin chez l’auteure.

Article extrait d’une publication intitulée "Avignon le 12 juillet à Avignon Reine Blanche, à l’Adresse et aux Carmes".

Avignon le 12 juillet à Avignon Reine Blanche, à l’Adresse et aux Carmes

 Le lundi, à Avignon, ce n‘est pas ravioli mais relâche pour beaucoup de compagnies, ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a rien à voir. Surtout dans les théâtres qui ont profité de la circonstance pour louer des créneaux supplémentaires à des artistes qui n’auront que les lundis pour jouer.

Du fait de moins de choix il y a davantage de public dans les salles, question de vases communicants.

Je commence la journée par L’autre fille qui sera un énorme coup de coeur. Je ne connaissais pas ce nouveau lieu, dénommé Avignon Reine Blanche, même si l’adjectif mérite d’être nuancé. Il s’est ouvert en 2019 mais cet été là, et malgré déjà une centaine de spectacles sur mon planning je ne me suis pas trouvée à y aller. Par contre je connais bien la salle parisienne du même nom et dont la programmation est de grande qualité. 

Ce spectacle est un énorme coup de coeur. Vous me direz que c’est un de plus mais il est rassurant qu’il y ait plusieurs moments exceptionnels dans un festival qui compte plus de 1000 spectacles différents.

 La voix chuchotée de Marianne Basler est à peine audible sous le bruit de la climatisation au tout début. Il faut faire un effort d’attention que l’on ne regrette jamais tant la comédienne excelle à être cette femme contrainte d’écrire à sa soeur disparue deux ans avant sa naissance, morte comme une petite sainte à six ans.

C’est en entendant sa mère en parler devant elle, mais en cachette, qu’elle réalise le poids de ce secret. En faire le récit sera en finir avec le flot du vécu bien que ce n’était pas le premier objectif d’Annie Ernaux qui se livra à l’exercice à la demande de son éditrice d’écrire une lettre sur le modèle de La lettre au père de Kafka dans une idée de transgression.

Elle ne sait rien, on n’a pas voulu l’attrister. La comédienne nous fait oublier qu’on est au théâtre. C’est Annie Ernaux qui est assise en face de nous et qui se livre presque à une confession, les mains jointes. Cette universitaire au langage recherché ne renonce pas à employer de temps en temps un mot du patois normand qui surgit avec l’accent pour qualifier au mieux ce qu’elle ressent.

Soixante ans après je n’en finis pas de buter sur ce mot qui a changé ma place en quelques secondes. Mimant sa mère, elle prononce la phrase assassine : Elle était plus gentille que celle-là. Ce mot de gentille n’est pas une information mais un reproche. On sent la rage agiter le corps de cette femme, guérie contre le tétanos par un flacon d’eau de Lourdes. Ses mains tremblent et ce n’est pas surfait.

T’écrire c’est faire le tour de ton absence. Elle pose prudemment le pied sur une des photos qu’elle a jetées par terre il y a quelques minutes et prend appui sur chacune comme s’il s’agissait d’un pas japonais installé dans un jardin entre des buissons d’épines. Je ne serai pas enterrée près de vous en Normandie.

La mise en scène conjointe entre la comédienne et Jean-Philippe Puymartin accorde au spectateur la juste place qui lui évite de se sentir en position de voyeur. Un mot (celui de place) qui est loin d’être anodin chez l’auteure.

Comme je me déplace à bicyclette d’un théâtre à un autre et que j’avais adoré Anquetil tout seul au Petit Hébertot en 2016 je n’allais pas faire l’impasse sur Louison, écrit et mis en scène par Philippe Hassler, interprété avec finesse par Marine Monteiro, Marc Pastor et Loïc Sanchez. Cette évocation de l’année 1955 se joue uniquement les lundis à 14 h 45 au Théâtre de l’Adresse, juste de l’autre côté des remparts qui ceinturent la ville.

Jeanine et Guy sont arrivés très tôt pour installer leur table pliante et leurs fauteuils au bord de la route et ne pas louper le passage des cyclistes. En attendant, ils piquent-niquent en écoutant la voix nasillarde du commentateur sur leur radio grésillante. Le metteur en scène a eu la bonne idée d’intercaler des petites vidéos entre chaque saynète. On peut ainsi revoir l’accordéoniste André Verchuren ou plus tard une route de montagne et le recours au noir et blanc date les images.

On est dans une autre époque, celle du 42 ème Tour de France qui démarre au Havre en 1955 avec 130 coureurs (ils sont 184 cette année). Leur vélo et leur équipement n’ont rien à voir avec ceux que les sportifs utilisent en ce moment même sur les routes de France mais le dopage est déjà bien ancré dans la pratique et les estivants se prennent sur la tête les goodies qui sont lancés depuis la caravane publicitaire. S’égrènent des noms que nous avons oubliés comme celui de Louison Bobet, le premier coureur français à gagner trois tours d'affilés, 53, 54, 55. Ou ceux des bleus qui comme Paul Bergeot participent pour la première fois à la course. Le spectacle reflète l’époque où le grand rêve était d’acquérir une Peugeot 203. Certains y parviendront. D’autres repartiront clopin clopant sur la musique d’Yves Montand.

Et puis ce lundi c’est célébration, au Théâtre des Carmes sous l’intitulé de Journée nécessaire. Après une lecture le matin et un apéro-sérigraphie (auxquels je n’ai pas participé) la Compagnie Rue des Chimères avait préparé une lecture-spectacle de poèmes d'André Benedetto. Un pique-nique poétique aurait dû se déployer ensuite sur les berges du Rhône de la Barthelasse. Les menaces de pluie en ont entrainé l’annulation, avec report sur la place des Carmes.

Je n’avais sans doute pas suffisamment été attentive mais je ne m’attendais absolument pas à voir et à entendre ce que Christine Gandois et Bruno Bernard avaient généreusement préparé. Je ne parlerai pas ici de leur création, sous le nom de Marseille et Méditerranée puisque la représentation fut unique et que vous ne pourrez pas la voir dans cette édition du festival.

Je préfère vous dire ce que j’avais supposé. Que le fils rendrait hommage au père, avec un petit (tout petit mais émouvant) discours qui aurait lancé un moment en forme d’happening joyeux mais sérieux et respectueux, teinté d’espoir aussi. Car enfin, André Benedetto (1934-2009) n’est pas n’importe qui. Il est au Off ce que Jean Vilar fut au In.

Ce marseillais, très attaché à sa ville d’origine, fut un homme de théâtre très prolifique (près de soixante-dix pièces), dévoué à la culture – on pourrait même dire à la cause – occitane ainsi qu'à la question de l'identité méditerranéenne, toujours liées, chez lui, à une option progressiste. En ce sens, le titre du spectacle est totalement adéquat.

Il installa sa troupe en 1963 dans une ancienne salle paroissiale avignonnaise, la Salle Saint-Benoît, qui deviendra le Théâtre des Carmes, et y jouera pour la première fois à l'hiver 1963, une de ses créations, Le Pilote d'Hiroshima. 

J’aurais aimé qu’on salue combien il avait réussi, alors qu’il avait été élu président du Festival Off d'Avignon en 2006 à rétablir la paix dans ce Off bouillonnant qui ne parvient plus à rétablir son équilibre depuis 2019. Et je ne pense pas que ce soit par « la faute au Covid ».

Auteur-acteur-metteur en scène, associant étroitement poésie et politique, André Benedetto est l'un des artistes les plus représentatifs du théâtre engagé de la fin des années 1960. Il osa, en 1966, présenter Statues en marge du festival d'Avignon, déboulonnant symboliquement le cadre officiel en lançant dit-on sans le vouloir, ce Off (comme officieux) qui ne cessera de gonfler jusqu’à devenir pléthorique et proche de l’éclatement.

Sébastien Benedetto lui succèdera après sa mort à la tête du Théâtre des Carmes, rebaptisé en 2009 « Théâtre des Carmes André Benedetto » et cette année Sébastien est aussi président de l’association qui coordonne le « off » d’Avignon. J’étais persuadée qu’on oublierait un instant que le nom de cette ville est devenu synonyme de marché du spectacle vivant, que bien des artistes vivent comme une foire aux bestiaux dépourvue d’humanité. J’avais cru qu’en ce lundi de relâche il y aurait eu meilleur hommage.

Pour finir, Sosies de Rémi de Vos à 19 heures au Théâtre des Halles, dans la mise en scène ultra précise d’Alain Timar qui assume une scénographie toute minimaliste (totalement à propos).

Sosies appartient à cette catégorie des inclassables, inqualifiable avec un seul adjectif. Décapant serait peut-être le mot idoine. C’est une comédie mais le sujet (la quête identitaire) est traité en dehors de la question du genre (si fréquemment posée qu’elle en est devenu lassante).

La langue est brute de décoffrage sans jamais chavirer dans la vulgarité. Les personnages sont à fleur de peau sans se laisser happer par l’hystérie. Le public rit sans l’arrière-pensée de vouloir faire entrer le monde dans des cases dites normales.

Ils habitent le même quartier. Bernie (John Arnold), sosie fatigué de Johnny Hallyday , qui vit seul après avoir perdu sa femme. Momo, dit le Gainz (David Sighicelli), réplique plutôt médiocre de Serge Gainsbourg tire la corde par les deux bouts… Biche (Christine Pignet), son épouse, est femme de ménage. Jean-Jean, leur fils (Xavier Guelfi), n’a qu’une envie : partir, mais sans travail c’est impossible. Kate (Victoire Goupil) traîne dans la rue quand elle rencontre Bernie lors d’un karaoké. Tous sont à la recherche d’eux-mêmes et rêvent d’une vie meilleure pour échapper à leur quotidien misérable. C’est cela qui touche, qui fait rêver et qui donne, de toute évidence matière à rire (beaucoup) et à pleurer (peut-être).

Ils enchaînent catastrophe sur catastrophe en vertu de l’adage claudéllien : le pire n’est jamais sûr. Et pourtant ils se relèvent de chaque coup du sort, fut-il un coup de poignard dans le dos. Quand ils se prennent pour une célébrité, leur jeu se situe dans l’évocation plutôt que dans l’imitation, entraînant par là-même le spectateur dans une forme d’hommage évitant la caricature.

Rémi de Vos a écrit des dialogues en transcendant ce à quoi peuvent conduire la jalousie et l’humiliation chez quelqu’un qui se sent poussé à bout… de lui-même. Il connaît par cœur la « France profonde pas toujours reluisante » qu’il nous rend subitement attachante. Il nous donne à voir quelle porte de sortie on peut pousser pour se libérer de ses drames familiaux. Comment on peut devenir soi-même en vivant à travers un autre, par procuration.

C’est la troisième pièce de cet auteur qu’Alain Timar met en scène dans ce Théâtre des Halles. Il nous dispense d’installer sur le plateau une machinerie compliquée. Une table, deux chaises, un banc et un miroir suffisent pour camper le décor. Voilà un spectacle qui trouvera (et touchera) le public aussi bien sur une grande scène parisienne qu’en région dans un théâtre municipal.

Ce qui est grand, et qui n’est jamais artificiel, c’est le jeu des acteurs. Ce soir, on aurait bien retenu la nuit encore un peu en leur compagnie.

dimanche 11 juillet 2021

Solar par Utopik Family au Girasole pour le Festival d’Avignon Off 2021

Pour achever la journée en beauté je suis allée au Girasole pour découvrir Solar à 20h20.

Si vous avez déjà vu un spectacle de la troupe Familie Flöz (que je connais depuis 2014 avec Infinita) vous vous sentirez immédiatement en terrain connu dans ce monde du masque.

Si ce n’est pas le cas il n’y a pas d’inquiétude à avoir. Le langage parlé par Utopik Family est universel, c’est celui des émotions. Et seuls les animaux, le bébé et les instruments de musique donneront de la voix au cours de la soirée.

Libre à vous de décrypter l’histoire à votre manière en fonction de la lecture que vous ferez de chaque scène. La troisième création de cette compagnie Suisse de théâtre de création créée et dirigée par Florine Némitz et Fabrice Bessire résulte comme il se doit d’un immense travail collectif.

L’action se déroule sur une place d’un village, quelque part en bordure d’une mer survolée par des mouettes. Les habitants (et Dieu qu’ils sont nombreux) s’y croisent plusieurs fois par jour dans une sorte de ballet ludique et extrêmement poétique. Dans ce monde miniature, les rivalités, la séduction ou l’abandon seront, comme dans la vie, graves et drôles à la fois, dans le pur respect de la devise de ces artistes : Sur scène tout est possible.
 
La photo du spectacle Solar est de Pascal Krattinger.

Article extrait d’une publication intitulée « Avignon le 11 juillet aux Gémeaux, au Verbe fou, à Théâtre Actuel, et au Girasole ».

La dernière lettre de Violaine Arsac à Théâtre Actuel pour le Festival d’Avignon Off 2021

J'avais très envie de découvrir La dernière lettre, à Théâtre Actuel, la nouvelle création de Violaine Arsac, dont j’avais salué Les passagers de l’aube en janvier 2020.

Inutile de tergiverser, sachez tout de suite que c’est un des grands succès de cette édition Off 2021. J’en veux pour preuve l’ovation debout qui a bouleversé les comédiens aujourd’hui. Il va falloir qu’ils s’y habituent. Et ce n’est pas seulement parce que le public semble apprécier les intrigues policières (qui décidément ponctuent cet été, je pense notamment à Coupables (que j’ai vu le 7 juillet), ou encore à Terreur (que j’ai vu le 10).

Le texte est remarquable de tension. La cause semble entendue dès le début. Comment se laisser attendrir par une lettre écrite par le meurtrier de votre mari ? Violaine Arsac s’attaque à nos convictions et nous interroge sur l’éventualité de passer de la haine au pardon. Elle a très habilement situé l’intrigue au Texas où le fonctionnement de la justice est très différent du nôtre et où la peine de mort est encore un argument électoral.
Anna Larcher, la quarantaine, est journaliste, française expatriée aux Etats-Unis depuis quatre ans. Elle mène dans une grande ville de la côte Est, avec son mari Matias et leur fille âgée de 8 ans, une vie facile jusqu’au jour où Matias est tué lors d’un déplacement professionnel à Houston. Pris à partie dans une rixe par une bande de voyous, il reçoit deux balles dans la poitrine. Un délinquant du nom de Michaël Ellis est arrêté et condamné pour ce crime.
Anna Larcher reçoit alors la visite de Clémence Robin, bénévole dans une association qui met en lien les familles des victimes avec les condamnés : elle lui apporte une lettre de Michaël Ellis, qui souhaite entrer en contact avec elle.
Que se trame-t-il derrière cette demande ?
Marie Bunel, Grégory Corre, Noémie de Lattre, Mathilde Moulinat (accompagnés par la voix de Benjamin Penamaria) disposent d’un texte qui leur permet de jouer divers retournements de situation, dont certaines obéissent à des a priori dans lesquels on se reconnaît. C’est bouleversant, théâtralement et humainement parlant.

Et parce qu’il ne faut pas oublier que l’appel de la vie est plus fort que tout et que l’humour guérit tous les maux, je vais vérifier le conseil de la jeune avocate (Mathilde Moulinat) d’associer glace coco et glace caramel en commandant un demi-litre chez un de mes glaciers avignonnais favoris (adresse en MP comme on dit).

Article extrait d’une publication intitulée « Avignon le 11 juillet aux Gémeaux, au Verbe fou, à Théâtre Actuel, et au Girasole ».

Je chante un secret de Nawel Ben Kraïem au Verbe fou pour le Festival d’Avignon Off 2021

Je croise Marcel Bozonnet en début d’après-midi devant le Verbe fou et je le remercie pour cette performance mémorable du 6 juillet.

Il me confirme que les comédiens tenaient absolument à jouer La Cerisaie ce soir là mais que la décision fut difficile à prendre parce qu’on craignait d’endommager les costumes et les instruments de musique (voilà pourquoi ils ont été cachés) et de subir un court-circuit (voilà pourquoi les lustres n’ont pas été allumés) sans parler des risques de chute sur le parquet trempé. Mais ils ont joué et ne regrettent rien.

Il aurait été impensable pour lui de ne pas honorer à 14 h 15 le récital de Nawel Ben Kraïem, Je chante un secret, dont il a fait la connaissance il y a quinze ans au cours d’un stage et dont il a la discrétion de ne pas me dire qu’il a mis en scène son récital. Nous partageons aussi notre enthousiasme pour le spectacle de Nathalie Béasse. Il me conseille d’aller en voir un autre, de sept heures, créé par l’avignonnais, Baptiste Amann, qui est un ancien élève de Jean-Pierre Vincent. Mais je n’ai plus la place pour cette trilogie intitulée Territoires car la dernière aura (déjà) lieu demain.

L’émotion de la jeune femme, toulouso-tunisienne comme elle aime à se présenter en souriant, est palpable pour cette toute première, ici en Avignon où elle ne s’était encore jamais produite.

Je m’en remets au vent qui s’en remet à moi, prévient-elle. Elle chante bien sûr, mais elle parle aussi et récite de très beaux textes aux accents rimbaldiens. Elle jongle avec les mots avec adresse sans en laisser tomber aucun. Elle ne manque pas de glisser un hommage à Idir, le passeur de rêves qui l’inspire encore et toujours. On accède à sa poésie téléphones éteints et esprits allumés. Nawel est une fenêtre surplombant le monde intérieur. A découvrir sans tarder dans ce théâtre littéraire du Verbe fou, au 95 rue des Infirmières jusqu’au 18 juillet.

Article extrait d’une publication intitulée « Avignon le 11 juillet aux Gémeaux, au Verbe fou, à Théâtre Actuel, et au Girasole ».

Juste une embellie de David Hare aux Gémeaux pour le Festival d’Avignon Off 2021

Restons aux Gémeaux pour suivre Juste une embellie, un texte de David Hare, le dramaturge, scénariste et réalisateur britannique, encensé par Hollywood et qui a écrit plus de trente pièces de théâtre.

On assiste, en quatre actes qui entretiennent une tension psychologique, à la rencontre entre Frances (Corinne Touzet) et Madeleine (Raphaéline Goupilleau) dans une maison reculée, implantée sur l’île de Wight.

La blonde comme la brune ont aimé le même homme, lequel les a aimées toutes les deux. Le spectateur décidera qui, de la charmante mère de famille coincée en banlieue avec ses gamins ou de la passionaria libre (voire libertaire) et militante aurait peut-être eu la préférence, en confrontant les paroles que le séducteur laissait échapper auprès de l’une à propos de l’autre, et réciproquement.

Elles sont aujourd’hui deux femmes abandonnées au profit d’une troisième, beaucoup plus jeune. Elles ont alors le choix de s’affronter, de s’allier, ou de se libérer d’une relation qui pourrait être le sujet d’une autofiction qu’écrirait l’une d’elles. La pièce est aussi une réflexion sur les combats politiques poursuivis par le Flower Power qui ne fut que juste une embellie avant un grand pas de coté.

Les deux comédiennes expriment avec talent tous les sentiments contradictoires que la situation peut générer. Il faut donc profiter de cette embellie et comprendre que courage et confiance en soi ne vont pas systématiquement de pair.
Article extrait d’une publication intitulée « Avignon le 11 juillet aux Gémeaux, au Verbe fou, à Théâtre Actuel, et au Girasole ».

Vienne 1913 les prémiSSes du pire dans l’adaptation de Louise Doutreligne aux Gémeaux pour le Festival d’Avignon Off 2021

La journée commence au Théâtre des Gémeaux, 10 rue du Vieux Sextier, avec une pièce au sujet plutôt sombre, Vienne 1913 les prémiSSes du pire d'après Alain Didier-Weill, dans l’adaptation de Louise Doutreligne avec des comédiens qui exécutent chacun leur(s) partition (s) avec talent : William Mesguich, Claudine Fiévet, Oscar Clark, Jean Luc Paliès, Nathalie Lucas, Alain Guillo, Estelle Andrea et Magali Paliès.

La mise en scène de Jean Luc Paliès est comme « dirigée » par la scénographie de Lucas Jimenez qui a conçu un dispositif évoquant l’univers de l’opéra dans une modernité solennelle qui génère à la fois recueillement, écoute et éblouissement. 

La musique sur verre & cristal de Catherine Brisset ponctue admirablement l’évocation du passé et les angoisses à venir.

Mais pour le moment, nous ne sommes pas encore dans les horreurs qui marqueront la moitié de ce siècle terrible (et qui sont en germe comme le laisse deviner la présence des deux S majuscules dans le titre). La légèreté peut s’évaporer de cette assemblée de figures qui bientôt seront tristement célèbres. On comprend ce qui va fracasser les uns contre les autres. C’est à la fois solide et fragile comme le cristal.

On reconnaît les célébrités comme Sigmund Freud, Carl Gustav Jung ou Gustav Klimt. On met un peu plus de temps (et c’est intentionnel) à percevoir celle d’Adolf qui n’est pas immédiatement repoussant. On découvre Hugo Von Klast, ce jeune homme, brillant, beau, héritier de la célèbre aristocratie viennoise qui s'étourdit de valses et de luxe et dont la phobie antisémite sera traitée sur le divan du grand psychanalyste.

La confrontation des idées et des principes de Hugo et d’Adolf, est très intéressante et remarquablement amenée. Les personnages féminins sont eux aussi très réussis. Voilà un des spectacles « indispensables » du festival.
Vienne 1913 à été crée en résidence au Théâtre Coluche de Plaisir qui le co-produit avec Influenscènes et Serge Paumier Production.
Article extrait d’une publication intitulée « Avignon le 11 juillet aux Gémeaux, au Verbe fou, à Théâtre Actuel, et au Girasole ».

Avignon le 11 juillet aux Gémeaux, au Verbe fou, à Théâtre Actuel, et au Girasole

 La journée commence au Théâtre des Gémeaux, 10 rue du Vieux Sextier, avec une pièce au sujet plutôt sombre, Vienne 1913 les prémiSSes du pire d'après Alain Didier-Weill, dans l’adaptation de Louise Doutreligne avec des comédiens qui exécutent chacun leur(s) partition (s) avec talent : William Mesguich, Claudine Fiévet, Oscar Clark, Jean Luc Paliès, Nathalie Lucas, Alain Guillo, Estelle Andrea et Magali Paliès.

La mise en scène de Jean Luc Paliès est comme « dirigée » par la scénographie de Lucas Jimenez qui a conçu un dispositif évoquant l’univers de l’opéra dans une modernité solennelle qui génère à la fois recueillement, écoute et éblouissement. La musique sur verre & cristal de Catherine Brisset ponctue admirablement l’évocation du passé et les angoisses à venir.

Mais pour le moment, nous ne sommes pas encore dans les horreurs qui marqueront la moitié de ce siècle terrible (et qui sont en germe comme le laisse deviner la présence des deux S majuscules dans le titre). La légèreté peut s’évaporer de cette assemblée de figures qui bientôt seront tristement célèbres. On comprend ce qui va fracasser les uns contre les autres. C’est à la fois solide et fragile comme le cristal.

On reconnaît les célébrités comme Sigmund Freud, Carl Gustav Jung ou Gustav Klimt. On met un peu plus de temps (et c’est intentionnel) à percevoir celle d’Adolf qui n’est pas immédiatement repoussant. On découvre Hugo Von Klast, ce jeune homme, brillant, beau, héritier de la célèbre aristocratie viennoise qui s'étourdit de valses et de luxe et dont la phobie antisémite sera traitée sur le divan du grand psychanalyste.

La confrontation des idées et des principes de Hugo et d’Adolf, est très intéressante et remarquablement amenée. Les personnages féminins sont eux aussi très réussis. Voilà un des spectacles « indispensables » du festival.
Vienne 1913 à été crée en résidence au Théâtre Coluche de Plaisir qui le co-produit avec Influenscènes et Serge paumier Production.
Restons aux Gémeaux pour suivre Juste une embellie, un texte de David Hare, le dramaturge, scénariste et réalisateur britannique, encensé par Hollywood et qui a écrit plus de trente pièces de théâtre. Intitulée en version originale The Breath of Life, elle a été créée à Londres le 3 octobre 2002 et jouée à bureaux fermés jusqu’au 1er mars 2003.

Corinne Touzet a choisi une adaptation française signée Michael Stampe et a confié la mise en scène à Christophe Lidon (dont j’ai tant apprécié Mademoiselle Julie au Théâtre des Halles). Elle a proposé à Raphaéline Goupilleau de la rejoindre sur scène pour notre plus grand plaisir car on sait que ces deux excellentes comédiennes sont depuis plusieurs années impatientes de se donner la réplique. 

On assiste, en quatre actes qui entretiennent une tension psychologique, à la rencontre entre Frances (Corinne Touzet) et Madeleine (Raphaéline Goupilleau) dans une maison reculée, implantée sur l’île de Wight. La blonde comme la brune ont aimé le même homme, lequel les a aimées toutes les deux. Le spectateur décidera qui, de la charmante mère de famille coincée en banlieue avec ses gamins ou de la passionaria libre (voire libertaire) et militante aurait peut-être eu la préférence, en confrontant les paroles que le séducteur laissait échapper auprès de l’une à propos de l’autre, et réciproquement.

Elles sont aujourd’hui deux femmes abandonnées au profit d’une troisième, beaucoup plus jeune. Elles ont alors le choix de s’affronter, de s’allier, ou de se libérer d’une relation qui pourrait être le sujet d’une autofiction qu’écrirait l’une d’elles. La pièce est aussi une réflexion sur les combats politiques poursuivis par le Flower Power qui ne fut que juste une embellie avant un grand pas de coté.

Les deux comédiennes expriment avec talent tous les sentiments contradictoires que la situation peut générer. Il faut donc profiter de cette embellie et comprendre que courage et confiance en soi ne vont pas systématiquement de pair.
Je croise Marcel Bozonnet en début d’après-midi devant le Verbe fou et je le remercie pour cette performance mémorable du 6 juillet. Il me confirme que les comédiens tenaient absolument à jouer La Cerisaie ce soir là mais que la décision fut difficile à prendre parce qu’on craignait d’endommager les costumes et les instruments de musique (voilà pourquoi ils ont été cachés) et de subir un court-circuit (voilà pourquoi les lustres n’ont pas été allumés) sans parler des risques de chute sur le parquet trempé. Mais ils ont joué et ne regrettent rien.

Il aurait été impensable pour lui de ne pas honorer à 14 h 15 le récital de Nawel Ben Kraïem, Je chante un secret, dont il a fait la connaissance il y a quinze ans au cours d’un stage et dont il a la discrétion de ne pas me dire qu’il a mis en scène son récital. Nous partageons aussi notre enthousiasme pour le spectacle de Nathalie Béasse. Il me conseille d’aller en voir un autre, de sept heures, créé par l’avignonnais, Baptiste Amann, qui est un ancien élève de Jean-Pierre Vincent. Mais je n’ai plus la place pour cette trilogie intitulée Territoires car la dernière aura (déjà) lieu demain.

L’émotion de la jeune femme, toulouso-tunisienne comme elle aime à se présenter en souriant, est palpable pour cette toute première, ici en Avignon où elle ne s’était encore jamais produite.

Je m’en remets au vent qui s’en remet à moi, prévient-elle. Elle chante bien sûr, mais elle parle aussi et récite de très beaux textes aux accents rimbaldiens. Elle jongle avec les mots avec adresse sans en laisser tomber aucun. Elle ne manque pas de glisser un hommage à Idir, le passeur de rêves qui l’inspire encore et toujours. On accède à sa poésie téléphones éteints et esprits allumés. Nawel est une fenêtre surplombant le monde intérieur. A découvrir sans tarder dans ce théâtre littéraire du Verbe fou, au 95 rue des Infirmières jusqu’au 18 juillet.
Longeons les remparts jusqu’à la rue Guillaume Puy pour découvrir, au numéro 80, La dernière lettre, à Théâtre Actuel, la dernière création de Violaine Arsac, dont j’avais salué Les passagers de l’aube en janvier 2020.

Inutile de tergiverser, sachez tout de suite que c’est un des grands succès de cette édition Off 2021. J’en veux pour preuve l’ovation debout qui a bouleversé les comédiens aujourd’hui. Il va falloir qu’ils s’y habituent. Et ce n’est pas seulement parce que le public semble apprécier les intrigues policières (qui décidément ponctuent cet été, je pense notamment à Coupables (que j’ai vu le 7 juillet), ou encore à Terreur (que j’ai vu le 10).

Le texte est remarquable de tension. La cause semble entendue dès le début. Comment se laisser attendrir par une lettre écrite par le meurtrier de votre mari ? Violaine Arsac s’attaque à nos convictions et nous interroge sur l’éventualité de passer de la haine au pardon. Elle a très habilement situé l’intrigue au Texas où le fonctionnement de la justice est très différent du nôtre et où la peine de mort est encore un argument électoral.
Anna Larcher, la quarantaine, est journaliste, française expatriée aux Etats-Unis depuis quatre ans. Elle mène dans une grande ville de la côte Est, avec son mari Matias et leur fille âgée de 8 ans, une vie facile jusqu’au jour où Matias est tué lors d’un déplacement professionnel à Houston. Pris à partie dans une rixe par une bande de voyous, il reçoit deux balles dans la poitrine. Un délinquant du nom de Michaël Ellis est arrêté et condamné pour ce crime.
Anna Larcher reçoit alors la visite de Clémence Robin, bénévole dans une association qui met en lien les familles des victimes avec les condamnés : elle lui apporte une lettre de Michaël Ellis, qui souhaite entrer en contact avec elle.
Que se trame-t-il derrière cette demande ?
Marie Bunel, Grégory Corre, Noémie de Lattre, Mathilde Moulinat (accompagnés par la voix de Benjamin Penamaria) disposent d’un texte qui leur permet de jouer divers retournements de situation, dont certaines obéissent à des a priori dans lesquels on se reconnaît. C’est bouleversant, théâtralement et humainement parlant.

Et parce qu’il ne faut pas oublier que l’appel de la vie est plus fort que tout et que l’humour guérit tous les maux, je vais vérifier le conseil de la jeune avocate (Mathilde Moulinat) d’associer glace coco et glace caramel en commandant un demi-litre chez un de mes glaciers avignonnais favoris (adresse en MP comme on dit).
Pour achever la journée en beauté je suis allée au Girasole pour découvrir Solar à 20h20. Si vous avez déjà vu un spectacle de la troupe Familie Flöz (que je connais depuis 2014 avec Infinita) vous vous sentirez immédiatement en terrain connu dans ce monde du masque. Si ce n’est pas le cas il n’y a pas d’inquiétude à avoir. Le langage parlé par Utopik Family est universel, c’est celui des émotions. Et seuls les animaux, le bébé et les instruments de musique donneront de la voix au cours de la soirée.

Libre à vous de décrypter l’histoire à votre manière en fonction de la lecture que vous ferez de chaque scène. La troisième création de cette compagnie Suisse de théâtre de création créée et dirigée par Florine Némitz et Fabrice Bessire résulte comme il se doit d’un immense travail collectif. L’action se déroule sur une place d’un village, quelque part en bordure d’une mer survolée par des mouettes. Les habitants (et Dieu qu’ils sont nombreux) s’y croisent plusieurs fois par jour dans une sorte de ballet ludique et extrêmement poétique. Dans ce monde miniature, les rivalités, la séduction ou l’abandon seront, comme dans la vie, graves et drôles à la fois, dans le pur respect de la devise de ces artistes : Sur scène tout est possible.
 
Toutes les photos sont © À bride abattue, à l’exception de la photo du spectacle Solar qui est de Pascal Krattinger.

samedi 10 juillet 2021

Le Cabaret des absents au 11 pour le festival d’Avignon Off 2021

Fin de soirée, en restant au 11, pour Le cabaret des absents.

Ce spectacle qui commence à 22 h30 a été écrit et mis en scène à partir de l’histoire vraie d’un homme qui sauva un théâtre de la destruction en mémoire de ses parents qui l’avaient conçu dans ce lieu alors qu’ils fuyaient la Russie (comme la mère de Romain Gary soit dit en passant).

François Cervantes est l’auteur et assure aussi la direction artistique. Cette création est atypique, plutôt inclassable, alternant des séquences parlées avec des numéros d’illusionniste, de clowns, ou des fantaisies vocales et musicales qui dégagent une infinité de sensations. Chaque comédien (Théo Chédeville, Louise Chevillotte, Emmanuel Dariès, Catherine Germain, Sipan Mouradian, Sélim Zahrani) trouve ainsi au moins un espace où il donne le meilleur de lui-même.

Ces moments de cabaret, à proprement parler, sont absolument réussis et me resteront longtemps en mémoire pour leur beauté poétique époustouflante ou pour la finesse du jeu des acteurs. Comme cette scène immortalisée par le photographe Christophe Raynaud de Lage (voir cliché ci-dessus) utilisée comme affiche pour le spectacle.

Par contre je n’ai pas été touchée par les intermèdes récités. Mon point de vue aurait peut-être été différent si ce spectacle n’était pas programmé si tard en fin de journée, et pour ce qui me concerne, après tant d’autres. Avignon est propice à la saturation et du coup sans doute à des réactions plus tranchées dans le positif comme dans le négatif.
Le Cabaret des absents sera en tournée a partir de septembre prochain et fera étape à Marseille, Montpellier, Alès, Toulon, et sans doute ailleurs.

Article extrait d’une publication intitulée « Avignon le 10 juillet à l’Atelier 44, au 11 et à la Conditions des Soies ».

Terreur de Ferdinand Von Schirach au 11 pour le Festival d’Avignon Off 2021

Retour au 11-Avignon pour assister (quasiment participer) à la reconstitution d’une audience de cour d’assises, dans le procès de Lars Koch, ce pilote de chasse de l’armée allemande qui abattit un avion de ligne, détourné par un terroriste islamiste, avec 164 personnes à bord et qui toutes ont péri.

Le pilote avait désobéi à l’ordre de ne pas tirer car il estima en toute conscience qu’il était préférable de préserver la vie des 70 000 personnes rassemblées dans le stade de football de Munich, lequel aurait été la cible de l’avion détourné.

Le Président de la Cour, juché sur une estrade, donne les instructions avec la solennité qui convient à la circonstance avant d’inviter les spectateurs à suivre l’huissière dans la salle. Le public -je devrais dire l’assemblée des jurés- se lèvera dans quelques instants au coup de clochette annonçant l’entrée de la Cour.

Terreur est plus encore qu’un spectacle immersif d’une rigueur exemplaire. Il est le miroir de nos contradictions.

La pièce a été écrite par Ferdinand Von Schirach et a été traduite par Michel Deutsch. On peut lui faire confiance. Il avait lui-même travaillé dans les années 80, avec Jean-Pierre Vincent au Théâtre national de Strasbourg sur Palais de justice, qui était une reconstitution d’une audience de tribunal correctionnel. Je me souviens de chaque détail, et pour cause, puisque j’étais alors l’attachée de presse du spectacle.

Terreur a déjà été montée dans 27 pays où les réactions sont différentes, parce que la culture et les traditions conditionnent les réactions et le vote qui est imposé (la loi n’autorise pas l’abstention en procès d’assises). Les verdicts sont rigoureusement enregistrés sur un site qui suit l’évolution de toutes les représentations. Le recensement des votes modifie chaque soir la carte du monde où l’on voit au premier coup d’œil dans quels pays on a majoritairement voté coupable ou non coupable d’homicide avec préméditation.

C’est en France la Compagnie Hercub’ qui s’est saisi de l’affaire et qui a choisi de féminiser le rôle du pilote inculpé, ce qui est une excellente idée pour dramatiser la situation encore davantage. Ce procès-fiction est mise en scène par Michel Burstin, Bruno Rochette et Sylvie Rolland qui y assurent un rôle (avec Frédéric Jeannot, Céline Martin-Sisteron, et Johanne Thibaud) selon une scénographie et un décor de Thierry Grand qui peut surprendre mais qui est largement inspiré d’une chambre criminelle allemande puisque le drame a eu lieu et a été jugé dans ce pays.

Les costumes de Elise Guillou tiennent compte aussi des particularités de la robe portée en Allemagne.

Je n’avais pas pu me rendre à l’avant-première organisée par le Théâtre de Belleville en mai dernier. Il me semble que le public parisien sera de nouveau convié à y venir à partir de septembre. C’est un de ces spectacles qui modifient le regard qu’un spectateur peut avoir sur la société.

Au-delà du cas de conscience sur la culpabilité ou l’innocence, Terreur interroge sur la position du spectateur en abolissant complètement ce quatrième mur qui garantit une neutralité qui est rendue impossible. C’est une expérience de vie indubitablement.
Article extrait d’une publication intitulée « Avignon le 10 juillet à l’Atelier 44, au 11 et à la Conditions des Soies ».

La promesse de l’aube avec Franck Desmedt à La Condition des Soies pour le Festival d’Avignon Off 2021

Je suis allée à la Condition des soies pour voir La promesse de l'aube, un spectacle qui m'a bouleversée.

Anthea Sogno
, qui en est la directrice et accueille le public, masqué comme des résistants. Je ne connais pas meilleure «chauffeuse de salle». Elle frappe sur le plateau trois petits coups de poing vigoureux en faisant crier aux spectateurs (déjà enthousiastes) Vive le théâtre pour encourager l’acteur, comme si Franck Desmedt pouvait en avoir besoin …

La voix chaude de Louis Armstrong distillant What a wonderful World achève de nous attendrir. Nous sommes fin prêts pour suivre les pas de Romain Gary depuis la Russie d’où sa mère se sauve pour s’installer dans une France dont elle construit le mythe à travers ses paroles. La pièce traverse le XX° siècle dont on revit les principaux épisodes historiques.

Franck Desmedt connaît parfaitement le texte. Il l’avait mis en scène en 2009. Pour cette édition avignonnaise, il en signe lui-même l’adaptation et assure l’interprétation, en vertu de l’adage qu’on n’est jamais si bien servi que par soi-même. Il assure tous les rôles sans avoir recours à aucun artifice.

Il est l’enfant, puis l’homme qui restera toujours un fils, à la fois porté et encombré par l’amour inconditionnel que sa mère lui inflige. Il se met facilement à la place de celle-ci, une ancienne actrice russe, juive, pauvre, divorcée, reconvertie dans la restauration pour prendre sa revanche sur un passé douloureux. Il est tout aussi aisément Mariette, la femme de ménage initiatrice aux plaisirs charnels, le professeur de mathématiques déconcerté par l’échec scolaire d’un gamin à l’intelligence exceptionnelle, le roi de Suède rencontré par hasard dans un club de tennis, … jusqu’à De Gaulle. Franck Desmedt joue tous les personnages et toutes leurs émotions. Son interprétation est absolument éblouissante de justesse.

Avec l’amour maternel, la vie vous fait à l’aube une promesse. On ne s’en remet jamais. Romain Gary exprime là combien on peut souffrir d’un trop-plein d’amour. Le comédien s’empare du texte avec tendresse, en toute complicité avec un public sous le charme pour chaque épreuve traversée, qu’il s’agisse de la défaillance du miracle sur un cours de tennis, de la découverte de la puissance de l’humour en tant que déclaration de dignité … Qui ne rêve jamais comme cette mère et son fils de plier le monde à son inspiration, en croyant à la beauté et à la justice ?

Il termine par la lecture de lettre de sa mère avec un humour tendre qui laisse percevoir une forme de pardon.

La mécanique du processus d’écriture est au coeur de La promesse de l’aube. On comprend pourquoi Romain Gary est le seul écrivain à ce jour ayant obtenu deux fois le prix Goncourt et on se dit que Franck Desmedt pourrait bien tout aussi légitimement obtenir deux fois le Molière du Meilleur comédien avec ce spectacle.
Article extrait d’une publication intitulée « Avignon le 10 juillet à l’Atelier 44, au 11 et à la Conditions des Soies ».

Et Dieu ne pesait pas lourd au 11 pour le Festival d’Avignon 2021

Je reste au 11 boulevard Raspail pour assister à 16 h 45 à la mise en scène de Frédéric R. Fisbach de Et Dieu ne pesait pas lourd … qu’il interprète lui-même.

Il est simplement vêtu d’un jogging sans forme, sur un plateau nu, bordé de lumières éblouissantes, qui régulièrement traduisent des électro-chocs.

Je ramasse ma vie comme un verre d’eau renversé sur le tapis. Le texte de Dieudonné Niangouna mérite attention. Je suis le gars qui a marché sur la merde qui lui a dit toi je ne vais pas te porter bonheur.

La colère est manifeste et s’amplifie derrière un lyrisme efficace.

C’est un spectacle auquel il me semble nécessaire d’être préparé (ce qui n’est pas mon cas et je ne me sens pas légitime pour en parler avec plus de détail).

Article extrait d’une publication intitulée « Avignon le 10 juillet à l’Atelier 44, au 11 et à la Conditions des Soies ».

No Way Veronica au 11 pour le Festival d’Avignon Off 2021

À 15h15, me voici au 11 Avignon, boulevard Raspail.

On me prévient que No Way Veronica sera une vision d’horreur et ça commence par un éclat de rire. Non, deux. En fait trois. Oh et puis quatre. Me serais-je trompée de salle ?

Le spectacle, né en 2003, n’a cessé d’évoluer jusqu’à cette version très rock et ultra jouissive avec une actrice (époustouflante Isabelle Ronayette) qui joue les voix de 9 hommes (une femme et un manchot), et qui danse divinement, un acteur (Jean-Christophe Quenon) qui dit les didascalies avec la voix d’une bande-annonce hollywoodienne, un troisième (Philippe Lardaud) qui assure les bruitages en direct et un guitariste, compositeur et interprète pop-rock (Hervé Rigaud). Tous les quatre portent les costumes créés pour la circonstance par Pauline Pô.

Véronica est une vampe nymphomane, qui refuse de jouer l’arlésienne. A peine est-elle chassée qu’elle revient avec une obstination sans limite et sous une autre forme pour mettre à exécution son projet de séduire les scientifiques vivants en vase clos dans ce bout du monde.

Cette comédie misogyne (c’est ainsi que la troupe la caractérise) est une réflexion ironique sur le genre et la sexualité dans les images de film. Écrit à la fin des années 80, en pleines années sida, No way Veronica résonne aujourd’hui encore alors que les luttes homosexuelles contre la domination de l’hétéro–normalité voisinent avec les luttes féministes contre le patriarcat.

Sur le plan esthétique, on assiste à un concert amplifié, où se fabriquent en direct des images sonores qui renvoient à des images visuelles absentes. Les musiques sont de David Jisse et la sonographie de Christophe Hauser. On rêverait d’une fête d’anniversaire comme celle qui se déroule sur scène et la séquence de la douche entraine le public à battre des mains. Je comprends que Veronica tente par tous les moyens possibles de s’imposer sur la base météo Sub Antarctique qui s’est implantée au 11, boulevard Raspail.

Le quatuor dégage une énergie de folie et on les suivrait volontiers jusqu’au bout de la nuit.

Article extrait d’une publication intitulée « Avignon le 10 juillet à l’Atelier 44, au 11 et à la Conditions des Soies ».

Tom à la ferme de Michel Marc Bouchard à l’atelier 44 pour le Festival d’Avignon 2021

Ma journée commence aujourd’hui relativement tard, à 12 heures, à l’Atelier 44 avec Tom à la ferme, de Michel Marc Bouchard. C’est un spectacle que je n’aurais pas choisi toute seule, et je remercie un ami de me l’avoir conseillé il y a plus d’un mois.

Cette dernière création du collectif québécois Naceo est d’une grande sobriété à la fois en terme de scénographie et de costumes. Et pourtant, dès l’entrée des spectateurs, les comédiens allument une puissance dramatique qui ira croissante.

Ils ont chacun leur manière de jouer, toujours très forte et la mise en scène d’Olivier Sanquer est très précise. 

On se moque bien d’une absence de décor et de l’économie des accessoires qui suggèreront tout ce qu’il est possible d’évoquer avec seulement quatre chaises et une palette. Nous sommes dans un élevage de vaches laitières et si on nous posait la question, on jurerait avoir senti l’odeur du fumier. Nul besoin d’une bande-son particulière pour avoir le sentiment que les coyotes rôdent. Et la musique est parfaitement adaptée à chacune des scènes.

Tom (Elie Boissière) est un jeune publicitaire montréalais qui se rend dans une ferme éloignée et isolée pour assister aux funérailles de son amoureux, tué dans un accident de moto. C’est Agathe (Marie Burkhardt), la mère de son amant, qui l’accueille chaleureusement à la ferme. Francis (Axel Arnaud), le grand frère du défunt est dans l’opposition systématique. Si elle est persuadée que Tom n’est qu’un ami de son fils, le frère est parfaitement au courant de la relation qui unissait Tom à celui dont le prénom ne sera jamais prononcé.

Les intonations québécoises sont discrètes mais présentes. La voiture est un char. On mange du blé d’Inde (le maïs). Tom a été surnommé Monsieur synonyme par ses collègues en meeting de focus-group. Et quand on jure, c’est avec des mots de sacristie.

On est en empathie avec Tom, ne sachant comment s’y prendre pour faire le deuil d’un amour, lui la veuve-garçon. On est aussi du coté de la mère qui, derrière des paroles liturgiques, semble comprendre la situation alors que le frère persiste à pousser le bouchon du mensonge.

Il n’est pas simple de dire sa vérité et de répondre à la question cruciale de la mère interrogeant  c’était qui mon fils ?  L’angoisse monte, dégoupillée par instants quand surgissent des pointes d’humour (comme souvent dans les enterrements). C’est captivant. Y compris lorsque Sara, censée être l’amie du défunt (alternativement Angélique Kern Ros comme aujourd’hui ou Amandine Favier) s’exprime en anglais.

Créé au Théâtre d’Aujourd’hui à Montréal en 2011, Tom à la ferme fut lauréat cette même année du Prix de la dramaturgie francophone de la SACD de Paris. Il a été primé deux fois au festival international FriScèsnes en 2020. La pièce a fait l’objet en 2013 d’une adaptation au cinéma par Xavier Dolan, coscénarisée par Bouchard, Prix de la critique internationale à la Mostra de Venise. Je l’ignorais et j’ai « bêtement » suggéré aux comédiens de présenter leur travail au cinéaste québécois parce que j’avais pensé, dès les premières minutes, à Juste la fin du monde par triple évidence, en raison du sujet, de la nationalité de l’auteur, canadien comme lui, et surtout de la justesse des dialogues.

J’ai appris aussi que Xavier Dolan avait acquis les droits d’autre pièce de Michel Marc Bouchard qui sera une série de cinq épisodes pour le géant européen Canal+ et Québecor Contenu. Il s’agit d’un thriller psychologique qui affiche une forte parenté avec Tom à la ferme et dont le titre devrait être La nuit ou Laurier Gaudreault s’est réveillé.

On m’a dit que ce Collectif s’attachait à présenter des textes puissants, épiques, rares, car peu joués. Il fédère des comédiens dissidents laissés en marge du système actuel, je me demande bien pourquoi. Retenez leur nom. Assister à un de leurs spectacles est une expérience très forte qui fait vibrer en nous des émotions contradictoires qui sont bouleversantes.

Article extrait d’une publication intitulée « Avignon le 10 juillet à l’Atelier 44, au 11 et à la Conditions des Soies ».

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