lundi 8 octobre 2018

Toxique de Françoise Sagan, adapté pour le théâtre par Michelle Ruivo

Certains spectacles me sont plus complexes que d'autres à chroniquer. Je pourrais "faire l'impasse" mais ne parler que de ce qui m'enthousiasme ne serait pas complètement honnête. Il me semble utile au lecteur de percevoir quels sont mes critères de jugement, afin qu'il puisse lui-même se situer.

Le dossier de presse de Toxique précise l'intention de Christine Culerier (qui signe la mise en scène avec Michelle Ruivo) : jouer du Sagan plutôt que jouer Sagan. Je partage ce point de vue. Il aurait été périlleux de prendre ce parti après la formidable interprétation de Caroline Loeb dans Françoise par Sagan, encore très frais dans nos mémoires.

Néanmoins la fragilité de la silhouette de la comédienne, son allure androgyne (il est amusant de constater la cohérence avec son pseudonyme emprunté à Proust, le prince de Sagan), sa coupe de cheveux, sa manière de mimer l'usage de la cigarette (sans néanmoins fumer)... évoquent l'écrivaine. Je lis d'ailleurs ici et là qu'elle incarne Françoise Sagan à travers une adaptation de son journal, rédigé lors de sa cure de désintoxication.


Cela créé une méprise. Elle dit ne pas vouloir incarner et c'est néanmoins ce que l'on pense qu'elle fait. Pourtant la scénographie, de Eric Den Hartog, originale et intéressante, aurait pu permettre une autre voie, en jouant davantage sur l'illusion de la perception, à l'instar de la déformation du lit.

Malheureusement la comédienne est un chat encagé entre le lit et la table de chevet et sa manière de s'allonger est souvent artificielle et elle est loin de suggérer une toute jeune femme de 22 ans. Le spectateur est invité dans l'intimité de Sagan alors qu'il aurait été plus efficace qu'il soit mal à l'aise d'entendre une vérité qui a été peu racontée, ou de manière déformée, et qui est pourtant fondamentale.

En effet cette cure de désintoxication n'aura été concluante sur le plan médical sur le long terme. Mais en quoi a-t-elle pesé sur son oeuvre ? J'aurais aimé que le spectacle pose quelques hypothèses ... ce qui aurait évidemment demandé un autre type de travail d'écriture, au-delà du journal écrit par Sagan pendant son séjour en clinique.

Ceci dit, je ne connais pas le texte original, et il est difficile de ce fait de juger l'adaptation de Michelle Ruivo, (qui a été enrichi d'extraits de ses entretiens et de lectures) et ce qui n'est pas mon rôle. Cet article n'est pas une "critique" mais le fruit de mon ressenti.

Le succès et l'immense notoriété apportés trois ans plus tôt par Bonjour Tristesse, n'a pas illusionné Françoise qui est déjà Sagan, c'est-à-dire une vraie auteure, extrêmement lucide sur elle-même et sur le monde qui l'entoure. Elle a déjà publié d'autres romans, comme Un certain sourire (1956). Le grain de folie qui l'anime et sa passion pour la vitesse étaient déjà là. Il se trouve que l'accident dont elle sera victime (j'ai envie d'écrire "actrice") construira un mythe qui infléchira la trajectoire à laquelle elle est promise. Le ciment de cette évolution sera l'usage d'un succédané de morphine, le Palfium qui arrive en France en 1957, l'année de l'accident de Sagan. On ne mesure alors pas ses risques. Il faudra attendre les années 80 pour constater que ce médicament est un des opiacés de synthèse les plus sujets aux addictions. A la fois poison et remède, sa fabrication, et donc sa commercialisation, sera arrêtée le 31 décembre 1999.

En 1957, il est prescrit à la jeune femme pour calmer l'intensité des douleurs occasionnées par ses multiples fractures du thorax, du crâne, du bassin, de la clavicule, des poignets ... Logique en somme.

Il reste malgré tout une interprétation précise car Christine Culerier est une comédienne de talent qui sait montrer les failles de quelqu'un qui se pensait invulnérable. Ses invocations de Prévert, Apollinaire, Rimbaud sont à propos. Il ne faudrait pas oublier que Bonjour Tristesse est une formule qui n'appartient pas qu'à elle et c'est avec humilité que Sagan rappelle le vers de Paul Eluard (in "A Peine Défigurée", La vie immédiate, publié en 1932) :
Adieu tristesse,
Bonjour tristesse.
Tu es inscrite dans les lignes du plafond.
Tu es inscrite dans les yeux que j’aime
La musique composée par Victor Paimblanc est efficace et la fin est émouvante : je veux vivre et écrire (...) Je me dis au-revoir. Elle donne envie d'une suite ...

Toxique de Françoise Sagan
Adaptation de Michelle Ruivo
Mise en scène Christine Culerier et Michelle Ruivo
Avec Christine Culerier
Du 2 septembre au 15 octobre 2018
Les lundi à 19 heures et les dimanche à 19h30
Au  Studio Hébertot
78 bis Boulevard des Batignolles - 75017 Paris

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