dimanche 14 octobre 2018

Sous la toile de Jheronimus, un spectacle des Colporteurs

Prendre un billet pour un spectacle des Colporteurs, c'est l'assurance d'être surpris.

J'avais été "épatée" par Le bal des Intouchables, découvert à La Villette. Je suis sortie totalement sidérée de la dernière création, au titre qui déjà en soi promet l'étonnement, puisqu'il évoque une oeuvre du peintre de Jérôme Bosh (1450-1516), conservée à Madrid, Musée du Prado, intitulée "Le jardin des délices".

Sidérée par la qualité de la mise en scène, l'inventivité des séquences, la plasticité des artistes, la création musicale (interprétée prodigieusement en direct par Antoine Berland qui révèle tout de son art). Emue aussi parce que chaque tableau est profondément humain, révélant un éventail de sentiments. Touchée enfin par l'annonce liminaire prévenant que nous assistions sans doute à la dernière des dernières représentations de ce spectacle au bout de deux ans de tournée.

Sous la toile de Jheronimus (prononcer Yéronimous) a été créé en première mondiale dans le cadre de la 2ème Biennale Internationale des Arts du Cirque, qui est le plus grand festival du monde dédié à cet art, à Marseille en février 2017, par la compagnie ardéchoise.

Les artistes invitent le spectateur à une réinterprétation de l'un des chefs-d'œuvre du maître flamand, Jérôme Bosch, et de sa vision de l'humanité, en mêlant différents arts circassiens.

"Le jardin des délices" est un triptyque audacieux et d'une liberté de ton incroyable. Selon certains, c’est une vision en trois tableaux de ce que pourrait être le monde s'il n'avait pas été corrompu par le mal. Sur le panneau de gauche, on assiste à la création de l’univers; au centre on découvre l'Humanité pécheresse avant le déluge; enfin à droite, le peintre livre une vision de l'enfer où les pêcheurs subissent la torture.

On comprend en sortant du chapiteau que la France reste considérée comme le berceau du cirque contemporain.


J'ai choisi cet extrait parce qu'il montre (aussi) le travail de création musicale du pianiste.

Il faut bien entendu revenir au tableau mais il n'est pas nécessaire de le connaitre pour apprécier la proposition. Les émotions mises en scène par Antoine Rigot sont universelles.
Le spectacle commence par un cri, qui étonne, et prévient que quelque chose est en train de se passer alors que le chapiteau est plongé dans le noir. Cela pourrait être une chouette ou un autre oiseau ... on se demande pour quelle augure. On entend le violon et l'ombre de la musicienne se découpe sur le sol (d'où je me trouvais son corps était masqué par un poteau) bientôt rejointe par la projection d'un astre énorme que deux mains tentent de saisir.

La planète s'éloigne et rétrécit au fur et à mesure que le trapéziste se rapproche du sol avant de poursuivre sa course en orbite sur le sol suggérant le ciel de la création du monde par Atlas qui traverse la piste, un globe alourdissant son épaule.

Les acrobates évoluent dans les airs, en mouvements simples que l'on jurerait faciles tant ils sont exécutés avec aisance, mais ce n'est qu'une illusion. Le piano répond au violon avec des sons inhabituels.

Une fildefériste traverse la scène, alourdie d'oiseaux. Plus tard elle transportera les branches de l'arbre de la tentation, portant des pommes de la connaissance et de la séduction, celles du jardin d'Eden bien sur, mais encore aussi celle de La belle au Bois dormant qu'il faut cracher. Enfin elle enfantera des poissons.

Les cris rythment les séquences. L'animalité est intensément dansée par des acrobates maitrisant l'art de la contorsion. Ils sont parfois des pantins, semblant sortis cette fois d'un tableau de Brueghel et miment autant la surprise qu'une espèce de béatitude. Et pourtant l'humour est lui aussi de mise. Une acrobate s'accroupit sur le globe comme s'il était un oeuf ... et de fait l'objet s'ouvre et libère ... une progéniture.

La soirée se poursuit avec des numéros aussi surprenants au plan de la performance technique que de l'apparence visuelle, que ce soit au trapèze ou dans un cercle, suggérant des oiseaux ou des insectes. Il y aura une jupe parapluie qui fera la pluie et le beau temps, un coup de foudre consécutif à une scène de nettoyage (d'anthologie) et un superbe masque de tête d'oiseau.

Vous n'offrirez plus des fleurs de la même manière après avoir vu ces artistes là même si les codes de la séduction sont universels.


Le tableau final, qui fait référence à l'Apocalypse, est par contre (et à juste titre) très dérangeant. Plusieurs spectateurs ont même quitté la salle à ce moment là, ne supportant pas l'évocation d'un charnier.

On a, depuis les gradins, le sentiment de voir la toile de Bosch s'élaborer en direct sous nos yeux ... Antoine Rigot a imaginé un spectacle qui reste fidèle aux arts du cirque et qui pourtant est théâtralisé à l'extrême. On ne peut pas oublier que les Colporteurs ont collaboré avec le Cirque du Soleil. Il l'a construit en cinq mouvements : la création du monde, la rencontre de l’homme et de la femme, la connaissance et la volupté, la conscience et l’aveuglement, et la fin du cycle, mystère de l’avenir !

A ce propos, les Colporteurs nous donnent rendez-vous dans un an ... avec une prochaine création. On sera fidèle au rendez-vous fixé par Antoine, Agathe et leur fille Coline, ... entourés de tous les autres artistes de la compagnie.
Sous la toile de Jheronimus, un spectacle des Colporteurs
Conception, mise en scène, dramaturgie et scénographie : Antoine Rigot en collaboration avec Alice Ronfard
Conseil artistique : Agathe Olivier
Assistante à la mise en scène : June Claire Baury
Artistes de cirque : Orianne Bernard, Gilles Charles Messance, Anatole Couëty, Julien Lambert, Lisa Lou Oedegaard, Agathe Olivier
Artistes musiciens : Antoine Berland, Coline Rigot
Direction technique : Pierre-Yves Chouin
Composition musicale : Antoine Berland
Création lumière : Mariam Rency et Olivier Duris
Création vidéo : Mariam Rency
Création costumes et accessoires : Hanna Sjodin, Frédéricka Hayter
Spectacle vu à l'Espace Cirque d'Antony (92)

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