samedi 6 octobre 2018

Exposition Niki de Saint Phalle à Mons

Je suis allée à Mons, à l'invitation du Comité du Tourisme de Wallonie voir l’exposition d’ouverture de la Biennale Mons 2018-2019, qui devrait devenir récurrente, et que je recommande à tous points de vue.

Parce que la Wallonie est une région à découvrir, et j'aurai l'occasion d'en reparler très prochainement parce que la programmation culturelle y est très riche.

Parce que le Musée des Beaux-Arts présente la première rétrospective belge consacrée à l’artiste Niki de Saint Phalle (1930 – 2002) en illustrant, de manière exemplaire, les multiples façons dont l’artiste a concrétisé, en 50 ans de carrière, son désir de devenir l'égale des hommes.

C'est la revendication "Les nanas au pouvoir" qui est affirmée à l'entrée de la salle du musée. Des nanas que l'on voit s'animer dans le jardin du Mayeur. Une autre, énorme et majestueuse est visible de la terrasse.

Rarement dans une telle manifestation, pour ne pas dire jamais, on aura aussi bien relevé le défi de cette artiste qui affirmait volontiers "Ici, tout est possible", citation pour qualifier à l’origine son parc de sculptures monumentales, Le jardin des Tarots, dont il est fortement question dans l'exposition, cet qui marque l'évolution de Niki dans les années 60-70.
Des oeuvres monumentales sont installées en Centre-Ville : dans le jardin du BAM, au jardin du Mayeur et dans le parc du Beffroi. Ces grandes sculptures publiques habitent la ville et font ainsi le lien entre le musée et l'espace public, thématique si chère à Niki.



Peinture, sculpture mais aussi cinéma et performance ... tout est présent dans cette rétrospective puisque le visiteur peut aussi bien entrer, comme le souhaitait l'artiste, à l'intérieur d'une nana ou tirer sur un tableau après avoir armé un fusil.

L'espace public est réellement et intelligemment investi. C'est pourquoi Mons mérite amplement qu'on prenne le train pour y passer quelques jours.

Nous irons admirer 4 totems plantés dans le Parc du Beffroi. Nous reviendrons dans le jardin du BAM après avoir descendu à travers la vieille ville en passant par le jardin du Mayeur et nous terminerons à Paris où la Fontaine Stravinsky offre un très bel échantillon représentatif de son travail de sculpteur, accompli avec son mari Jean Tinguely.

Mais commençons par le musée qui est résolument contemporain et qui réussit à concilier la rigueur muséale à l'esthétique.
On pénètre symboliquement dans l'exposition en traversant une porte-nana. L'exposition a été construite par thèmes, de manière chronologique, parce que Niki faisait la plupart de ses oeuvres en réaction à son histoire personnelle. Elle a supporté le traumatisme de plusieurs évènements en leur apportant une réponse artistique dans une sorte de catharsis.

Ses toutes premières peintures sont très colorées et proposent des paysages fantastiques très différents. On remarque une mosaïque qui date de 1954, et qui fait penser aux Trois grâces. On remarque qu'au fil du temps l'artiste n'a eu de cesse de repousser les limites.

Elle a découvert très tôt que les hommes avaient davantage de liberté que les femmes et s'est acharnées à réclamer l'égalité. Les tirs ont été une manière d'exprimer sa colère.

Elle a progressivement caricaturé l'image féminine que l'on s'attendait alors à voir en tant que mère ou une épouse. Ainsi sont nées ses nanas qui enfantent dans la joie.

La première a été inaugurée en 1966 et le titre de l'oeuvre "Hon" signifie "Elle" en suédois. Cette oeuvre monumentale amène Niki de Saint Phalle sur la scène féministe. Elle a rencontré un tel succès qu'on raconte que c'est elle qui a provoqué une hausse de la natalité l'année suivante dans ce pays. On l'a ensuite invitée un peu partout à créer des aires de jeux pour enfants.

Niki a également fait des pièces de théâtre, ce qui était pour elle une autre manière de travailler en dehors d'une galerie. sans être autobiographiques elles font malgré tout référence à des éléments personnels. Elle a aussi réalisé des films dont on peut voir ici des extraits et qui révèle combien elle pouvait être torturée.

Il n'est pas question de parler ici des 140 oeuvres exposées sur les deux étages mais de pointer quelques-unes, et surtout de vous convaincre de vous rendre sur place.

Les premiers assemblages et les tableaux des années 50 :
Auto-portrait (1958-59), peinture et objets divers
Les danseurs, La fête (1952-54), huile sur toile
Van Harte Beterschap (Valentine) Bon rétablissement, Valentine, vers 1960-61,
plâtre et objets divers sur contreplaqué monté sur bois

Les tirs du début des années 1960
Night Experiment (Expérience nocturne), vers 1959, peinture, plâtre et objets divers sur contreplaqué
Martyr nécessaire/Saint Sébastien/ Portrait de mon Amour / Portrait of Myself (autoportrait), 1961, 
peinture, plâtre, assemblage d'éléments divers, chemise, fusil sur panneau de bois
Tir première séance - 1961, peinture, plâtre et objets divers sur contreplaqué

On peut faire l’expérience des tirs de Niki de Saint Phalle à travers une installation interactive présentée au sein de l’exposition. Elle en avait eu l'idée en voulant témoigner d cela manière dont certaines personnes peuvent être blessées par les aléas de la vie : Pour moi, la peinture devenait une personne avec des sentiments et des sensations. (…) Je parlai à Jean Tinguely de ma vision et de mon désir de faire saigner une peinture en lui tirant dessus. (...) je fis des essais en mélangeant toutes sortes d’objets aux couleurs. J’inaugurai l’usage de la peinture en bombes qui, frappées par une balle, produisaient des effets extraordinaires.
Se mettre corporellement dans la peau de l'artiste est une proposition plutôt inédite ... et jouissive.

Les sculptures de mariées du milieu des années 60
Cette sculpture évoque bien entendu celle que l'on peut voir à Beaubourg (ci-dessous)
Autel des femmes, 1964, Tryptique : peinture, plâtre, grillage et objets divers sur bois

Les nanas
Black Rosy (My Heart belongs to Rosy) - Rosy la noire (Mon coeur appartient à Rosy), 1965

Gwendolyn, 1966/1990, polyester peint sur armature métallique

Le Palais (Auberge), 1978-1979, polyester peint
Le Jardin des Tarots
L'idée du Jardin des tarots lui est venue en 1955 après sa visite du Parc Güell édifié par Antonio Gaudi entre 1900 et 1914 à Barcelone. La taille et la beauté de cet espace public l'ont à la fois fascinée et inspirée. Tout se concentre alors sur la narration des rêves. Il faut se replacer au début des années soixante. Son travail était alors si innovant qu'il pouvait choquer et être controversé mais sa manière d'occuper l'espace s'avère un manifeste extrêmement féministe.
Le Théâtre (bleu), 1977, polyester peint sur bois
Niki donne vie à son rêve en 1979. Elle commence alors à s'atteler à la création d'un jardin enchanteur basé sur les 22 arcanes du tarot de Marseille. l'acquisition d'un grand terrain en Toscane lui permet de le concrétiser. Car elle le veut démesuré, audacieux, inventif, fantastique et bien entendu très coloré. Elle souhaite y démontrer qu'une femme est autant capable qu'un homme de produire une oeuvre de grande envergure, d'autant que tout est réalisé en autofinancement. Le jardin ouvrira ses portes le 15 mai 1998, après 20 ans de travaux.
Tu es mon dragon, 1968, sérigraphie
L'Ange protecteur, 1977, Lithographie
La salle qui lui est dédiée dans le musée rassemble plusieurs sérigraphies des symboles de tarots conçus par Niki ainsi que les modèles des différentes sculptures du jardin. Elle associe certains aspects métaphysiques du jeu de cartes à sa propre exploration de l'émotion humaine et de l'amour de la vie, tout en se libérant des contraintes qui ont pesé sur elle dès son plus jeune âge.

Il est ouvert du 1er avril au 15 octobre et rencontre toujours un succès énorme. Jusqu'à 1500 visiteurs peuvent s'y presser en une journée, ce qui n'est pas sans poser des problèmes d'entretien. S'il est restauré à chaque fois que nécessaire il n'a cependant jamais été terminé, pour respecter le voeu de Niki que tout s'arrête le jour de sa mort. Sa petite fille, qui est gardienne des lieux et garante d cela continuité de l'oeuvre conseille d'y aller plusieurs heures, et surtout d'apprécier les ombres à la nuit tombante car celles-ci font partie intégrante du projet de sa grand-mère.
La Mort, modèle pour le Jardin des Tarots, 1985-1990, polyester peint
Tree of Life (Arbre de vie), modèle pour le Jardin des Tarots, 1990, polyester peint et feuille d'or

On peut aussi voir des photographies d'oeuvres monumentales réalisées dans d'autre pays. Par exemple la Cabeza, qui fut sa dernière oeuvre monumentale, réalisée pour les enfants (qui peuvent la traverser et s'y installer car elle est creuse et recouverte d'éclats de miroir)  et qui a été installée dans un parc de San Diego où il y avait beaucoup de prostitution enfantine. Elle s'était engagée à y sponsoriser une école.
Cette sculpture a été présentée à Paris, au Cent quatre parallèlement à rétrospective que le Grand Palais lui a consacrée en 2014-2015. La mort n'existe pas, la vie est éternelle disait-elle et c'est un plaisir d'entendre sa petite fille Bloum Cardenas évoquer cette immense artiste. On voit sur ce crâne des coquillages nacrés (entre les deux yeux) souvent utilisés dans les cérémonies amérindiennes, des sortes de billes (que les enfants appellent billes poisson en France et qu'elle comparait aux M et Ms

Les Skinnies et œuvres tardives
Inspirée par l'air frais des montagnes de Suisse où elle se repose au cours des années 70, d'une grave infection pulmonaire Niki de Saint Phalle produit une série de dessins-sculptures volumétriques. Ce sont des versions transparentes, épurées, presque squelettiques de ses sculptures plus plantureuses. Elles sont peintes elles aussi de couleurs vives, et souvent décorées d'ampoules électriques colorées. On voit ci-dessous, à droite de la Femme bleue (1984) Un nouvel homme arrive (1980) avec le visage d'un monstre au centre de son corps.

Elle s'inspire de plusieurs figures mythologiques pour La Trilogie des Obélisques (1987) qui est un hommage aux obélisques de l'Egypte ancienne. Elles sont peintes de couleurs vives et comportent des symboles de serpents et de crânes. 
Le Champignon Magique est une sculpture de trois mètres de haut conçue en collaboration avec Jean Tinguely en 1989. Une vigne verte s'entortille autour de ce champignon surréaliste fait de verre et de miroirs, pendant qu'une sculpture de Jean surgit du chapeau du champignon. un couple semble caché sous la surface de la sculpture. Cette oeuvre évoque l'utilisation de drogues psychédéliques et le passage dans un état de conscience altéré, où l'imagination règne en maitre. Elle use de l'un des matériaux préférés de Niki à l'époque, les mosaïques de miroirs qu'elle avait utilisés pour la Prem!re fois lors d cela construction des sculptures du Jardin des tarots.



Dans la ville
Montons maintenant au Parc du Beffroi où sont dressés quatre totems, datant de la fin de la vie de l'artiste. On y voit de toute évidence une évocation du jardin enchanté du Cercle magique de la reine Califia, d’environ 50 mètres de diamètre, que Niki a conçu dans la ville d’Escondido, un peu au nord de San Diego où elle s'est installée en 1994, pour raison de santé. Elle souffrait de polyarthrite rhumatoïde. Malheureusement elle mourra en 2002 avant son achèvement un an plus tard.
Niki de Saint Phalle a nourri son inspiration des mythes fondateurs de la Californie. Principalement de la légende de Califia (d’où le nom de l’état de Californie), l’amazone noire dont on disait qu’elle a élevé une population de femmes guerrières dans une île paradisiaque couverte d’or.
Ces totems sont imprégnés de la culture populaire mexicaine (souvenons-nous que la Californie fut mexicaine avant d'être américaine), avec ses dieux protecteurs, ses animaux dotés de pouvoirs extraordinaires, le serpent et l'aigle, ailes déployées en direction du soleil, ses crânes, ses monstres et l'or qui rappelle l'armure de la reine.
Chaque élément est une mosaïque riche de matériaux : verre de toutes les couleurs, galets, miroir, coquillages, carrelage, travertin, quartz, turquoise, ... On ne peut que souhaiter que les totems demeurent sur cette colline le plus longtemps possible.
En redescendant à travers la vieille ville on atteint le jardin du Mayeur où cette fois ce sont les trois Grâces Aglaé, Euphrosyne et Thalie, symbolisant l'allégresse, l'abondance et la beauté. On les voit danser joyeusement. Niki aimait installer dans l'espace public des femmes gigantesques, aux attributs nettement formés, de manière à ce que les hommes se sentent plus petits. On remarquera une nana miroir, une nana blanche, et une nana noire, ce qui à l'époque était très signifiant de la volonté de Niki de faire une place à toutes les femmes.
Cela peut nous paraitre banal mais c'est un geste extrêmement féministe. L'artiste voulait également que l'art soit accessible à tous et communique de la joie. Ces objectifs sont pleinement réussis.
Dans le jardin du BAM se trouvent deux sculptures, la nana-maison évoquée au début de l'article, dont le premier exemplaire a été installé en 1966 en Suède. L'artiste y voyait une possible maison de jeux (ou pas) pour les adultes avec l'idée sous-jacente qu'un promeneur puisse lui aussi s'amuser. Habiter un corps féminin devient un fantasmes réalisable. D'ailleurs un siège court le long de la paroi intérieure de la sculpture, d'un bleu intense.
Juste à coté, la Fontaine aux nanas nous rappelle évidemment les sculptures de la Fontaine Stravinsky, au pied du Centre Pompidou à Paris et que Niki réalisa en collaboration avec Jean Tinguely en 1982.
Niki de Saint Phalle, Ici tout est possible
Du 15 septembre 2018 au 13 janvier 2019
Du mardi au dimanche de 10 à 18 heures
fermeture à 17 heures le 24 et le 31 décembre
BAM ( Musée des beaux-Arts de Mons)
Rue Neuve, 8 - 7000 Mons
Gratuit le premier dimanche du mois

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