mardi 23 octobre 2018

Otto Dix, estampes au MASC des Sables d'Olonne (85)

J'ai eu l'occasion de l'écrire : chaque commune célèbre à sa manière le Centenaire de la Grande Guerre.

Quand Aubagne propose plusieurs expositions, dont une consacrée à un moyen très particulier, construit dans la région,  le dirigeable, et une autre à la mémoire de deux artistes étrangers ayant servi dans la Légion, Zinoview et Cendrars, les Sables d'Olonne ont préféré rendre hommage à un artiste allemand.

Cet accrochage propose de revenir sur le témoignage d'Otto Dix (1891-1969) qui a été très marqué par les horreurs des combats et qui en fit tant de cauchemars qu'il a cherché par tous les moyens de chasser les souvenirs les plus horribles. Ce choix se justifie par l'objectif qui est de fêter la paix. L'estampe fut la voie qu'il choisit, peut-être parce que le noir et blanc lui permettait de rendre compte des horreurs de la meilleure façon possible et que la pointe sèche permettait de nombreuses nuances de gris.

Cet artiste a d'ailleurs eu très tôt recours à la gravure, parce que c'est un moyen très simple qui permet de tout dire avec force, mais on peut penser que sa motivation a aussi été d'ordre économique, parce qu'on peut imprimer  une oeuvre en plusieurs dizaines d'exemplaires à partir d'une seule matrice.

L'exposition se concentre sur les thèmes de prédilection d’Otto Dix - le nu, le portrait, la ville, la religion et la guerre - symptomatiques de sa volonté de saisir l’homme dans son entier, de la naissance jusqu’à la mort, comme un être de chair, de palpitations et de sang.
L'exposition se déroule au MASC, qui est le Musée de l'Abbaye Sainte Croix. Installé dans une ancienne abbaye qui eut plusieurs affectations, comme hôpital, puis caserne avant d'être un lycée, il fut décidé à une voix près en 1963 que l'endroit deviendrait un musée, d'abord à orientation ethnographique jusqu'à ce que le premier conservateur rencontre Gaston Chaissac (1910-1964), un des maitres de l'art brut, et décide d'acquérir une première oeuvre pour alors "seulement" 1000 francs. Le totem Anatole (appelé aussi Y'a d'la joie, vers 1960) entre dans le musée en 1966.

On peut considérer que le MASC est un tout jeune musée puisqu'il n'a que 50 ans mais cet âge est plutôt conséquent pour un établissement qui s'intéresse à l'art contemporain.

Je suis allée voir l'exposition consacrée à Otto Dix aujourd'hui sous un soleil magnifique et un ciel très bleu qui témoignent bien de la caractéristique de la ville d'être aussi une station balnéaire sur la cote Atlantique. J'en ai profité pour découvrir plusieurs pièces remarquable du fonds de ce musée, notamment de Gaston Chaissac, vendéen de coeur, peintre et écrivain, et de Victor Brauner, ainsi que des oeuvres évoquant le patrimoine touristique des Sables. Le MASC est devenu un centre de recherches sur cet artiste.

C'est Gaëlle Rageot-Deshayes, la conservatrice du MASC qui a choisi une centaine d'estampes parmi les 400 qui se trouvent au Cabintet des Estampes du Zeppelin Museum de Friedrichshafen. C'est une chance de voir ces oeuvres en France où hormis Colmar elles n'ont jamais été exposées.

La scénographie a du se conformer aux exigences du prêt, et se satisfaire d'une sous-exposition lumineuse imposant de ne pas dépasser 50 lux car les oeuvres sont anciennes et fragiles. Elles ne respectent pas rigoureusement une chronologie. On remarque toutes les techniques : bois gravé, eau forte, lithographie, pointe sèche... Elles sont présentées en exhaustivité pour les portfolios sur la guerre et l'évangile. Quelques autres complètent les thèmes de prédilection de l'artiste, les nus, le portrait, les femmes et la ville.
La Guerre (der Krieg) est une série de cinquante gravures en 5 portfolios de 10 planches chacun qui est présentée dans sa totalité, sur le mur de gauche qui permet tout juste de toutes les accueillir.
Otto Dix (1891-1969) est un artiste reconnu aujourd’hui comme l’un des peintres allemands les plus importants du XXe siècle. Il participa à la Première Guerre mondiale comme mitrailleur, engagé volontaire, en revint indigné. Plus tard son art fut stigmatisé par le nazisme comme dégénéré parce qu'il ne rendait pas gloire à l'uniforme.

L'artiste a voulu témoigner d'une époque dont il a saisi le faste et la décadence, les crimes et les souffrances, dans une oeuvre sans concession qui restitue la vérité dans toute sa crudité, en premier lieu l'horreur de la guerre. L'artiste aurait été chercher des éléments dans les catacombes de Palerme pour y voir des cadavres momifiés Il a aussi, dans une tradition qui remonte à Géricault, visité des salles de dissection et des morgues.

La tranchée de combat s'écroulant, 1924, a provoqué un scandale et une polémique en raison de son réalisme. Mais il faut tout de même souligner l'intention d'Otto Dix qui n'était pas de semer la peur et la panique mais de partager son expérience de ce que la guerre a d'affreux et, partant, de réveiller les mécanismes de défense.
Près de Langemark, Flandres, Belgique (février 1918), 1924, est une eau forte, pointe sèche et aquatinte. Les cadavres qui sont prisonniers des barbelés ont été faits au grain de raisin. Dix cherche à  montrer non pas tel ou tel événement mais ce qui fait le quotidien du soldat.

Sur le mur opposé, une série de Portraits :
Otto Dix était réputé et recherché comme portraitiste. Il était libre dans son expression et fut condamné pour impudeur. Les sourires grimaçant évoquant Goya ont beaucoup choqué. Figurent autant des intellectuels que des prostituées, des chefs d'entreprise comme des ouvriers. On retrouve bien entendu son Autoportrait à la cigarette, 1922, retenu pour la couverture du catalogue. Enfin on remarque une pauvre plus tardive qui est la seule à comporter de la couleur : Autoportrait en tête de mort, 1968, avec un poème de Jean Cassou
Mort à toute fortune,  à l'espoir, à l'espace
mais non point mort au temps qui poursuit sa moisson,
Il me faut me retraire et lui céder la place,
mais dans ce dénuement grandit ma passion.

Si Ototo dix vivait en bordure du lac de Constance il ne cessa de se rendre dans des grandes villes comme Dresde, Berlin et Düsseldorf. Il n'oublie pas évidemment de représenter aussi les prostituées. Une des estampes de la série La Ville a été utilisée pour l'affiche. Il s'agit de Electrique, réalisée en 1920. Certaines font penser à l'univers de Raymond Peynet (1908-1999) comme Rue, qui date elle aussi de 1920 :
Les Femmes ont été une grandes source d'inspiration, 

Enfin L'Evangile selon Saint Mathieu, dont le portfolio est lui aussi complet, nous parle de l'époque présente même si on peut penser qu'il avait eu connaissance du retable d'Issenheim. Ci dessous : Les vierges sages et les Vierges folles, 1960
Otto Dix propose une compréhension très personnelle de la Passion du Christ. Plus humain que divin, le Christ apparaît naturellement comme un symbole de l'humanité et entre en résonance avec l'histoire contemporaine. Ainsi, l'un des deux moqueurs du Christ aux outrages porte une courte moustache qui, associée à un crâne à demi rasé et à une raie impeccable, ne peut que faire référence à Hitler.

Issu d’une famille modeste de Thuringe, Otto Dix a poursuivi ses études artistiques à Dresde. Sous la République de Weimar, il a participé brièvement aux provocations Dada auprès de son ami Georges Grosz, avant d’être associé à l’aile vériste de la Nouvelle Objectivité allemande que l’historien d’art Gustav Friedrich Hartlaub met en avant en 1925 dans le contexte d’un retour à l’ordre de la peinture européenne. Portraitiste recherché, il affûte alors son style tranchant qui oppose à une technique virtuose et réaliste, empruntée aux maîtres anciens - Baldung-Grien, Cranach ou Altdorfer – des sujets triviaux, reflets de la société inquiète et précaire de l’entre-deux-guerres – scènes de crimes, de rue ou de cabarets.

Il adopta un style plus libre, sans pour autant devenir abstrait. après avoir achevé le cycle sur la Guerre.

Otto Dix, estampes
Du 14 octobre 2018 au 13 janvier 2019
En partenariat avec le Zeppelin Museum de Friedrichshafen
Au MASC, Musée de l'abbaye Sainte-Croix
Rue de Verdun
85100 Les Sables d'Olonne
Tél : 02 51 32 01 16
Vacances scolaires (Toutes zones)
Tous les jours de 11h à 13h et de 14h à 18h (sauf les lundis)
Du mardi au vendredi de 14h à 18h en période scolaire
Fermé les lundi, les 1er janvier, 1er mai et 25 décembre
Gratuit pour tous le 1er dimanche de chaque mois

Quelques autres oeuvres remarquables de ce musée :

Une Encre de Chine sur papier de Gaston Chaissac, à gauche, comme une dentelle, Les deux cousins, 1939, gouache sur papier, à droite :

Originaire d'Avallon, en Bourgogne, Gaston Chaissac (1910-1964) est issu d'un milieu modeste.
Chaissac pose les fondements de son engagement artistique dès la fin des années 1930. 
Il découvre l'art à Paris en 1937 grâce à sa rencontre avec Jeanne Kosnick-Kloss et Otto Freundlich qui l'encouragent à peindre alors qu'il découvre l'abstraction. Sa première exposition personnelle a lieu à Paris, galerie Gerbo, dès 1938.
Durant la guerre, à Saint-Rémy de Provence, il rencontre chez Albert Gleizes quelques grands noms du monde de l'art, André Bloc notamment, qui le soutiennent à distance. C'est lui qui lui permit d'accéder à la notoriété dans les années soixante.
Sans titre, 1953, Porte de placard à quatre battants, Huile sur bois
Il arrive à Vix, en Vendée, en août 1942, puis suit sa femme Camille, institutrice laïque vendéenne, lors de ses changements d'affectation, à Boulogne tout d'abord (1943-1948), puis à Sainte-Florence de l'Oie (1948-1961) et de nouveau à Vix à partir de juillet 1961. Ils vivront dans une quasi misère,
Surnommé "le Picasso en sabots" on remarque la force de l'influence de Picasso, à qui il fait une citation directe dans l'ovale du tableau ci-dessus intitulé La chambre aux croix, 1948
 
Chaissac n'effectuait jamais de dessins préparatoires. En inventeur de la "peinture rustique moderne", il fait des chemins, des bois, des chantiers ou des décharges de la Vendée ses terrains de jeu et y collecte tout un attirail d'objets, quotidiens ou usagés, qu'il métamorphose par ses talents de coloriste hors-pair. C'était un instinctif qui ramassait des pierres puis imaginait ensuite leur transformation, dans un esprit associant toujours abstraction et figuration.
En 63-64 il commence des collages de papiers peints sur papier.

Le Musée de l'Abbaye Sainte-Croix conserve la plus importante collection publique consacrée à son œuvre.

Au dernier étage, on peut admirer sous les combles XVII° (inscrits aux Monuments historiques) en coque de bateau renversé, la donation de Charles et Pierrette Sorlier de plusieurs centaines de lithographies, parmi lesquelles :
Kees Van Dongen (1877-1968), Portrait de jeune femme, vers 1950,
lithographie originale sur vélin d'Arches

Fernand Léger (1881-1955), Visage, 1953, Lithographie originale sur vélin d'Arches

Joan Miro (1803-1983), Personnage, 1955, Lithographie originale sur vélin d'Arches
Bernard Buffet (1928-1999), Album "Toreros", 1966, Lithographie originale sur vélin d'Arches
Pablo Picasso (1881-1973), Le petit dessinateur, 1954, Lithographie originale sur vélin d'Arches
 Marc Chagall (1887-1985), Lithographie d'interprétation sur vélin d'Arches
Alberto Giacometti (1901-1954), l'atelier, 1956, Lithographie originale sur vélin d'Arches
Pierre Sorlier (né en 1953), Contre-jour, 1975, Lithographie originale sur vélin d'Arches

La section des arts et traditions populaires se déploie dans une salle sous charpente apparente, selon une organisation autour de deux grands thèmes, le port et la plage.
Walter Thor (1870-1929), la plus belle place d'Europe, 1909, affiche lithographiée en couleur



A l'étage inférieur on remarque d'autres peintures majeures : Robert Combas, Alberto Magnelli, Herbert Brandl ...

 Georg Baselitz (né en 1938), Schönes Porträt, 1967, huile sur bois
Franz West (1947-2012), Arge's Auge, 1993, huile sur toile marouflé sur aluminium
Olivier Debré (1920-1999), Rouge et Toulouse, 1970, huile sur toile

Jean Dubuffet (1901-1985), Mire (Boléro), 1983, Acrylique sur papier marouflé sur toile
Florian et Michaël Quistrebert (nés en 1982 et 1976),
The Cathedral of Broadway II, 2009, huile et acrylique sur toile

Et au rez-de-chaussée une collection importante de Victor Brauner (1903-1966), alchimiste des mythes, que le directeur  Henry-Claude Cousseau, a acheté à un prix très raisonnable. La veuve de l'artiste a ensuite effectué ensuite plusieurs donations.
Victor Victoreloule à la désignation, 1949, huile sur toile
La mère des rêves, 1965, huile sur toile et bois peint
 Le poisson à roulettes, 1965, huile sur toile et bois peint

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