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mardi 15 octobre 2024

Almah - une jeunesse viennoise - 1911-1932 de Catherine Bardon

Comme beaucoup, j’ai découvert Catherine Bardon par son premier livre, je devrais préciser premier roman, parce que Les déracinés ne furent pas son premier ouvrage.

Je me suis laissée emporter par la saga familiale et par l’ensemble des portraits féminins que cette auteure nous offre. Il est plus fréquent d’ajouter une suite à un roman ou un opus supplémentaire à une saga que d’écrire un préquel, (terme anglais, mais d’aucuns disent présuite ou antépisode au Canada francophone), qui est, en littérature, au cinéma, dans les séries télévisées, en musique ou dans les jeux vidéo, une œuvre dont l'histoire précède celle d'une œuvre antérieurement créée.

L’exercice s’est imposé pour répondre aux attentes d’un lectorat impatient d’en savoir davantage sur la jeune femme qui est l’héroïne des Déracinés et dont nous avons suivi le formidable destin au fil de 4 tomes qui ont passionné 2 millions de lecteurs.
Vienne, 1911. Almah Kahn naît au sein d’une famille de la grande bourgeoisie juive. Son père, chirurgien réputé et grand amateur d’art, est aussi un mécène qui côtoie les plus grands artistes de l’époque. Sa mère, pianiste de talent, soigne son spleen auprès du docteur Freud dont elle est l’une des premières patientes.
Au cœur de ce bouillonnement culturel, Almah chemine vers l’âge adulte. Elle grandit dans une Autriche terriblement meurtrie par la guerre et marquée par la chute de la maison Habsbourg, tandis que se profile le spectre du nazisme.
À travers l’enfance et la jeunesse privilégiées d’Almah, ses amitiés, ses doutes et les premières épreuves infligées par la vie, Catherine Bardon dresse le tableau d’une Vienne qui jette ses derniers feux dans une Autriche au bord du gouffre, livrée aux soubresauts de l’Histoire.
Almah est le portrait puissant et ciselé d’une enfant puis d’une jeune femme vive, effrontée, indépendante et habitée par une soif d’absolu qui ne la quittera jamais.
Sur un plan strictement personnel, ce retour sur la jeunesse d’Almah me permet d’approcher le contexte que ma propre grand-mère a connu, puisqu’elle est née à la même époque. L’auteure a procédé comme toujours, en creusant encore davantage la documentation qu’elle avait rassemblée. Elle s’en est expliqué au cours d’une très intéressante rencontre qui a eu lieu ce matin en distanciel (une chance pour moi puisque je me trouvais encore au Mexique).

Catherine Bardon a passé beaucoup de temps à Vienne car la famille d’Almah est viennoise avant d’être autrichienne. Les Kahn étaient autrichiens depuis cinq générations, médecins de père en fils, et nul n’aurait pu être plus viennois (p. 106). Il était nécessaire de s’imprégner de l’atmosphère d’une ville qui a la réputation non usurpée d’être envoûtante et qui était le phare culturel de l’Europe au début du XX° siècle. C’est là qu’est née la psychanalyse et il était important que Freud soit présent dans le roman. La capitale est encore marquée par la culture des cafés où les écrivains s’installent des heures durant, à tel point qu’ils s’y font livrer leur courrier. Les monuments y ont été sauvegardés ou reconstruits et de nombreux hôtels particuliers ont subsisté.

Ce séjour était essentiel pour pouvoir restituer au mieux cette famille bourgeoise, cultivée et aimante et le mode de vie des habitants qui par exemple vont à l’opéra quelle que soit leur catégorie sociale.

Également pour témoigner de la déliquescence de l’empire autrichien en même temps que s’opère un glissement dans l’antisémitisme et vers le nazisme (même si celui ci n’est pas né dans ce pays). Les protagonistes se bercent d’illusions, refusant de voir les signes, manquant cruellement de lucidité. Jusqu’à ce qu’un jour la guerre les rattrape. Cette guerre que personne n’avait voulue et que l’on acclamait aujourd’hui avec ivresse. Même les écrivains s’en mêlaient, publiant essais et poèmes aux accents patriotiques, où guerre rimait avec victoire. Moins d’une semaine plus tard, par le jeu des alliances, l’Europe toute entière s’embrasait dans un conflit mondial (p. 42). Plus dure fut leur chute. 

La société y est encore traditionnelle. Les femmes ont rarement un métier, élèvent leurs enfants, tiennent salon. Leurs filles commencent à aller à l’université. Almah est élevée comme un garcon, avec une liberté équivalente, et choisira une profession qui est plutôt associée à des hommes, celle de dentiste. C’est encore une fois la réalité qui en est la raison puisque la dentiste du kibboutz de Sosúa était une femme.

Par contre Catherine avait déjà une connaissance intime des personnages et plusieurs éléments caractéristiques de la famille existaient préalablement. Elle les a repris comme la collection d’œuvres picturales de Julius (le père), chirurgien de renom et mécène. Voilà d’ailleurs pourquoi figurent, dans la version papier, deux tableaux de Max Kurzweil, un des cofondateurs de la Sécession viennoise en 1897, avec Gustav Klimt. Ces oeuvres sont toutes deux encore visibles à Vienne mais je ne saurais les décrire puisque j’ai lu le roman en version numérique. Je n’ai malgré tout pas oublié que le premier jouera un rôle important pour monnayer certaines choses pour Almah et son mari.

Il aurait pu être choisi pour illustrer le livre, ce qui était d’ailleurs la première intention de l’auteure parce que le tableau d’Almah à cinq ans symbolise toute la poésie de l’enfance. Cependant la couverture retenue in fine reflète admirablement l’esthétisme des années 1930 tout autant que le potentiel d’une jeune femme en devenir.

Hannah (la mère) apparaissait déjà dépressive et fragile dans le tome 1 de la saga. Mais débordante d’amour pour son mari et son enfant. Solaire également car très cultivée, belle et pianiste talentueuse. Le choix du prénom de sa fille est justifié par cet amour pour la musique. En l’honneur d’Alma Mahler, artiste et figure féminine libre qu’elle admirait. Et avec un H final, comme à son propre prénom. Julius était d’accord. Il était toujours d’accord avec les décisions de son épouse (p. 12). Une autre raison est à chercher dans l’œuvre du compositeur du lied n° 4, le Chant pour des enfants morts, car le couple a perdu un garçon quelques années auparavant. Julius le sait parfaitement : Quand il entendait sa femme jouer ce morceau, ce n’était pas bon signe, et pire (p. 13).

On connaissait la volonté et le caractère bien trempé d’Almah. Nous ne sommes pas surpris de la voir enfant comme une boule d’énergie, une tornade de bonne humeur. Vu du point de vue de sa mère elle allait la rendre folle. Cette enfant, on ne pouvait la contenir, elle avait trop de vitalité, elle désobéissait sans arrêt et n’en faisait qu’à sa tête (p. 39). Catherine s’est amusée à écrire les chapitres qui illustrent son impertinence et sa détermination. C’est habile également d’orienter parfois notre regard sur le couple de domestiques, Alois et Teofila.  On retrouve la vivacité de son style, suffisamment imagé pour qu’on ait le sentiment d’y être. Les chapitres sont courts. Notre seule envie est de poursuivre la lecture.

Ce livre ne déroge pas aux autres. L’amitié y est essentielle , et particulièrement pour le sexe féminin. Sur le plan de la construction narrative la présence d’une "meilleure" amie permet de camper un contrepoint qui peut agir différemment et faire d’autres choix. C’est un personnage totalement fictif (qui n’apparaît pas plus tard au sein de la saga proprement dite) et qui permet aussi à Almah une première confrontation avec le drame.

Les nouveaux lecteurs pourront aussi bien commencer par celui-ci que par le tome 1. Cependant Une jeunesse viennoise offre l’intérêt de mieux faire connaître les parents et d’entrer progressivement dans le bouleversement historique qui pour nous, avec le recul, semble une évidence mais qui ne l’était pas pour tout le monde à l’époque. Pour les autres ce sera "une petite gourmandise à déguster après la quadrilogie".

On pourrait conseiller de lire en écoutant de la musique comme Catherine confie l’avoir fait pendant l’écriture : avec les symphonies et les lieder de Gustav Mahler, les poèmes symphoniques de Richard Strauss et les sonates de Franz Schubert (p. 182), auxquels on pourrait ajouter des valses viennoises, Wagner, également Mozart qu’Hannah interprète au piano.

Intitulé Le mot de la fin, le dernier chapitre donne l’impression que la boucle est bouclée et qu’un point final est posé à la saga. Le dernier chapitre est émouvant . Cependant le livre se termine par une invitation : On se donne rendez-vous pour une prochaine aventure ? (p. 183)

Interrogée sur ses projets, Catherine a exprimé un doute sur le choix d’un nouveau destin de femme en finissant par lâcher que ce serait peut-être un récit davantage fictif. Pour ma part j’aurais parié sur un autre prequel, orienté sur la jeunesse de Wil, le futur époux d’Almah. Parce que nous sommes très nombreux à ne pas vouloir quitter ces Déracinés. 

Almah - une jeunesse viennoise - 1911-1932 de Catherine Bardon, Les Escales, en librairie depuis le 10 octobre 2024
L’un en version numérique de 192 pages

dimanche 7 avril 2024

Le Rouge et le Blanc, de Harold Cobert

Combien de fois ai-je entendu que, dans la vie, rien n’est jamais ou tout blanc ou tout noir !

Harold Colbert a choisi de nous raconter le XX° siècle à travers le destin tragique de deux frères désunis par une vision politique différente, le premier libéral et le second révolutionnaire, mais liés par l’amour d’une femme.
Russie, 1914. Tout oppose soudain Alexeï et Ivan Narychkine, deux frères issus de l’aristocratie. Alexeï, l’aîné, a hérité de leur père son tempérament déterminé et réfléchi. Libéral, il prône la modernisation et la démocratisation de la Russie. Ivan, lui, ressemble à leur mère : d’un naturel tourmenté et exalté, il épouse volontiers les pensées anarchistes et marxistes.
Quand, en 1917, la Révolution éclate, tous se déchirent et chacun choisit son camp, au risque de devoir un jour s’affronter…
Natalia, leur sœur de lait, fille de leur gouvernante et de l’administrateur des terres familiales choisit d’œuvrer auprès d’Yvan de son propre frère Kolya. Mais oubliera-t-elle les sentiments qu’elle avait (aussi) pour Alexei ?
Je ne peux pas davantage résumer près d’un siècle d’histoire. Car nous allons suivre l’évolution de la Russie à travers le parcours de ces trois personnages, ici fictifs, mais bien entendu sur fond historique réel. Je dirais juste pour vous convaincre de le lire que Le Rouge et le Blanc est construit comme une série télévisée, en six parties, de plusieurs chapitres relativement courts, qui se lisent sans aucune lassitude et qui, s'achevant chacun sur une énigme, donnent envie d'en dévorer le suivant, même quand on a parfaitement deviné la réponse (comme par exemple p. 170 où le nom masqué est évident). On a beau connaître l’enchaînement des évènements dans leurs grandes lignes on se prend au jeu de comprendre comment les deux frères ont traversé les années.

Bref, on est dans l'esprit des feuilletonistes du XIX° : Balzac, Maupassant, Dumas … mais il n’est pas nécessaire d’être familier de ces grands auteurs, ni de littérature russe pour apprécier, même si cela peut aider d’avoir lu auparavant les oeuvres de Dostoievski, en particulier son dernier roman, publié d’ailleurs sous forme de feuilleton, Les Frères Karamazov, dont l’un d’entre eux s’appelle justement Yvan. L’analogie s’arrête là avec le fait que l’action se déroule dans le même pays.

Il n’est pas davantage indispensable d’avoir lu L'Archipel du Goulag. 1918-1956, l’essai d'investigation littéraire d'Alexandre Soljenitsyne publié en 1973. Mais ce sont malgré tout des lectures additionnelles essentielles.

La couverture du livre est magnifique. Ce personnage vu de dos, que j’imagine féminin, pourrait être Natalia, face au monument le plus emblématique de la Sainte-Russie dont chaque tour symboliserait l’homme Rouge et l’homme Blanc, à savoir Yvan et Alexei.

Je salue le travail de l’écrivain qui signe ici une oeuvre majeure. J’ai dans les mois qui viennent de s’écouler, fait l’effort de me rendre au musée de la Grande Guerre, à deux reprises car je sais combien il est important de ne pas oublier. La dernière fois j’ai même été surprise de constater les liens très forts entre la Russie et la France avant et pendant le conflit. Je me suis arrêtée devant cette Boite à musique offerte par le tsar aux officiers de haut rang et dignitaires français en bois, métal, biscuit et verre. Cet objet commémore l'alliance franco-russe et la visite du tsar en 1896. Les deux personnages en porcelaine sont Nicolas II et le président français Félix Faure. La boite joue La Marseillaise et l'Hymne des tsars, hymne de la Russie impériale. Et plus loin j’ai remarqué les uniformes des soldats russes.
Mais au fil de ma lecture du roman, j’ai eu du mal à passer outre les horreurs des combats et la violence des faits. Je sais qu’en ce moment même il se déroule des atrocités comparables et cette lecture m’a constamment renvoyée au contexte géopolitique actuel qui est tout simplement horrible. J'ai apprécié de suivre les différences de points de vue entre Lénine et Trotski, puis des autres grandes figures de l’histoire. J’aurais envie d’adhérer au principe qu’il faille s’oublier pour permettre un avenir meilleur aux plus démunis, mais quand on sait que cet avenir est un autre bain de sang la justification ne passe pas.

Il m'est très difficile d'admettre que les caractéristiques de ce qu'on appelle "l'âme russe" capable de passer de l'amour à la haine en une fraction de seconde, n'acceptant pas les demi-mesures et vivant d'excès puisse excuser quoi que ce soit mais je pense que la lecture du roman d’Harold Colbert est une nécessité en vertu du conseil de Karl Marx : Celui qui ignore l’histoire est contraint à la revivre.

J’espère que l’avenir sera de nouveau paisible et qu’il sera alors envisageable de parler du roman uniquement d’un point de vue littéraire et le coeur léger. Ce n‘est pas le cas aujourd'hui et encore une fois cela n’a rien à voir avec le résultat dont je sais qu’il est le fruit d’une quinzaine d’années de recherches.

Harold Cobert, docteur ès lettres, est l’auteur de plusieurs romans, dont Un hiver avec Baudelaire (Héloïse d'Ormeson, 2009 ; Le Livre de Poche, 2011), Lignes brisées (Héloise d'Ormesson, 2015), La Mésange et l’Ogresse (Plon, 2016 ; Points, 2017), Belle-amie (Les Escales, 2019 ; Pocket, 2020) et Périandre (Robert Laffont, 2022).

Je l’avais rencontré au Salon du Livre, en mars 2019 (ci-dessous avec Catherine Bardon et Brice Homs) et j’avais bien compris que les défis d’écriture le stimulaient. Je ne suis pas étonnée qu’il nous ait offert une oeuvre d’une telle prouesse littéraire que ce dernier roman.
Le Rouge et le Blanc, de Harold Cobert, Les Escales, en librairie depuis le 7 mars 2024

vendredi 21 juillet 2023

Un dernier été d'Elin Hilderbrand

Qui dit été dit Hilderbrand et l'année 2023 ne faillira pas au rituel. J'avais adoré, le mot n'est pas excessif, Eté après été que j'avais savouré l'an dernier.

En ouvrant Un dernier été j'espérais retrouver la même atmosphère. Certes nous sommes encore à Nantucket, à 12 heures d’ici, dans l’ancienne capitale mondiale de la chasse à la baleine, surnommée l’île des rumeurs (p. 132), une station balnéaire que l'auteure connait dans les moindres recoins depuis qu’elle y a élu domicile. Mais le thème qu'elle a choisi cette fois se concentre davantage sur l'amour d'une mère pour ses enfants.

C’est probablement, elle s’en explique dans les remerciements, le plus personnel de ses romans et ses motivations imposent le respect.

C'est aussi, il me semble, le plus américain de ses romans, à commencer par les titres des chansons mentionnées. Le mari du personnage principal engloutit au petit déjeuner une banane tartinée de beurre de cacahuète. On ne s'étonne pas qu'une personne de 80 ans doive travailler pour arrondir ses fins de mois en faisant un petit boulot d'agent d'entretien (p. 245). On consomme une quantité phénoménale d'alcools et de cocktails et on avale un anxiolytique aussi facilement qu'autrefois on mâchait un chewing-gum.

Je serai malgré tout indulgente puisque la tequila préférée de Vivian est la Casa Dragones, que j’ai eu le plaisir de savourer lors d’un repas spécial.

On se fournit en sandwichs dans des guinguettes spécialisées qui rivalisent en terme de recettes dont l'auteure ne se prive jamais de nous donner la liste des ingrédients. La description du petit-déjeuner pantagruélique (p. 103) suffit à nous caler. Et on respecte la coutume d'apporter des plats cuisinés chez les familles en deuil (p.181). Cette tradition est un témoignage d'empathie à l'égard de ceux qui ont beaucoup d'autres responsabilités et d'autres soucis que de se préparer des repas. Même si la conséquence est d'avoir souvent des réfrigérateurs et des congélateurs qui débordent de nourriture. Cela étant, la nourriture peut être laissée à disposition des visiteurs sur un buffet où l'on peut se remplir une assiette et s'installer sur un fauteuil, un canapé, ou même rester debout, pour manger. En tout cas on comprendra que c’est à travers la nourriture que Vivi exprime le mieux son amour à ses proches (p. 22).

Bien sûr les conventions sociales sont très présentes ainsi que les croyances. On ne s’étonnera pas de lire l’encouragement de l’ange gardien à « garder la foi » ( p. 265) y compris pour des choses somme toutes égoïstes comme le positionnement d’un roman en tête des ventes, à moins que ce ne soit à considérer au second degré. L’auteure ne manque pas d’humour comme en témoigne son allusion à notre président Mitterand  quand elle accuse son mari de se prendre pour lui avec sa jeune maîtresse (p. 145).

On s'étonnera par contre de l'usage abusif du téléphone au volant, notamment pour taper des textos (p. 185). Rien d'étonnant à ce que cette utilisation soit devenue la première cause de mortalité routière devant l’alcool, en provoquant en 2012 plus de 100 000 accidents et la mort de 3 000 jeunes conducteurs. C’est d’ailleurs cette population qui est la plus concernée par ce phénomène. 80% des jeunes américains avouent manipuler leur Smartphone en conduisant.

Pour tenter d’endiguer ce phénomène, des mesures législatives ont été prises dans certains états américains pour interdire l’envoi de SMS au volant. C’est le cas dans le Massachusetts où se situe Nantucket. Les appareils électroniques mobiles ne peuvent pas y être utilisés pour écrire, envoyer ou lire un message électronique (y compris les SMS, les courriels, les messages instantanés ou l’accès à l’Internet) pendant la conduite, et les contrevenants sont passibles d’une amende de 100 $, voire 500 à la troisième récidive avec un risque de retrait de permis. Ces mesures doivent être peu efficaces puisque les conducteurs persistent dans le roman.

Il y a d’autres choses très contemporaines comme l’usage (abusif et malsain) des réseaux sociaux, et la protestation d’une lectrice quant à la présence de points exclarrogatifs (interrobang en anglais) qui ne sont pas correctement typographiés (p. 139). J’ignorais le terme dont l’intérêt est de ponctuer une phrase qui est autant interrogative qu’exclamative, sans prédominance, et peut remplacer l’usage successif du ? et du ! dont la juxtaposition est inélégante. Mais qui a jamais vu ce signe, au demeurant absent dans ce roman ‽ Je ne suis pas peu fière de l’employer pour la première fois, et ce ne fut pas simple de trouver la combinaison de touches sur mon clavier …

J’ai adoré les touches d’humour d’Elin Hilderbrand (qui se complimente elle-même p. 140 à ce propos). Elle ironise à merveille à propos de la version britannique du Meilleur pâtissier (p. 178).  Elle n’abandonne pas le genre sentimental mais elle flirte cette fois avec le polar. On retiendra que tout contact laisse une trace (p. 133) comme le répète souvent l’inspecteur en recherche d’indice. Autrement dit on ne peut pas effacer tout. 

C’est un peu conventionnel et surtout très américain (pardon de me répéter) à propos des codes sociaux et de quelques a priori sur les noirs, même si on y glorifie à juste titre l’action d’Anna Gardner (1816-1901) native de Nantucket, enseignante et ardente abolitionniste (p. 144). Le roman est plutôt bizarrement construit, avec des retours en arrière désordonnés, et j’ai noté quelques incohérences. Mais l’art de l’auteur est bien reconnaissable à sa manière de procéder à des descriptions incomplètes de ses personnages pour garder le secret d’éléments cruciaux qui seront distillés au juste moment.
Vivian Rose, dite Vivi, s’apprête à faire la promotion de son nouveau roman quand elle est brutalement renversée par une voiture. Nous allons la suivre tout l’été dans un espace temporel très spécial puisqu’elle dispose de trois mois pour continuer à surveiller les gens qu’elle aime depuis le ciel où un ange l’accompagne, la soutient et lui a octroyé la possibilité de trois coups de pouce pour corriger la trajectoire de vie de ses proches.

Ses principales préoccupations se portent sur ses trois enfants, Willa qui va enfin être de nouveau enceinte après des fausses couches à répétition, Carson, barmaid excessive en tout, et Leo qui est tiraillé entre sa petite amie et son désir de liberté. On suivra aussi avec elle des personnages secondaires mais essentiels comme le père de ses enfants et sa nouvelle petite amie, son ex-compagnon, un amour de jeunesse, les amis de ses enfants et la high-society installée à Nantucket.
Il y a quelque chose de l’ordre des récits imaginés par Marc Levy, et pas seulement parce que l’au-delà occupe la plus grande place. Toute mère ne peut qu’être en affinité avec Vivian et souhaiter, comme elle, le meilleur pour ses enfants, malgré leurs défauts et leurs conduites à risques. Et malgré toutes les difficultés à leur prodiguer la meilleure éducation, qu’elle souligne dès les premières pages : être la mère de trois jeunes adultes requiert finalement autant de patience qu’élever de tout petits enfants. Personne n’en parle, comme s’il s’agissait d’un secret honteux (p. 19), ce qui est à mettre en lumière par rapport à la volonté de Vivi de détourner plus tard son fils de l’usage abusif des médicaments (p. 257). 

Les fidèles lecteurs des Escales remarqueront la citation que comportera la pierre tombale de Vivi (je en spoile rien quoique son décès est annoncé dans les premières pages), empruntée à Camus : Au milieu de l’hiver, j’apprenais enfin qu’il y avait en moi un été invincible (p. 438) et penseront à Catherine Bardon qui l’utilisa pour le dernier opus de sa saga.

Un dernier été est une jolie histoire où les sentiments sont forts et qui a aussi le mérite de nous rappeler que l’amour que l’on porte à nos proches ne doit jamais être différé. L’ange gardien a raison de le souligner : vos trois enfants finiront bien par devoir apprendre à vivre sans vous. Pour le reste de leur vie. L’été va se terminer, Vivian. L’été se termine toujours. (p. 259) Mais d’ici là l’amour peut faire des miracles.

Un dernier été d'Elin Hilderbrand, traduit de l'américain par Alice Delarbre, Les Escales, en librairie depuis le 1er juin 2023

mercredi 14 septembre 2022

Une terrible délicatesse de Jo Browning Wroe

Une terrible délicatesse est présenté comme un roman bouleversant et plein d’espoir sur la résilience, le pardon et la fragilité du bonheur.
Octobre 1966. William Lavery, dix-neuf ans, vient de recevoir son diplôme. Il va rejoindre, comme son père et son grand-père avant lui, l’entreprise de pompes funèbres familiale. Mais alors que la soirée de remise des diplômes bat son plein, un télégramme annonce une terrible nouvelle : un glissement de terrain dans la petite ville minière d’Aberfan a enseveli une école. William se porte immédiatement volontaire pour prêter main-forte aux autres embaumeurs.
Sa vie sera irrémédiablement bouleversée par cette tragédie qui jette une lumière aveuglante sur les secrets enfouis de son passé. Pourquoi William a-t-il arrêté de chanter, lui qui est doué d’une voix exceptionnelle ? Pourquoi ne parle-t-il plus à sa mère, ni à son meilleur ami ? Le jeune homme, à l’aube de sa vie d’adulte, apprendra que la compassion peut avoir des conséquences surprenantes et que porter secours aux autres est peut-être une autre manière de guérir soi-même.
Il est rare pour moi de lire un premier roman étranger et qui plus est annoncé comme l’événement littéraire de 2022 au Royaume-Uni, avant même que je ne l’ai ouvert.

Il est vrai qu’il est exceptionnel et je comprends l’enthousiasme qu’il a pu soulever, et qu’il va continuer de provoquer. Il y a fort à parier qu’un film sera prochainement tiré de cet ouvrage qui a toutes les qualités, à commencer par une forte authenticité, il n’y a aucun doute là-dessus.

Chaque pays a son martyr. Je veux dire par là que, en dehors des guerres qui touchent toute une nation, la mémoire collective se fédère autour d’un évènement tragique, dont la commémoration semble éternelle. Pour les Etats-Unis c’est le 11 septembre, pour la France c’est le 15 novembre, pour Haïti le séisme du 12 janvier 2010 et pour la Grande-Bretagne c’est la catastrophe d'Aberfan, le glissement d'un pan d'un terril dans ce petit village du sud du Pays de Galles, le 21 octobre 1966, provoquant la mort de 144 personnes dont 116 enfants.

Ces drames dépassent le périmètre de leur zone mais, une fois éteintes les caméras de télévision, la vie reprend son cours et seuls les habitants du pays concerné en conservent le traumatisme. Voilà sans doute pourquoi le nom d’Aberfan ne m’était pas familier. Il faut dire aussi que les évènements remontent à presque 60 ans…

Une terrible délicatesse a donc pour premier mérite de rappeler les faits à notre mémoire. Le second est d’attirer l’attention sur un métier peu connu, celui d’embaumeur que je connais davantage sous le nom de thanatopracteur. Et dont il était question dans un autre premier roman, français celui-là, Le parfum des cendres.

C’est sans doute parce qu’elle l’a exercé que Jo Browning Wroe en parle avec autant de détails, jamais morbides d’ailleurs. Suscitera-t-elle des vocations ? Son roman sort au moment où son pays connaît l’enterrement de la plus grande des célébrités, à savoir la Reine d’Angleterre.

Outre l'univers des pompes funèbres en général, le roman ouvre la porte sur la manière d'exercer au Royaume-Uni, apparemment très familiale, qui peut se résumer à cette phrase mnémotechnique pour se rappeler l’ordre des procédures : Il Faut Comprendre Comment Va Néanmoins s’Organiser le Lendemain (qui sans doute résonne mieux en anglais). L'explication comporte malgré tou une part de mystère (p. 239). Faut pour fermer les orifices. Comprendre désigne la coiffure. Comment, les cosmétiques, si nécessaire. Va pour vêtements, selon les instructions de la famille. Néanmoins pour nettoyer les équipements. Organiser pour ordre et vérification des stocks. Lendemain pour se laver soi-même.

Rien ne nous est épargné et pourtant ce roman n'est pas glauque du tout, et ne comporte pas de descriptions insoutenables, y compris quand il s'agit d'une autopsie. C'est l'aspect humain qui prime toujours : Cet homme a été aimé, et même s’il n’y a plus personne pour le pleurer, c’est toujours quelqu’un, et les embaumeurs doivent croire que les gens comptent. Sinon pourquoi viendraient-ils tous les jours travailler ? (p. 237)

On pourrait même convenir qu'ils exercent avec joie. Peut-être parce qu'ils sont capables d'humour, un humour tout ce qu'il y a d'anglais bien entendu. Les embaumeurs en ont besoin pour ne pas perdre l’esprit (p. 239).

On ignore ce qui se passe réellement entre le moment du décès et la mise en bière. C’est tout juste si on a l’image des chambres froides. Et pour ceux qui comme moi se sont recueillis devant des corps avant le scellé du cercueil les "contacts" restent limités. J’ai compris à la lecture du roman pourquoi je n’avais pas reconnu ma mère. Elle avait été maquillée, du coup dans mes dernières volontés je préciserai que je ne veux pas ce genre de traitement.

L’auteure, qui parle parfaitement français, et qui a grandi dans un crématorium, s’est inspiré des confidences de deux embaumeurs septuagénaires qui s’étaient portés volontaires dans cet accident. Tout en étant un roman, le texte est presque un récit de vie authentique comme l'avait fait Catherine Bardon avec Les Déracinés (même éditeur).

Le sujet est complexe car il y a, comme le souligne la mère du narrateur, il y a une part de folie dans le deuil (p. 409). Chacun vit (et survit au) traumatisme à sa manière. Quand il est stressé, William se calme en s’occupant d’un corps, ce qui lui permet de s’oublier un moment (p. 391). Ce qui est "fou"pour nous lecteurs, c’est de réaliser que la catastrophe n’a pas provoqué en lui le rejet de son métier, loin de là, mais celui de la vie. En cela il a peut-être été plus secoué que ceux qui ont bruyamment manifesté leur peine, d'autant qu'il refuse toute aide psychologique. Jusqu'à comprendre que ce n’est pas facile de se laisser aimer par des gens à qui on ne cesse de faire du mal (p. 340).

Et puis admettre que la vie reprend ses droits alors qu'on imagine qu'une zone de catastrophe demeure en l'état ad vitam aeternam. Sauf qu'elle ne s'embaume pas, si je puis faire cette comparaison. William sera donc désemparé quand il reviendra sur les lieux du drame. Tout lui paraitra si ordinaire (le mot est en italiques dans le livre). Tu ne crois pas, lui dira alors Gloria, que les choses ne restent pas telles quelles, pour le bien de toutes les personnes qui doivent continuer à vivre ici ? (p. 422)

Un autre intérêt du livre est d'aborder les préjugés de classe, le mode de formation. Et puis les habitudes de petit-déjeuner et du thé, et des pubs, les codes de bienséance, l’heure des repas, les modes de vie selon les classes sociales, sans oublier la musique qui conserve une place prépondérante.

C'est un livre qu'il est important de méditer …

Une terrible délicatesse de Jo Browning Wroe, traduit de l’anglais par Carine Chichereau, les Escales, en librairie depuis le 25 août 2022
Sélection Prix du roman FNAC 2022
En édition Pocket à partir de septembre 2023

mardi 30 août 2022

La fille de l'ogre de Catherine Bardon

Peu de gens connaissent la vie compliquée de la riche (mais pas héritière) fille de l’Ogre des Caraïbes. Il fut un mari autoritaire, colérique, inflexible, violent qui effraya tant sa mère (p. 11), et un père tout aussi peu sentimental dont les ordres, jamais, ne se discutèrent.

On peut disposer d’énormément de dollars sans parvenir à être heureuse. Et ce n’est pas par caprice que Flor de Oro voit sa vie défiler comme un mauvais roman-photos.

Le travail de recherche, mené encore une fois avec une précision infinie par Catherine Bardon - à qui on doit la formidable saga des Déracinés- éclaire une figure importante de cette République dominicaine qui lui doit beaucoup.

On voyage avec elle depuis cette île jusqu’à Venise, en passant par New-York, Miami, Berlin et Paris … A sa manière, elle est, elle aussi, une déracinée … et à ce titre ne pouvait que susciter l’intérêt de la romancière.

J’ai eu grand plaisir à discuter avec elle de ce destin peu ordinaire dans un des bars préférés de Flor, le Ritz, évidemment, qui est cité p. 218.

C'est dans cet espace cosy et chargé d'histoire que j'ai pris les photos qui illustrent cet article. On pourrait croire que c'est un bar de grand hôtel comme il en existe tant mais le Bar Hemingway a ceci de particulier qu'il a été créé initialement pour les femmes parce qu'elles n'avaient pas le droit d'accéder à ces endroits.

Voilà pourquoi, au début du XX° siècle, il s'appelle le Ladies' Bar, puis Le Petit Bar, avant de lui donner en 1994 le nom du écrivain Ernest Hemingway. Il demeure réputé pour ses cocktails dont le Bloody Mary, qui selon la légende fut créé pour l'écrivain afin que sa femme, Mary Welsh, n'y détecte pas l'odeur de l'alcool, le jus de tomate ayant la réputation de masquer le parfum de la vodka.
Aujourd'hui, l'endroit est tel que l'a connu le Prix Nobel de littérature avec ses boiseries, ses fauteuils en cuir capitonné et ses éléments de décor, photographies, gants de boxe, trophées … Il est ouvert Place Vendôme du mardi au samedi de 18 h 30 à 2 h du matin.

Le cocktail qui a la faveur des habitués depuis 1994 s’appelle The Serendipity, un nom qui correspond totalement à la situation puisqu’il qualifie le don de faire une découverte inattendue, en l’occurrence pour nous celle de cette femme. A consommer avec modération, il est composé d’un mélange de Calvados, normand cela va de soi, de menthe fraîche, de jus de pomme doux-amer et de Champagne pour la pétillance. Chaque verre est servi décoré d’une splendide rose blanche. 
Le destin de Flor est touchant. Le séjour en pension en France à partir de 9 ans la prive de l'amour de sa mère. L'affection que lui témoignera son père sera intéressée et motivée par son appétit sans limite pour le pouvoir. Flor n'est pas dupe. C’est elle qui le dit : je suis la fille de l’ogre des Caraïbes (p. 170).

Pourtant Catherine est persuadée que paradoxalement elle a dû être aimée par son père mais d'une relation qui fut décevante. La raison est peut-être à chercher dans cette fameuse goutte de sang de "couleur" qui était une tare à une époque où l'Amérique ne cherchait qu'à blanchir la race. Alexandra Lapierre traite cet aspect dans sa biographie de Belle Greene. Et Catherine Bardon fait régulièrement allusion à ce sang noir (p. 317) dont le père a horreur autant que des origines plébéiennes de sa fille.

Flor aurait souhaité que son père lui confie plus longtemps un rôle diplomatique et culturel pour lequel elle avait toutes les aptitudes. Et puis, par dessus tout elle aurait voulu avoir un enfant. Elle ne put jamais concevoir alors que son père lui donna une myriade de demi-sœurs et frères.

Cette femme, qu'on a parfois du mal à plaindre car l'argent l'aura malgré tout aidée à surmonter bien des tourments, devient touchante au fil des pages. Sans être candide ni naïve sur les monstruosités dont son père est coupable (et auquel le lecteur ne trouve aucune circonstance atténuante) elle suit un chemin de résilience et elle doit, pour survivre, refouler ces pensées et ces images, les tenir à distance (p. 148). La suite des événements démontrera néanmoins que ce n’était pas la bonne méthode.

On éprouve donc de l'empathie pour Flor qui n'a jamais connu la liberté, la vraie, car elle fut (presque) toujours sous la coupe d’un mari, d’un nom et surtout toute sa vie d'un père pour qui tout individu devait lui servir à accomplir son grand rêve, développer ce pays qui devient peu à peu sa propriété privée et régner sur lui en maître incontesté (p. 85). En résumé, elle ne fut pas maîtresse de son destin. Et pourtant sa vie fut exceptionnelle.

Elle collectionna les maris mais resta toujours attachée au premier, Porfirio Rubirosa, véritable play-boy qui dit-on, servit de modèle au créateur de James Bond, et dont le nom de famille désigne encore dans les restaurants un poivrier rotatif géant, en raison d'une de ses particularités anatomiques.

Dans les livres d'histoire, Flor n'est pourtant "personne" (p. 351) et sa tombe n'est plus entretenue depuis longtemps. On comprend pourquoi sa personnalité a tant intéressé Catherine Bardon qui, patiemment, et un peu à la manière d'un puzzle, a reconstitué la trajectoire au fil de chapitres très séquencés. Elle donne finalement une place à celle qui est inconnue même de Wikipédia.

L'auteure est très douée pour ce travail de chercheur et d'historien et excelle à suivre une personnalité comme s'il s'agissait d'un jeu de piste. Elle fouille tant le passé qu'au final elle n'a pas grand chose à inventer.
Alors trinquons à la mémoire de Flor et au talent de sa marraine qui a eu raison de nous ouvrir les coulisses de la création (p. 401) et d'ajouter des photographies, même si celles-ci sont de qualité médiocre. Elles apportent de l'authenticité à un récit touchant qui s’apparente à une confidence.

La fille de l'ogre de Catherine Bardon, éditions Les Escales, en librairie depuis le 18 août 2022

lundi 23 mai 2022

D’audace et de liberté de Akli Tadjer

Je connais (un peu) l’œuvre d’Akli Tadjer et je l’apprécie. Alors quand Les Escales, sa nouvelle maison d’édition, m’a proposé de lire avant sa parution en librairie D’audace et de liberté j’ai accepté avec enthousiasme.

Je trouvais que le titre ressemblait étonnamment au roman qu’il avait publié chez eux un an auparavant, D’amour et de guerre, mais j’y ai vu une coïncidence. Je n'ai pas eu la curiosité de le lire avant. Je savais que je l’aurais très bientôt entre les mains puisqu’il figure dans la sélection du nouveau prix littéraire lancé par Pocket et dont je fais partie.

Ce n’est que ce soir, alors que les premières lectrices échangeaient en visio-conférence que j’ai compris qu’ils s’agissait d’une histoire en deux tomes, et même peut-être d’une trilogie si un troisième surgit plus tard.

L’auteur a voulu, en tout cas, composer deux romans indépendants, même si on retrouve plusieurs personnages. Il est vrai que je n’ai pas été beaucoup dérangée de n’avoir pas lu le précédent, excepté sur un point, celui de la temporalité.

Je me suis interrogée sur la date à laquelle se déroulent les faits, ce qui a ralenti ma lecture car je recherchais des indices. C’est page 39 qu’on la découvre, le 3 avril 1947. Ensuite, la tension monte d’un cran puisque malgré la « bonne » raison d’Adam de revenir pour l’enterrement de sa tante sa présence est malgré tout suspecte.

La description qu’il nous fait du rite funéraire est instructive. J’ai retrouvé la plume qui m’avait touchée dans Les Thermes du paradis. Il citait déjà Paul Eluard affirmant Il n'y a pas de hasard. Il n'y a que des rendez-vous (p.104). Le livre que j’avais entre les mains allait m’en offrir une nouvelle démonstration avec le poème Liberté qu’Adam fait découvrir à son ouvrier Mohamed (p. 146).

Je me suis demandé, depuis, si le fait d’avoir respiré, enfant, des odeurs de pourriture et d’avoir été confronté aux peaux écorchées n’a pas induit une espèce de fascination pour la mort. Son propre père travaillait en effet dans une tannerie, installée à Gentilly, dont il nous apprendra au cours de la soirée qu’elle lui a inspiré le cadre du roman. Il est vrai qu’il est tout à fait original et l’avoir connu tout petit crédibilise totalement les descriptions, comme c’est le cas aussi pour Bousoulem, le village de Kabylie qui est celui de ses parentsLa tannerie a fini par être vendue et est devenue un studio d’enregistrement de musique … car le monde change.

Après La reine du tango, Akli Tadjer a eu raison de resituer une saga dans cette Algérie qui était déjà le théâtre de plusieurs de ses romans. Il le fait en creusant différemment le sillon. En choisissant une période de l’histoire qui est rarement invoquée pour comprendre pourquoi (ce sont ses termes) entre l’Algérie et la France c’est  je t’aime moi non plus et juste après  embrassons-nous Folleville !

Il est attaché viscéralement à la question de l’altérité pour éviter l’écueil de l’égocentrisme. Il est donc capital de comprendre l’autre. L’histoire officielle de l’Algérie contemporaine commence en 1962 à l'Indépendance. Ce qui s’est passé avant est plutôt habituellement caché. Il y a pourtant beaucoup d’éléments qui méritent qu’on les éclaire comme le code de l’Indigénat, dont j’ignorais totalement l’existence. Et bien entendu aussi les tensions qui ont précédé la création de l’Etat d’Israël avec les conséquences dramatiques pour les musulmans qui y habitaient.

Il rend compte de cette situation. On sent la tension monter à Jérusalem « depuis que des nouveaux Juifs arrivent chaque semaine, par centaines parfois (…) Avec des visages d’Occidentaux, ne sachant pas un mot d’arabe et marmonnant à peine l’hébreu (…) Les vrais, les sincères, elle les connaît parce qu’ils ont toujours vécu ensemble (…) Le but : acheter des terrains aux Palestiniens les plus démunis afin qu’ils bâtissent des maisons dans toute la cité (…) Méfie toi, Adam. Ici, avant de dire ce que tu penses, achète-toi un cheval pour t’enfuir (p. 88).

On le voit, le style est une combinaison de faits historiques, vus alternativement du point de vue des Juifs et de celui des Musulmans lorsqu’on est à Jérusalem, du point de vue des rapatriés (comme on le disait) ou des Français de souche quand on est en France. Et l’opinion diffère selon qu’on se place à un endroit ou à un autre. Même si le lecteur n’aura aucun doute à faire la part des choses entre le bien et le mal il admettra que la vérité se situe dans un entre-deux. C’est l’art de l’auteur d’accorder une part de lumière aux plus mauvais de ses personnages, y compris à ceux qui ont des idées d’extrême-droite.

Néanmoins le rôle de la police soulève le coeur … tout autant que l’intolérance du père d’Elvire, incapable d’admettre qu’elle puisse continuer à vivre avec un homme qui ne soit pas de sa religion et disposé à offrir sa tannerie en échange de la liberté de sa fille qu’il veut marier à l’ami qui a séjourné avec lui dans les camps (p. 115). Quant aux manifestations racistes à l’égard du fils de Zina, elles font froid dans le dos. On imagine ce qui pourrait se passer dans quelques mois, si l’écrivain nous raconte la suite dans un troisième tome.

A cet égard, la jeune femme aurait pu se rebeller malgré la très forte pression paternelle mais elle cède. On remarquera que l’audace et la liberté sont des chemins diversement empruntés selon qu’on est un homme ou une femme, et selon les femmes. L’action se déroule à une période où les parents, quelle que soit leur confession, avaient encore beaucoup d’influence sur le mariage de leurs enfants. On le voit avec le père d’Elvire en Israël, mais aussi avec celui de Nour qui la verrait bien s’unir avec Adam (p. 205).

La liberté d’action, célébrée auparavant et qui avait suscité la surprise du musicien de voir pour la première fois un musulman et une juive mélanger leurs sangs (p. 80) était illusoire même si Elvire dira alors qu’ils ne sont pas mariés mais que c’est tout comme. La suite des évènements démontrera que ce n’est pas tout comme.

Les références à la liberté sont parfois discrètes, et ce n’est pas un hasard si Adam vit à Denfert Rochereau, en face du lion de Bartholdi, le sculpteur de la statue qui accueille  les arrivants dans le port de New-York. D’autant qu’il n’est pas loin de Gentilly qu’il peut rallier par la fameuse ligne de Sceaux, préfigurant le futur RER B.

L’audace est plus nettement invoquée, d’abord en écho à la phrase de Danton qui est citée une première fois p. 52 puis qu’Adam reprend plus loin à son compte : Pour vaincre il nous faut de l’audace, toujours de l’audace, encore de l’audace, et nous sortirons de la longue nuit coloniale (p. 144).

J’ai beaucoup apprécié qu’Akli Tadjer éclaire pour nous les faits historiques qui sont peu le sujet de livres, et de films car Indigènes n’aborde que la guerre. Est-ce un lapsus d’invoquer le passé compliqué (p.48) au lieu du passé composé ? C’est en tout cas bien vu.

Le personnage d’Adam est sympathique. Il est tolérant, ouvert. Alors qu’Elvire n’ose pas le lui demander il est immédiatement d’accord pour l’accompagner à Jérusalem dès qu’ils apprennent que son père est encore en vie (p. 64). Il est émouvant dans sa maladresse avec les femmes et dans certains aspects de son machisme, qu’il faut situer dans la culture méditerranéenne et son éducation.

Sur le plan politique il semble modéré, mais il est conscient et souffre d’être resté aux yeux des français ce que nous n’avons jamais cessé d’être : des colonisés corvéables à merci. Ce qui nous rapproche et nous unit c’est cette soif de justice et de liberté (p. 152). Les réunions politiques qu’il organise semblent totalement justifiées.

Si le roman interpelle sur les prémices d’émancipation féminine, surtout à travers du personnage de Nour, il Interroge aussi sur la paternité. Hormis Zina, les femmes, en tant que mères sont très absentes, et toujours défaillantes, de par leur volonté ou en raison des événements.

D’audace et de liberté est un roman essentiel pour commencer à comprendre l’histoire de l’Algérie et des Algériens vivant en France. Il fait parfois Écho aux Déracinés de Catherine Bardon, paru lui aussi aux Escales et retraçant la fondation de la République dominicaine, sans occulter la création d’Israël.

Akli Tadjer est l’auteur de nombreux romans, traduits à l’étranger, dont trois ont été adaptés à la télévision : Les ANI du « Tassili », Le Porteur de cartable et Il était une fois… peut-être pas. Son livre La Reine du tango (JC Lattès, 2016) a reçu le prix Nice Baie des Anges et D’amour et de guerre le Grand Prix du Roman Métis 2021.

D’audace et de liberté de Akli Tadjer, Les Escales, en librairie le 25 mai 2022

dimanche 9 mai 2021

Les Déracinés en BD

 
L’adaptation des Déracinés en bande dessinée ne m’a pas surprise. Catherine Bardon en avait le souhait dès l’origine.

Il était logique qu’au fil des salons (car à l’époque le Covid ne les avait pas encore condamnés) elle rencontre au hasard des signatures un bédéiste dont elle partagerait les goûts pour une nature tropicale.

Ce fut Winoc (photo ci-contre) au salon de Bondues, en 2019.  il ne la connaissait pas mais tout s’est enclenché très vite en l’espace de deux-trois mois car Phileas a donné son feu vert sans attendre. Cette nouvelle maison d’édition de BD de genre associe les éditions Jungle et le groupe Editis.

Catherine ne maîtrisait pas tous les codes de la bande dessinée mais elle avait envie de transposer elle-même tout le premier tome. La collaboration s’est installée dans une confiance mutuelle. Elle avait beaucoup de documentation. Lui n’était jamais allé en République dominicaine mais il avait réalisé un album, en auto édition, sur l’Équateur, et le caractère végétal de sa réalisation plaisait beaucoup à Catherine.

Les deux partenaires se sont vite mis d’accord pour reprendre les moments forts du roman. Leurs seuls points de divergence a concerné d’une part le désir de Catherine d’en dire le plus possible et surtout les visages des héros. Catherine avait en tête des portraits très finalisés, en particulier pour Almah, blonde aux yeux bleus. Winoc a souvent entendu ses protestations : ah non, ils ne sont pas beaux. Il a donc fait preuve de diplomatie pour lui démontrer combien la beauté affadit les expressions. La bande dessinée, quand elle est réussie, est presque à la limite de la caricature. Il n’empêche que je les trouve très beaux, notamment p. 49.

Je rappelle que c'est l'histoire d'un couple de jeunes juifs de Vienne persécutés comme tant d'autres à partir de 1936 et obligés du quitter l'Autriche fin 1938, après l'Anschluss et la Nuit de Cristal. Leur errance va les mener à Sosuà, en République Dominicaine, seul pays à avoir ouvert ses frontières après la conférence d'Evian, précisément à Sosuà, où se déroule la seconde moitié de la BD qui est aujourd'hui une station balnéaire, mais qui à l'époque, en 1940, n’existait pratiquement pas. Fort heureusement un musée de cette aventure existait aussi, dont le fond est disponible en ligne.

Le résultat est là, satisfaisant pour tous les deux, et pour nous aussi car elle apporte quelque chose de différent au texte du roman. Néanmoins je ne conseillerais pas de lire les deux versions dans la foulée. Il faut espérer atteindre avec ce média les collégiens et les lycéens qui, ensuite, auront peut-être envie de lire la saga dans son entièreté (ce n’est pas un rêve inaccessible). Cette miette de l’histoire, comme le dit Catherine avec beaucoup de justesse, mérite que la jeunesse y soit sensibilisée.
La couverture est magnifique. C’est une des premières qui a été adressée à l’éditeur qui l’a retenue parmi huit propositions. Winoc a de multiples projets en cours, notamment une autre adaptation de livre. S’agissant de cette quadrilogie, dont il a lu les trois premiers, il n’est pas certain qu’une bande dessinée soit nécessaire pour chacun mais il pourrait songer à un album spécifique qui tirerait un fil, par exemple celui de la vie d’Almah. Qui sait si Catherine n’aurait pas la même intention…

Une chose est sûre, et je la tiens de sa bouche, il retravaillerait volontiers avec elle sur ce projet, ou sur un autre.

Les Déracinés, scénario Catherine Bardon, dessin Winoc, couleurs Sébastien Bouët, Phileas, en librairie depuis janvier 2021
D’après le roman éponyme de Catherine Bardon, paru en 2017 aux Escales, en 2019 chez Pocket

samedi 1 mai 2021

Un invincible été de Catherine Bardon

Il fallait bien que ça arrive, la saga que Catherine Bardon a commencée avec Les déracinés s'achève sur ce quatrième tome, Un invincible été.

Les titres choisis par Catherine sont toujours pertinents. La République Dominicaine est sans nul doute le pays de l’été éternel. Il y fait un temps magnifique à longueur d’année. C’est aussi une référence assumée à Albert Camus puisqu’il est mentionné en exergue. Au milieu de l’hiver, j’apprenais enfin qu’il y avait en moi un été invincible. On retrouve ces mots gravés sur la pierre tombale d’Almah : A l’hiver de ma vie, j’ai découvert en moi un invincible été (p. 406) allusion explicite à sa force de caractère, faisant fi des obstacles, à l’instar de son ami Markus. 

La construction de leurs vies est exemplaire, traçant une destinée extraordinaire. Une des qualités de cette saga est d’être centrée autour de trois femmes parmi des hommes qui sont eux aussi de belles personnes et qui jouent souvent un rôle de soutien. Comme Domingo rassurant Ruth : tu transformeras toujours tes rêves en réalité (p. 345).

Qu’on ne s’y trompe pas. Le soleil n’efface pas les difficultés. Ni là-bas, ni ailleurs. Les quatre pays, la République Dominicaine, les Etats-Unis, Israël et l’Autriche, où se joue l’histoire familiale sont secoués de tragédies que l’auteure nous fait revivre, comme l’attentat terroriste du World Trade Center new-yorkais qui parle à chacun d’entre nous. Ces évènements que nous avons traversés, et qui ont un rôle de marqueurs, ponctuent le déroulé des faits et solidifient les fondations du scénario.

Est-ce pour cela que, dans cet opus, davantage que dans les autres, je me suis sentie plus proche des protagonistes ? Je l’ai lu, certes sans me balancer dans une mecedora, mais sous un soleil très chaud. Les personnages me sont devenus si familiers que je me sentais incluse dans cette famille.  J’ai perçu la vie s’écouler et venir la fin d’une épopée, qui coïncide avec celle de la fin de la vie d’Almah qui, jusqu’au bout, aura été une femme forte. Elle mourra à 101 ans, âge symbolique en référence à celui où le pionnier qui a raconté cette épopée à Catherine a quitté notre terre. Bien sûr, elle éprouve toujours une reconnaissance infinie à son égard. Et elle lui rend hommage dans la postface.

L’émotion s’installe dès le prologue, qui lève le voile, et qui, clin d’œil aux fidèles lecteurs, s‘achève sur le titre du précédent volume. On reconnaît bien le caractère volontaire de Catherine avec le recours à la formidable injonction de Gide : il ne tient qu’à moi (p. 16).

C’est Ruth qui raconte, elle dont Catherine nous confie qu’elle aime écrire (p. 33). Pas question de démarrer avec la nostalgie. C’est une fête qui se profile d’abord, comme un écho joyeux au Bal des débutantes vécu par Almah dans son pays natal, celle de la Quinceañera (p. 17). Ce quinzième anniversaire est un moment exceptionnel dans la vie d’une jeune fille en Amérique du Sud. J’en ai constaté l’importance au Mexique, même si l’arrivée des 30 ans y est aussi un cap dans la vie des « jeunes » gens. Beaucoup de comportements sont communs aux deux pays, comme l’habitude de ne jamais poser un sac sur le sol car cela éloignerait la prospérité (p. 310).

Pour le moment, et depuis son retour à Sosúa, Ruth se bat aux côtés d’Almah pour les siens et pour la mémoire de sa communauté, alors que les touristes commencent à déferler sur l’île tandis qu’Arturo et Nathan mènent leurs vies d’artiste aux Etats-UnisGaya affirme son indépendance et part dans ce pays comme le fit sa mère. Elle poursuivra son propre combat, écologique, et son activité dans la biodiversité sous-marine, inspirée de personnes que l’auteure a connues, dans ce pays qui est malgré tout un des plus vulnérables du monde au changement climatique (p. 276). La République dominicaine est très affectée par  les cyclones, plus de pluies, ses côtes qui se redessinent.

La tribu Rosenheck-Soteras a fait sienne la maxime de la poétesse Salomé Ureña : « C’est en continuant à nous battre pour créer le pays dont nous rêvons que nous ferons une patrie de la terre qui est sous nos pieds ». Mais la grande histoire, comme toujours, les touchera de près. De l’attentat des tours jumelles au terrible séisme de 2010 en Haïti, en passant par les émeutes en République dominicaine. Chacun tracera néanmoins son chemin, malgré les obstacles et la folie du monde, nous donnant par là-même un message de résilience et d’espoir.

Chaque tome de cette saga aura été un roman et c’est bien plus agréable à lire qu’une fresque historique qui n’aurait pas eu ce panache, ces accents d’envolées lyriques qui nous ont pris au coeur. En refermant le quatrième volet de cette impressionnante fresque romanesque, j’ai le sentiment d’avoir davantage suivi des « enracinés » que le contraire. Catherine Bardon a vraisemblablement mis beaucoup d’elle dans ses personnages et bien lui en a pris. On sent tout l’amour qu’elle porte à ce pays dont elle a sillonné chaque kilomètre carré depuis une trentaine d’années. Elle va jusqu’à rebaptiser (et elle ne le cache pas) une plage plus belle qu’un paysage de Klimt (p. 296) en lui donnant le prénom d’Almah. Et le récit est émaillé d’évènement régionaux, la construction d’une nouvelle route, du Faro à Colon, qu’elle qualifie de mausolée stalinien, censé contenir les ossements de Christophe Colomb, la création du banco de la planta, afin de protéger les baleines, …

Beaucoup de citations et de références, de fils croisés entre les chapitres, font de cette lecture un parcours très enrichissant, ponctué d’expressions locales savoureuses comme des ornementations. On aurait envie de noter une infinité de phrases prononcées par Almah, comme celle-ci : Quand on est en exil, la patrie, c’est la famille (p. 302). Ou cette autre empruntée à Alfred de Musset : Je ne sais pas où va mon chemin, mais je marche mieux quand ma main serre la tienne (p. 299). Ou encore, plus légère, Franchement, ma chère, c’est le cadet de mes soucis (p. 58), une réplique d’Autant en emporte le vent.

Un épilogue, une postface, les play-lists de chaque roman (p. 417), des remerciements. On sent combien il est difficile pour Catherine de poser le crayon. La postface fourmille de conseils de visite pour celui qui voudra aller sur place, de lieux à voir, mais pour l’émotion rien de plus car son ultime recommandation est de ne « pas chercher à savoir où est la réalité et où est la fiction. Car dans cette histoire, tout est vrai » (p. 415).

Une chose est sûre : une romancière est née. On peut aussi comprendre que Catherine Bardon s’impatiente de se confronter à ses propres envies et qu’elle brûle d’écrire en toute indépendance. Car même si elle a parfois un peu enrubanné l’histoire, en prenant quelques libertés avec la réalité, mais toujours avec respect puisqu’une note de bas de page rétablit la vérité, il m’a semblé qu’elle avait acquis (et rien de plus logique) une maturité croissante au fil des pages. On sent combien il lui est difficile de lâcher les protagonistes de cette aventure qui ont fait d’elle une véritable auteure.
Cette aventure éditoriale de 4 ans n’est pas tout à fait terminée. Elle se prolonge par un cinquième, que vous aurez remarqué sur la photo, qui est la déclinaison du premier tome en bande dessinée. Je vous en parle très vite. Et puis il faut espérer que la série soit prochainement traduite en anglais, en espagnol et en hébreu pour la rendre lisible à la grande diaspora de cette communauté de Sosúa installée maintenant aux USA et en Israël. Et, pourquoi pas, rêver à une adaptation cinématographique dont je parierais que Catherine a déjà le casting idéal en tête.

Un invincible été de Catherine Bardon, Les Escales, en librairie le 8 avril 2021

vendredi 24 juillet 2020

Et la vie reprit son cours de Catherine Bardon

Catherine Bardon a poursuivi la saga de la famille dominicaine en publiant le tome 3, intitulé Et la vie reprit son cours qui fait suite aux Déracinéssalué par de nombreux prix, et à L’Américaine tous trois aux éditions Les Escales.

La série est addictive parce que les personnages, bien qu'exceptionnels, sont profondément humains. A tel point que le dernier ouvrage nous abandonnant fin septembre 1979 nous attendons maintenant un quatrième.

Comme dans les précédents tomes, les chapitres sont toujours courts, et l'écriture rythmée, donnant le sentiment d'assister à un diaporama laissant notre esprit vagabonder un peu entre les chapitres. 

J'aime beaucoup la ponctuation du texte par des expressions locales, souvent non traduites, et à ce propos intraduisibles littéralement,  mais compréhensibles dans le contexte comme la parada, qui est un endroit où l'on peut s'arrêter pour se restaurer.

Je découvre des expressions savoureuses et méconnues. J'ignorais que ahoritica (p. 217) était une nuance supplémentaire à ahora (maintenant) et ahorita (dans un petit moment) que j'entends si souvent au Mexique.

Catherine Bardon connait parfaitement l'histoire de la fondation de la République dominicaine où elle se rend régulièrement et qu'elle a recueillie, il y a trente ans déjà, de la bouche même des derniers témoins. Avant de s'atteler à cette fresque historique elle avait écrit des guides de voyage et réalisé un livre de photographies. On en apprend de plus en plus sur ce pays dont l'histoire était jusque là méconnue et l'image très focalisée sur l'exploitation récente et touristique. Nous sommes "baladés" (dans le bon sens du terme) entre deux continents, quatre pays, cinq langues, trois générations. Et cela fait du bien, particulièrement en cette période oui les voyages nous sont interdits pour cause sanitaire.

C'est la chronique d'une grande et belle famille ressuscitée de son exil après le sacrifice de sa terre natale (p. 315). C'est l'histoire de Ruth, qui se déroule dans des chapitres écrits à la première personne mais c'est aussi -et alors l'auteure passe à la troisième personne- celle d'Almah. L'évolution des sentiments compte autant que les faits historiques. Catherine Bardon a beaucoup contribué à mettre à jour une mythologie restée longtemps confidentielle afin que ceux qui ont fait l'histoire de cette communauté ne soient pas que des noms oubliés au bas des pages jaunies d'un accord qui aura tout juste sa place dans un musée (p.137) comme elle le fait dire à un de ses personnages au moment de la dissolution de l'accord encadrant le projet de communauté agricole de Sosúa et qui avait été signé en janvier 1940.

Organisé en 3 parties, et 38 chapitres, ce tome III couvre la période 1967-1979. Je vous conseillerais de les découvrir dans l'ordre mais celui qui commencerait par ce livre là ne serait pas perdu puisque Catherine Bardon commence par rappeler qui sont les personnages principaux en résumant brièvement l'essentiel de ce qu'ils ont vécu jusque là. Un prologue, ensuite, remet le lecteur en condition pour accueillir la suite du feuilleton.

La deuxième partie, intitulée Et la vie prit ses racines est très proche du titre, lequel sera d'ailleurs la dernière phrase du roman. C'est Joseph Kessel (in La vallée des rubis) qui le lui a inspiré : Et la vie prit ses racines, son cours, sa routine parmi les décors et les personnages d'un songe.

Il m'est difficile de parler de cet opus parce que je ne voudrais pas spoiler les rebondissements qui vont se succéder, jusqu'à la fin. Je peux juste dire qu'on retrouve l'atmosphère que l'on appréciait déjà, et que le caractère des personnages est intact, quoique un peu assagi par les années, ce qui est tout à fait dans l'ordre des choses. 

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