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La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes. A condition de cliquer doucement sur la première photo, vous pouvez faire défiler toutes les images en grand format et haute résolution, ce que je vous conseille de faire avant d'entreprendre la lecture des articles abondamment illustrés.

lundi 14 février 2022

Les jeunes amants de Carine Tardieu

Je connaissais l’univers de Carine Tardieu avec ses deux premiers films, Du vent dans les mollets et Ôtez-moi d’un doute (avec le regretté André Wilms et les toujours parfaits Cécile de France et François Damiens).

Les jeunes amants est son troisième long métrage. Il a enthousiasmé des amis et j’y suis allée le coeur prêt à me laisser convaincre. Mes premières impressions furent mitigées et puis j’ai évolué au fil des jours. C’est que le message n’est pas si direct qu’on peut le supposer. Au final il est parfait pour lancer une soirée de Saint-Valentin.

Je commencerai par ce que j’ai le plus apprécié. La justesse de ton des comédiens pour rendre tout à fait plausible un amour inattendu entre Shauna (Fanny Ardant), une femme âgée de 70 ans, libre et indépendante, architecte à la retraite, mais qui avait mis de coté sa vie amoureuse, et Pierre (Melvil Poupaud), un père de famille de 45 ans, médecin hospitalier, que Jeanne, la femme de ce dernier (Cécile de France), suppose peu dangereux de prime abord.

Fanny Ardant y assume son âge avec sensibilité mais le film est loin d’être centré sur cette question. En fait il démontre que la qualité d’une relation (amoureuse, amicale, filiale) n’est pas dépendance de ce facteur. Les conversations entre les filles et leurs mères sont très belles.

Envisager de vivre une histoire d’amour quand on s’est installé dans la solitude ou quand on a une vie de couple satisfaisante demande du courage. Surtout si comme Shauna on manque de confiance en soi, ce qui concerne aussi des personnes indépendantes et fortes.

Ce qui par contre m’a gênée, c’est le prologue dont je n’ai vu l’intérêt que plus tard. Il n’est pas évident de comprendre que Georges (Sharif Andoura ) est au chevet de sa mère, non pas en tant que médecin (il est dans la vie un collègue de Pierre, qui est aussi son ami) mais en tant que fils de cette femme qui se trouve être la meilleure amie de Shauna. Cette relation m’avait échappée et je n’avais pas saisi non plus pourquoi les deux hommes allaient ensuite rendre visite à Shauna, de surcroît en Irlande alors qu’elle vit à Paris.

L’appartement de Shauna déborde de photos, d’objets accumulés qui témoignent d’une vie très remplie. Pierre et sa famille sont quant à eux perchés dans une tour, comme inconsciemment emprisonnés. Mais le temps leur est compté et les horloges sont partout dans les décors. J’ai vu aussi plusieurs représentations métaphoriques des larmes, à la piscine, dans la buée d’un hammam et dans des trombes d’eau de pluie.

Shauna est libre et indépendante. Elle n’est aucunement bravache ou tête en l’air. Si elle a mis sa vie amoureuse entre parenthèses c’est sans doute parce qu’elle fut peu et/ou mal aimée. Sa beauté et sa solidité masquent un manque de confiance en elle, Elle croit peu à l’amour, et venant dun homme plus jeune, les sentiments la désarçonnent complètement. Et surtout elle ne veut pas entraîner Pierre dans une relation sans avenir. Shauna est au fond une vraie romantique prête à sacrifier son amour par amour.

Je n’aurais pas plébiscité un excès d’optimisme qui prétendrait que l’amour triomphe de tous les obstacles mais j’ai ressenti une forme de noirceur (même si la réalisatrice s’en défend) avec une grande mélancolie entretenue par les musiques. On entend l’une des Variations Goldberg de Bach, un Nocturne de Chopin, la musique provenant d’un piano en libre-service à la Gare de Lyon, Le premier bonheur du jour, de Françoise Hardy, et Lady of a certain age de The Divine Comedy.  

Ensuite par les hommages plus ou moins appuyés à d’autres films comme ceux de Bergman, La Fille de Ryan de David Lean, qui a été tourné en Irlande. Bleu de Kieslowski, où l’amour et la mort sont intimement liés Trop belle pour toi de Bertrand Blier où là aussi le couple est atypique, Sur la route de Madison de Clint Eastwood pour cette séquence où les deux amants n’échangent que des regards sous une plue torrentielle. Et surtout, Un homme qui me plait de Claude Lelouch, dont un extrait montrant Annie Girardot guettant la d’avion de Jean-Paul Belmondo induit une fin malheureuse … pour qui connait ce long métrage.

Enfin évidemment par un scénario qui ne fait pas l’impasse sur la vieillesse, ses conséquences, la déchéance et la mort qui rode. Néanmoins il y a beaucoup de pudeur et on peut se laisser emporter par cette histoire, et pour cause puisque, à quelques détails près, elle est vraie. C’est celle inspiré par la mère de la cinéaste Solveig Anspach, à qui le film est dédié, Högna Sigurðardóttir, première architecte islandaise qui, à l’âge de 79 ans, a vécu une relation amoureuse et charnelle avec un médecin de vingt-cinq ans son cadet, marié et père de famille.

Carine Tardieu connaissait Sólveig avec qui elle avait sympathisé deux ans avant sa mort au festival de Rome. Elle la retrouva fugitivement quand celle-ci avait commencé l’écriture avec sa coscénariste Agnès De Sacy à qui elle exprima, un an après le décès de Solveig le désir de travailler ensemble. Ce fut presque naturellement qu’elles se sont mises à ce projet resté en jachère, auquel Solveig tenait beaucoup et en bénéficiant de la confiance de sa fille Clara.

Evidemment le résultat aurait été mièvre si les scénaristes s’étaient laissé emporter par un excès d’optimisme qui aurait permis de croire que l’amour triomphe de tous les obstacles et peut s’affranchir des résistances de la société. Précisément, le scénario ne négocie pas avec les embûches, nombreuses et lourdes, qui séparent les amants, ni avec le malheur que sème leur passion.

Autrefois, les conventions concernaient les différences de milieux sociaux, puis les différences de religions... Et l’âge est le dernier préjugé. Bien que n’étant pas commune, une femme âgée amoureuse d’un homme plus jeune n’est pas une idée totalement révolutionnaire. Fanny Ardant interprétait déjà ce type de situation dans Les beaux jours de Marion Vernoux. Ce qui l’est davantage, c’est le traitement du sujet. D’abord parce que ce n’est pas véritablement un coup de foudre mais une sorte de fatalité puisqu’ils s’étaient rencontrés (et appréciés, mais sans rien de plus) quinze ans plus tôt (d’où l’intérêt du fameux prologue). Leur histoire se construit donc comme une évidence malgré toutes les embuches et les conséquences, la maladie pour elle et le risque de pulvériser le bonheur familial pour lui. Chacun est «heureux» dans sa vie alors les sentiments les emportent dans un tourbillon, et c’est cela qui est original. Ni l’un ni l’autre n’a besoin d’une épaule pour le consoler de quelque chose. Au contraire, céder à cette passion ne pourra qu’apporter du chamboulement.

L’entourage réagit diversement. Sharif Andoura, Cécile de France et Florence Loiret-Caille interprètent des seconds rôles puissants. Le meilleur ami, dépressif, qui collectionne les aventures éphémères avec des femmes plus jeunes, s’oppose violemment. L’épouse ne voit pas le danger de prime abord parce qu’elle ne doute pas de son couple, de leur amour renforcé par un drame récent qui les a tout à la fois ébranlés et soudés à jamais... et surtout parce que a priori l’âge de Shauna la fait bien rire. Très vite elle comprendra qu’elle n’est pas de taille à lutter.

La fille Cécilia (Florence Loiret-Caille, qui était l’une des actrices fétiches de Sólveig) est entièrement vouée à son travail et qu’elle le veuille ou non, souffre de voir sa mère amoureuse alors qu’elle-même ne l’est pas, au moment même où sa propre fille quitte le cocon familial. Elle sait pourtant se montrer encourageante, notamment au cours d’une très jolie scène quand elle comprend que sa mère a rencontré quelqu’un, quand l’attente amoureuse engendre autant d’espoir que d’inquiétude.

Malgré mes réserves, Les jeunes amants est un plaidoyer humaniste en faveur de l’amour fou, qui s’émancipe des injonctions de la société et du regard des autres. On ne rira plus d’une différence d’âge et s’il ne fallait retenir qu’une réplique ce serait celle de Pierre : Quel que soit le temps qui nous reste, il faut profiter de cet air qu’on respire encore ensemble... signifiant que tout amour mériterait d’être vécu.

Les jeunes amants, un film de Carine Tardieu
Avec Fanny Ardant, Melvil Poupaud, Cécile de France, Florence Loiret Caille (Cécilia), Sharif Andoura …

dimanche 13 février 2022

Anniversaire bloguistique adolescent

Douze mois se sont écoulés depuis le dernier billet.

On ne soufflera pas de bougies cette année non plus, la pandémie n'est pas encore qu'un souvenir. Mais je respecte ce rituel d'écrire un article d'anniversaire, un marronnier comme on dit dans le jargon.

Le blog n’a pas souffert de l’isolement et des restrictions, comme en témoigne les 278 publications, qui placent cette édition au 6 ème rang depuis la création alors que 2020 connut une chute mémorable, malgré l’alternance possible culturelle et culinaire. La vie de tous s'était ralentie.

Les dernières restrictions de confinement ont été levées le 19 mai. Et si j’ai enchainé les spectacles pendant le festival d’Avignon par contre j’avoue ne pas avoir eu très envie de courir d’une salle à une autre à la rentrée. La frénésie de tous les organismes culturels à "faire plus" comme s’ils voulaient compenser une perte, et en s’imaginant être les seuls à avoir eu cette idée lumineuse, m’a littéralement épuisée d'avance. Je sais que ma réaction n'est pas isolée.

J’ai davantage axé sur le cinéma. Il faut dire que j’ai eu le grand honneur d’intégrer le jury de Paysages de cinéastes. De multiples sorties étaient dans les starting-blocks et j’ai beaucoup fréquenté les salles obscures, avec plaisir car les films étaient de grande qualité et avec sérénité car on s’y sentait un peu plus préservé que dans la proximité des fauteuils des théâtres, même si les exploitants se plaignaient de ne pas les remplir totalement.

Il n'empêche, et les statistiques sont parlantes pour rétablir le poids des choses : j'ai publié 105 articles concernant des spectacles contre "seulement" 25 concernant des films.

Ensuite j’ai mis les mains dans la terre, ce qui nous remet du même coup les pieds sur terre avec la création de l’association Coccinelles et Vers de terre pour continuer à cultiver notre jardin (partagé) au pays de Voltaire puisqu'il est sur la commune de Châtenay-Malabry.

Enfin je suis revenue au Mexique où ma fille trépignait de me retrouver depuis plusieurs mois.

Et tout au long de ces douze mois j’ai lu, beaucoup aussi, presque une centaine d'ouvrages. C’est l’activité la plus sécure, sanitairement parlant.

Je participe à 5 jurys littéraires cette année. Je ne sais pas encore si je vais retourner en Avignon. Y voir plus de 75 spectacles est purement éreintant, et cela reste insuffisamment représentatif de ce qui s'y créée. On annonce un nombre record de 2000 pour l'été prochain. 

Je me suis promis de conserver du temps pour ne rien faire, au Mexique ou à Oléron où je vais régulièrement et où j'aime me ressourcer pour ensuite avoir l'énergie de continuer à partager mes découvertes, comme je le fais depuis quatorze ans, surtout ce que j'ai apprécié, mais sans m'interdire quelques (rares) coup de griffe qui donnent de la valeur aux coups de cœur. S’enthousiasmer pour tout est purement improductif.

Beaucoup de mes ami(e)s s'en sont allé(e)s cette année. J'espère que leur souvenir n'erre pas au vent mauvais. On va tenir le coup et continuer ! En prenant soin de nous parce que c'est le meilleur moyen de prendre soin des autres.

samedi 12 février 2022

Misérables d'après Victor Hugo, mise en scène de William Mesguich

Je suis allée voir Misérables d'après Victor Hugo, mis en scène de William Mesguich, dans une représentation où il y avait une forte assemblée d'enfants (assez jeunes) qui furent captivés et attentifs.

C'est encore un spectacle que je n'avais pas vu en Avignon, en 2019 mais qui continue son chemin depuis sa création en novembre 2017, d’ailleurs à l’espace Paris-Plaine qui est un théâtre parisien situé 13 rue du Général-Guillaumat dans un ensemble culturel et sportif entre la Porte Brancion et la Porte de la Plaine au bord du périphérique dans le 15ᵉ arrondissement de Paris.

Pour le moment, et pendant les vacances scolaires, il y est de nouveau programmé en après-midi à 15 heures.

Heureusement qu'il existe des metteurs en scène amoureux des classiques et qui ont la compétence pour les rendre accessibles au jeune public, sans éloigner pour autant les adultes. Voilà un spectacle qui se déploie idéalement sur la largeur du plateau mais que je verrais tout autant dans un lieu encore plus grand.

Cette version est une très belle histoire qui fait alerter textes et chansons, chantées bien entendu en direct sur une musique qui est jouée par les comédiens. On se trouve donc à mi-chemin entre théâtre et comédie musicale, mais cela reste une tragédie bien entendu. 

D'ailleurs le premier éclairage donne le "la", traçant une croix sur le sol pour symboliser une tombe et installer le suspense.

Cosette peut commencer à raconter son parcours : J’ai traversé beaucoup d’épreuves. Mon père s’appelait Jean Valjean. Il fut envoyé en prison pour avoir volé un pain. Aujourd’hui on le respecte mais il a été victime de détention arbitraire.

Ceux qui connaissent l'oeuvre originale retrouveront l'essentiel. La compréhension des autres (et des jeunes enfants) sera facilitée par des dialogues simplifiés (mais jamais simplistes) parfois parlés mais surtout chantés, et une construction didactique sans nuire à la poésie et presque au fantastique. On doit donc féliciter Charlotte Escamez pour son adaptation.

De superbes projections en noir et blanc facilitent l'imagination du spectateur en respectant l'esprit des multiples lieux où se déroule l'histoire. Les différents personnages sont interprétés par les comédiens qui se partagent les rôles et qui le font avec suffisamment de finesse pour qu'on ne les identifient pas sous leurs costumes. C'est parfait.

Les émotions sont variées. Et même si cela se finit plutôt bien (c'est de notoriété publique, je ne spolie rien du tout) il est important de réfléchir aux intentions de Victor Hugo d'attirer le regard sur la précarité et ses conséquences. Le contexte de misère extrême qui sévissait à cette époque, poussant une mère à aller jusqu'à vendre ses dents pour nourrir son enfant, n'est peut-être plus le nôtre mais la grande pauvreté est loin d'être éradiquée.

Le texte nous invite aussi à réfléchir sur la notion de famille, celle qu’on a et celle qu’on choisit de fonder, avec ses propres enfants ou d’autres. Là encore le sujet reste d'actualité et mériterait une discussion de bord de scène après la représentation. Car le XIX° siècle parle t’il encore à une jeunesse gavée de fiction ?Chacun de nous a-t-il la capacité de repérer la part de vrai qui se niche dans cette histoire, et quelle marge d’invention l'auteur s'est accordé.

Ainsi Gavroche est un personnage que Victor Hugo a inventé en s'inspirant de l'enfant figurant sur le tableau La Liberté guidant le peuple d'Eugène Delacroix. Le petit garçon à droite de la femme qui porte le drapeau français semble avoir son âge, et il brandit deux pistolets, sur une barricade. Sa mort est un des passages les plus célèbres du livre. Il s'expose aux balles de l'ennemi en franchissant une barricade pour ramener des munitions aux soldats de son camp. Son courage, car il ne cessera de chanter et de railler les adversaires, comme s'il ne s'agissait que d'un jeu, fera de lui le symbole de la lutte pour la liberté.

L'auteur a romancé avec force puisque ses parents sont ces mêmes Thenardier qui martyrisent Cosette, à tel point que ce patronyme est devenu synonyme de bourreau d'enfants. Mais des mômes comme lui et Cosette ont bel et bien existé.

La troupe du Théâtre de l’Etreinte (quel joli nom) mérite tous nos compliments qui sont, je leur emprunte la formule, comme des baisers à travers un voile. Également à Coïncidences vocales, la compagnie de Magali Paliès qui produit le spectacle.
Misérables d’après Les Misérables de Victor Hugo
Un spectacle théâtral et musical à partir de 6 ans
Mise en scène de William Mesguich
Adaptation théâtrale de Charlotte Escamez,
Avec la troupe du Théâtre de l’Etreinte : Estelle Andrea, Oscar Clark, Julien Clément (en alternance avec Arnaud Masclet), Magali Paliès (en alternance avec Blandine Iordan).
Composition musicale de Oscar Clark
Illustratrice : Sényphine
A l'Espace Paris Plaine - 13 Rue du Général Guillaumat, 75015 Paris - 01 40 43 01 82  
Jusqu’au 26 février les mercredis, samedis et dimanches à 15h.
Première semaine de vacances, du mardi au vendredi à 15h. 
A Mulhouse le mardi 1er mars
A Propriano le jeudi 10 mars
Au théâtre du Balcon, en avignon le dimanche 3 avril à 16 h
A Montval-sur-Loire les vendredi 13 mai et samedi 14 mai

vendredi 11 février 2022

Sirénades, rétrospective de Roger Von Gunten au Centre culturel du Mexique

Sirénades, tel est le titre de la première grande rétrospective française consacrée au peintre (et graveur), Roger Von Gunten, mexicain depuis 1980, et qui a lieu au Centre culturel du Mexique en France du 11 février au 24 mars 2022.

Il fallut s'armer de patience puisque le projet a commencé à être initié il y a vingt-deux ans nous rappelait son fils Yves, le soir du vernissage en se réjouissant que l'art soit intemporel et puisse s'affranchir des frontières.

Ce titre élégant et onirique est un clin d'oeil à l'une de ses autres passions, la musique, en particulier celle de Bach. Mais l'homme est aussi amateur de botanique, d'astronomie et de poésie. Tous ces arts se perçoivent dans cet accrochage qui reflète soixante-dix années d'une production picturale très féconde qui lui vaut d'occuper une place singulière dans le paysage artistique du Mexique contemporain.

Cet artiste apparait au fil de la visite tantôt discrètement figuratif, souvent abstrait, à tout le moins d'un onirisme surréaliste, par exemple avec cette oeuvre de 2016, acrylique sur papier, intitulée Un regard.

Les couleurs explosent et on pense spontanément au bleu de Marc Chagall, à la palette de Raoul Dufy ou aux touches de peinture de Jackson Pollock. Mais les tonalités sont parfois assombries par rapport à ce qu'on voit habituellement au Mexique, peut-être parce qu'il est né -en 1933- sous les cieux d'un autre pays, la Suisse.

C'est une centaine de peintures et œuvres graphiques de Roger von Gunten, réalisées de la fin des années 1950 jusqu’à aujourd’hui,.

Peuplée d’êtres féminins, d’animaux étranges et fabuleux, de plantes et de fleurs exotiques vivant en harmonie, l’œuvre de Roger von Gunten exalte le miracle de la création naturelle et surnaturelle. Ses tableaux sont empreints de fantaisie et d’un érotisme donnant accès à des mondes intérieurs exubérants grâce à de puissantes mélodies visuelles aux chromatismes insoupçonnés.
Visage sur fond doré, acrylique sur papier, 2014

L'artiste a débuté sa formation artistique à la Kunstgewerbeschüle de Zurich sous la direction de Johannes Itten, éminent théoricien de la couleur ayant enseigné au Bauhaus, avant de s’installer au Mexique dès 1957 où il s’initie à la gravure sur métal auprès de Guillermo Silva Santamaría. Il est issu de la Ruptura, cette génération de jeunes artistes qui dans les années 1960 ont donné un nouvel élan à la scène culturelle mexicaine.
La colline du mort, poème de José Luis Pacheco, gravure sur métal, 2005

L’œuvre de Roger von Gunten, exposée et conservée au sein de musées et de collections au Mexique, en Europe, en Asie et en Océanie, transmet une émotion et offre au spectateur, hypnotisé par ses paysages sans fin, un espace de liberté.
Paysage avec bateau, acrylique sur toile, 2010

Parmi les rencontres programmées à cette occasion, il faut retenir
- une rencontre virtuelle autour de la Generación de la Ruptura, avec Aurelio Ángel González Amozorrutia, Estéban García Ponce et Ives von Gunten le Mardi 22 février à 18h30
- et une discussion publique avec Roger von Gunten en téléconférence depuis Mexico le Jeudi 3 mars, à 18h30.

Sirénades, rétrospective de Roger Von Gunten
Instituto Cultural de México 119 rue Vieille du Temple 75003 Paris
Entrée libre

jeudi 10 février 2022

Les chaises mise en scène de Stéphanie Tesson

Ce soir doivent venir les invités chez le Vieux (Jean-Paul Farré) et la Vieille (Catherine Salviat) qui les attendent depuis des années sur leur île désolée. Lui, simple Maréchal des Logis, a préparé toute sa vie un message destiné à sauver l’humanité. Un Orateur (Alejandro Guerrero) a été convoqué pour le divulguer aux spectateurs. Coup de sonnette : voici les premiers ! Puis d’autres, et d’autres, c’est bientôt une foule qu’il faut asseoir ! Mais qui sont tous ces gens ? Et quel est le message ? Plus que jamais les interrogations de Ionesco sur le vide et le vrai résonnent dans nos consciences…

Ce soir, elles vont enfin servir à quelque chose, nous dit Philippe Tesson à propos des chaises rouges dont le Poche dispose en pagaille et qui ont été chinées aux Puces à sa rénovation en 2013.

Mais tout de même, chacun doit être à sa place et les spectateurs ne se mêleront pas aux invités, quitte à ne pas savoir où poser les fesses car en ce soir de première il y a foule.

Souvent on a représenté la pièce avec un vieux et une vieille qui ont l’allure de l’âge imposé par le rôle et, il faut le dire, inspirant pitié. Ici Stéphanie Tesson impose le parti pris du rouge, la couleur magique du théâtre, des vêtements joyeux, et orchestre une sorte de fuite en avant. Le Vieux déraille. La Vieille aurait voulu le voir chef, peu importe de quoi, mais chef. Pourtant elle le suit. 75 ans de mariage ont passé et malgré tout la Vieille redevient jeune pour son petit chou chaque soir. Quelle preuve d'amour !

Le tragique de la situation n’exclut pas une touche d’humour. Les diverses sonnettes, cloches et carillons qui s’entrechoquent résonnent avec une certaine allégresse. La réserve de chaises semble illimitée et la Vieille s’épuise jusqu’à crier grâce : Et toutes ces chaises ! En veux-tu, en voilà ! Régie, y'a plus de chaises. Fini ! Clame-t-elle avec malice.

Stéphanie a demandé à Emilie Chevrillon de l’assister à la mise en scène, en toute légitimité puisqu’elle avait monté les Contes de Ionesco à la réouverture du Poche. Elle a choisi deux comédiens d’envergure pour jouer ce texte si difficile si on veut en donner toutes les nuances et ambiguïtés. Catherine Salviat a démontré cent fois son talent. Jean-Paul Farré était déjà là lui aussi à la réouverture du théâtre, jouant le rôle du Maréchal dans Le mal court de Jacques Audiberti, mis en scène précisément par Stéphanie Tesson. 

Il est revenu si souvent qu’il y est presque chez lui. Il fut Voltaire dans Voltaire Rousseau de Jean-François Prévand puis on le retrouva dans Tchekhov à la folie, mis en scène par Jean-Louis Benoît. La dernière fois que je l’avais vu sur scène, c’était en Avignon l’été dernier pour la création de son spectacle musical Dessine- moi un piano dans une mise en scène de Stéphane Cottin.

Catherine Salviat et Jean-Paul Farré ont une grande complicité. Il nous font entendre à merveille ces dialogues que d’aucun qualifient d’absurdes mais qu’ils font résonner avec poésie et tendresse. En voici un florilège à méditer :
- Soyons modestes. contentons-nous de peu.
- Ce qui m'a sauvé, c’est ma vie intérieure.
- On prend la vérité où on la trouve.
- Nous étions des enfants (…) Le temps est passé aussi vite que le train. Il a tracé des rails sur la peau.

On s’interrogera à la fin de la pièce sur l’injustice à l’égard de ce grand auteur dont la Ville de Paris n’a pas songé à donner le nom à la moindre voie, sur ces mots de la Vieille : Mourrons en pleine gloire … mourrons pour entrer dans la légende … Au moins nous aurons notre rue …

C’est une idée magnifique que d’avoir décidé de présenter ce spectacle, dans cette salle où l’on accède en passant sous l’immense portrait de Samuel Beckett, juste en face d’où réside la fille d’Eugène Ionesco,  lequel était un grand habitué des lieux et où sa Leçon fut créée. Il entretenait un lien d’amitié avec l’ancien directeur, Etienne Bierry dont j’ai eu la chance d’entendre les confidences.
Les chaises d’Eugène Ionesco mise en scène de Stéphanie Tesson
Avec Catherine Salviat, Jean-Paul Farré, Alejandro Guerrero (en alternance avec Jade Breidi)
Assistante à la mise en scène Émilie Chevrillon
Lumières François Loiseau
Costumes Corinne Rossi
Peinture sur costumes Marguerite Danguy Des Déserts
À partir du 10 février 2022
Au Poche Montparnasse - 75 boulevard du Montparnasse -75006 Paris
Représentations du mardi au samedi 21h, dimanche 15h

mercredi 9 février 2022

The chef, film de Philip Barantini

Le film de Philip Barantini est annoncé comme un drame et un thriller. Il se déroule dans un restaurant gastronomique de Londres, au cours de la soirée la plus fréquentée de l’année, du moins en Angleterre, le vendredi avant Noël qu’on appelle "Magic Friday".

On va vite comprendre que la magie n’aura pas lieu, bien au contraire. Côté cuisine, tout le personnel est en panique à quelques minutes du coup de feu. Les problèmes s’accumulent autour du chef étoilé Andy Jones (Stephen Graham) et de sa brigade. S’ajoute à cela la pression constante d’une clientèle toujours plus exigeante qui menace de mener le restaurant à sa perte…

Les acteurs sont plus vrais que nature, dans le rôle qui leur a été assigné. La construction du scénario autour d’un long plan séquence en huis-clos, avec parfois la caméra à l’épaule suggère régulièrement un documentaire ou un tournage sur le vif comme si on avait voulu nous laisser entrevoir la vraie réalité des coulisses d’un restaurant étoilé. Je ne sais pas si la même violence règne partout, et si elle est à ce point quotidiennement proche de l’ébullition, justifiant le titre original de Boiling Point. En tout cas ce parti-pris qui pointe sans réellement dénoncer, et sans apporter la moindre solution est plus troublant qu’un épisode de Cauchemar en cuisine.

Je sais bien que ce milieu est stressant, que la valse des chefs qui sont « chassés » d’un palace à l’autre est un mercatique impitoyable, que des critiques se comportent comme des tueurs (à la fois parmi les plus compétents, publiant dans des guides réputés), que des instagrammeurs sont enivrés de leur potentiel d’influence. J’ai rédigé presque cent cinquante chroniques culinaires (rubrique Brunch ou restaurant) et j’ai très rarement été sévère. Je suis respectueuse du travail fait en cuisine et réciproquement je pense y être appréciée. Je ne prétends pas être représentative de la critique culinaire mais je connais beaucoup d’autres journalistes davantage prêts à célébrer les talents qu’à pourchasser les mauvais. Le bouche à oreille s’en charge suffisamment vite.

Il est vrai aussi que la drogue et l’alcool sont une plaie partout, y compris dans les cuisines. Que l‘argent est le nerf de la guerre. Que le harcèlement s’y produit, mais comme partout hélas. Que les convives ne sont pas des amis et que leurs exigences peuvent être sans bornes au motif que le client est roi. Que la tentation de se reconvertir comme chef à domicile ou consultant doit en effleurer plus d’un. Et surtout bien sûr que la cuisine n’est pas qu’une affaire de saveurs mais aussi d’hygiène (même si certaines exigences sont difficiles à tenir) et de rigueur (une allergie peut être mortelle). Voir le chef se régaler avec le lemon curd et en reprendre trois fois dans le saladier en replongeant la même petite cuillère aurait suffit à m’écœurer. Je ne doute pas de l’exactitude des faits puisque le réalisateur exerça lui-même comme chef cuisinier pendant douze ans. Mais est-ce donc tout cela que je suis prête à voir au cinéma dans un long métrage qui ne revendique pas l’aspect documentaire ?

Il parait que le tournage fut une prouesse avec trente-sept acteurs et une centaine de figurants à chorégraphier sur un plateau à 360 degrés, des assistants à la réalisation déguisés en serveurs avec une oreillette, réalisé en quatre prises seulement…

J’en suis admirative mais j’ai davantage envie qu’on me fasse rêver. Et je me souviens de belles histoires prenant naissance dans une chambre froide. Ou alors qu’on me fasse réfléchir sur la psychologie d’un personne ou sur les rapports de force et d’équilibre au sein d’un groupe. Il n’y a rien de cela dans ce film où l’on devine la fin dès les premiers instants. Le stress est immédiat et constant. Il n'y a jamais de moment où la tension se relâche même fugitivement. Pourtant le personnage de Carly, en tant que second, interprété par la formidable Vinette Robinson aurait pu être davantage développé. Il est vrai que le film porte le titre de The Chef.

On pense à d’autres tragédies comme celle de Vatel, de Bernard Loiseau, Taku Sekine, d’Anthony Bourdain, et plus récemment Marcel Keff. Mais (hélas) on se suicide aussi beaucoup parmi les policiers et les enseignants. Les conditions de travail ne sont pas seules en cause. Philip Barantini nous montre d’ailleurs un homme dont la vie de couple s’est brisée et qui ne parvient plus à assumer son rôle de père alors que sa dépendance à la drogue et à l’alcool accélère la descente aux enfers.

The Chef de Philip Barantini
Avec Stephen Graham, Vinette Robinson, Alice May Feetham …
Sortie en France le 19 janvier 2022

mardi 8 février 2022

Le faiseur de théâtre de Thomas Bernhard

Ce soir, le dramaturge d’Etat Bruscon et sa troupe familiale se produisent dans un village où règne «le néant culturel absolu». Les obstacles se multiplient à mesure qu’approche l’heure du spectacle. 

Oeuvre maîtresse de Thomas Bernhard, Le Faiseur de théâtre est le constat poignant et cynique de la lente agonie de l’art dans un monde auquel il est devenu hostile. Il est utile de la rejouer.

Je me souviens de l’interprétation subtile et ambigüe de Bernard Freyd dans la mise en scène de Jean-Pierre Vincent au festival d’Automne en 1988. Je ne suis pas passéiste mais il me fut difficile d’accepter dans la version de Chantal de La Coste le comique de situation pourtant remarquablement servi par les comédiens.

Le choix, car c’est bien pleinement le sien puisqu’elle signe la mise en scène, la scénographie, les costumes et les lumières, de tirer le spectacle du côté de la comédie ne m’a pas convaincue.

Ce qui est intéressant, de mon point de vue, n’est pas le mépris tyrannique de Bruscon mais le doute que le public pourrait éprouver à son égard, à condition de rendre crédible une certaine empathie à l’égard de cet homme qui connut tous les honneurs et qui doit désormais se contenter de miettes. Ce n’est pas la litanie de ses plaintes qui nous le rend détestable mais son égoïsme de géant.

Il est entendu qu’Hervé Briaux a toute la carrure pour donner vie à cet homme et que sa présence sur scène est un régal. C’est un comédien accompli que l’on a toujours plaisir à voir. Que Séverine Vincent parvient admirablement à répondre à l’attente qui lui a été imposée. Mais c’est peu dire qu'elle n'a pas l'âge du rôle. Avoir été Emilie Jolie à 6 ans ne justifie pas ce choix de lui demander un comportement de petite fille même si elle est extrêmement touchante en se transformant en un quart de seconde. Et quand bien même elle est crédible quand elle enfile la robe de la mère que cherche-t-on à démontrer en lui faisant jouer (aussi) ce rôle ? Que Bruscon ne s’aperçoit pas du changement ? Que sa femme est si malade qu’elle a péri ? Mais alors pourquoi nous la faire entendre tousser en voix off ?

Le fils (Quentin Kelberine) est lui aussi quasi constamment rabroué par son père et on se surprend piteusement à estimer que ce n’est pas sans raison. C’est dommage car son potentiel étincelle à plusieurs reprises.

Patrice Dozier porte le tablier de l’aubergiste. Sa position est difficile car il a peu de texte mais son écoute, évoquant le moment de la confession est réussie. Cet aspect aurait pu être poussée plus loin. C’est là qu’il est le meilleur.

En conclusion je respecte le parti-pris artistique qui est proposé au Poche. Mon sentiment est biaisé par mes souvenirs. Je ne voudrais pas apparaître comme Bruscon qui ne cesse de clamer son regret d’avant. Faites vous votre propre opinion. Cette pièce mérite amplement d’être vue.
Le faiseur de théâtre de Thomas Bernhard
Traduction Edith Darnaud
Avec Hervé Briaux, Séverine Vincent, Patrice Dozier, Quentin Kelberine
Mise en scène, Scénographie, costumes et lumières : Chantal de La Coste
Assistant mise en scène : Quentin Kelberine 
Son : Nicolas Daussy
Depuis le  25 janvier 2022
Au Poche Montparnasse - 75 boulevard du Montparnasse -75006 Paris
Représentations du mardi au samedi 21h, dimanche 15h

lundi 7 février 2022

Fantasio, d'Alfred de Musset, mis en scène par Emmanuel Besnault

Ils ne sont que cinq en scène et pourtant ils parviennent à nous persuader qu’ils sont une ribambelle.

Tout le monde se réjouit de la fête prochaine qui sera donnée à l’occasion du mariage de la princesse. Ses amis attendent Fantasio, pour partager leur joie mais celui-ci a… le mois de mai sur les joues mais janvier  le cœur. C’est un homme autant blasé que révolté, poursuivi par ses créanciers, mais ne manquant pas de créativité.

Le texte d’Alfred de Musset est un bijou et une charmante musique pour les oreilles et la troupe nous offre en prime une musique rock interprétée en live. Et un décor superbe qui donne parfaitement l’illusion que nous sommes au pied des murs d’un palais vénitien alors que l’auteur avait situé l’action à la cour du roi de Bavière.

La représentation, déjà très spectaculaire pour nos yeux comme pour nos oreilles, prend un tour encore plus vif quand Fantasio devient le bouffon du roi, occupant la place vacante du précédent qui vient de mourir. se fait engager comme bouffon. Son arrivée en ces lieux perturbe les plans d'avenir du roi pour sa fille…

Écrite en 1834, la pièce ne sera mise en scène bien après le décès de son auteur, en 1866. Bien que conçue comme une comédie le propos n’occulte pas les ombres qui planent sur l’âme romantique de Fantasio qui, malgré tout, s’acharne avec exaltation (voire ivresse) à vouloir changer le monde.

Une fois transposée en comédie musicale, la pièce prend une tournure imaginaire et onirique (on n’ose dire fantastique de peur de faire un mauvais jeu de mots) sans perdre sa dimension héroïque.

La troupe de L’Éternel Été démontre que le romantisme du XIX° est encore d'actualité. Serait-il universel ?

Fantasio d’Alfred De Musset
Mise en scène Emmanuel Besnault
Avec Lionel Fournier, Benoit Gruel, Elisa Oriol, Deniz Türkmen, Manuel Le Velly
Du 26 janvier au 27 mars 2022
Du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 15h ou 17h
Au Lucernaire - 53 Rue Notre Dame des Champs - 75006 Paris


dimanche 6 février 2022

Huis clos de Sartre dans la mise en scène de Jean-Louis Benoit

Ce Huis clos est présenté comme une création … qui a tout de même été pensée (et jouée quelques dates) il y a deux ans. Il reste de toute façon totalement d’actualité et je suis heureuse d’avoir pu le voir (avec Maxime d’Aboville et Brock qui tous deux jouent en alternance avec Guillaume Marquet et Antony Cochin).

S’il faut résumer on peut dire qu’un garçon d’étage introduit successivement sur la scène : un journaliste-publiciste nommé Garcin, don Juan cynique, une ancienne employée des Postes, Inès, homosexuelle et une jeune mondaine, Estelle.

Questionnant leur présence dans ce lieu fermé à clé par une porte rouge, ces trois morts qui sont trois salauds vont devoir s’interroger sur leur damnation et sur leurs actes dissimulés sous les masques du mensonge et de la lâcheté.

Toute alliance s’avérant vite impossible, chacun deviendra le bourreau de l’autre. Eternellement.

Même si les rôles féminins sont plus puissants et que la pièce est surtout un trio où les rapports de force oscillent constamment selon les alliances, on remarquera que la présence d’un comédien de la finesse de jeu de Brock apporte un piment supplémentaire.

Il installe à la perfection les personnages, avec un humour comparable au médecin qui nous rassure que ça va bien se passer alors qu’en fait l’intervention sera un cauchemar. Pas pour nous spectateurs, mais pour ces trois « absents » qui s’empêtrent dans leurs justifications.

La mort n’est pas du tout le sujet même si le mot reste un tabou (ce que dénoncera d’ailleurs Électre en seconde partie de soirée dans ce même théâtre en le criant haut et fort, cette autre pièce fera l’objet d’un article spécifique). Il est surtout question de culpabilité, de déni, de faux-semblants, de tentatives de séduction et de manipulations pour présenter une bonne image de soi, quoiqu’on ait fait. A ce titre rappelons notre dépendance acquise à l‘égard du jugement que véhiculent les réseaux sociaux.

Il faut réécouter quelques phrases de l’auteur afin de ne pas surinterpréter son propos : Quand nous pensons sur nous, quand nous essayons de nous connaître, au fond nous usons des connaissances que les autres ont déjà sur nous, nous nous jugeons avec les moyens que les autres ont, nous ont donné, de nous juger. Quoi que je dise sur moi, toujours le jugement d'autrui entre dedans. Quoi que je sente de moi, le jugement d'autrui entre dedans. Ce qui veut dire que, si mes rapports sont mauvais, je me mets dans la totale dépendance d'autrui et alors, en effet, je suis en enfer. Et il existe une quantité de gens dans le monde qui sont en enfer parce qu ils dépendent trop du jugement d'autrui. Mais cela ne veut nullement dire qu'on ne puisse avoir d'autres rapports avec les autres, ça marque simplement l'importance capitale de tous les autres pour chacun de nous.

Il va falloir briser le cadre pour atteindre sa propre vérité, accepter en quelque sorte de se regarder en face, et ce n’est pas un hasard s’il n’y a pas de miroir dans le décor planté par Jean-Paul Sartre, faute de quoi on passerait sa vie entière à n’être que des morts-vivants. Et, comme le dit Garcin, Comment pourrais-je me supporter ? 

La mise en scène de Jean-Louis Benoit, qui signe également la scénographie, sert ce paradoxe selon lequel nous élevons nous-mêmes les murs de notre prison puisqu’au fond nous sommes libres de nos actes, et par conséquent aussi de nos changements. Puisque comme le rappelle Inès seuls les actes décident de ce qu’on a voulu…

C’est Marianne Bassler qui interprète Inès, avec la sensibilité qu’on lui connait et que j’avais tant appréciée aussi dans En garde à vue comme dans le seule-en-scène de L’autre fille en Avignon l’été dernier. Sa partenaire Mathilde Charbonneaux a une belle présence sur scène.

En outre, si on se souvient que la pièce fut écrite en 1943 les références aux lâches et aux salauds prennent une dimension prédictive. Et quand j’entends la réplique La peur c’était bon avant je pense à Une jeune fille qui va bien de Sandrine Kiberlain …
Huis clos de Jean-Paul Sartre mise en scène Jean-Louis Benoit
Avec Marianne Basler, Maxime d’Aboville / Guillaume Marquet, Mathilde Charbonneaux, Antony Cochin / Brock 
Scénographie Jean-Louis Benoit et Antony Cochin 
Du 2 février au 18 mars 2022
Du mardi au samedi à 19 h
Au Théâtre de l’Atelier - Place Charles Dublin - 75018 Paris

samedi 5 février 2022

Times Square

J’ai bien le sentiment que le clivage entre théâtre dit public et théâtre dit privé perdure âprement. Pourquoi serait-il plus noble de louanger un acteur de l’un plutôt que d’autre scène ? 

Il n’y a qu’un critère pour moi, la justesse de jeu. Et Guillaume de Tonquédec est irréprochable. Times square est d’ailleurs une pièce plus intéressante que La garçonnière dont la misogynie m’avait agacée, et où il était dirigé par le même metteur en scène, José Paul.

Ce comédien était parfait dans Le prénom mais il a ici « enfin » un grand rôle lui permettant d’exprimer de multiples nuances. Il campe Matt Donovan, un acteur qu’on dit périmé, alcoolique de surcroît, ceci expliquant peut-être cela à moins que ce ne soit l’inverse.

Ils sont trois à tenter de le remettre sur rail en utilisant des ficelles plus ou moins directes. Le texte, écrit par Clément Koch analyse bien entendu les freins et motivation à exercer le métier d’acteur. Il évoque les espérances, notamment à travers le personnage de Sara Bump (Camille Aguilar) qui est dans l’attente de décrocher le rôle de Juliette dans la tragédie de Shakespeare, comme le renoncement de Tyler (Axel Auriant) qui doit se satisfaire de jouer la peluche vivante en bas de l’immeuble s’il Veut pouvoir manger. Le public comprendra que ce métier ne conduit pas systématiquement au succès, et qu’une fois atteint celui-ci peut être éphémère.

Mais ce n’est pas que cela. La pièce est surtout construite sur des rapports humains qui se déploient avec maladresse, sur fond de jalousie, de rivalité familiale, de différences sociales (Sara vient du Bronx, Matt et son frère vivent à Manhattan) et d’incompréhension.

Si, accessoirement le texte interroge sur l’éventualité du transfert de compétences (être un bon acteur fait-il de vous un bon professeur ?) il pose surtout la question de l’essentialité du théâtre qui est, nous dit Matt, de faire décoller le cadre sup. La formule peut sembler anodine ou extravagante. C’est exactement ce dont on m’avait prévenue le premier soir où je me suis assise dans un théâtre national : fais gaffe à boucler ta ceinture, ça va décoller. Sur le moment, je n’avais pas compris. Deux heures plus tard, je savais.

Le mérite de Times square est de faire entreprendre ce voyage essentiel en douceur, sans rien concéder car l’humour y est subtil et la cocasserie légère sans faire claquer les portes. La scénographie d’Edouard Laug est tout à fait à propos et les effets vidéo (signés naturellement de Léonard dont le nom nous est familier) sont exactement ceux qui conviennent pour achever de nous transporter à New-York.
Times Square, une pièce de Clément Koch
Mise en scène de José Paul
Avec Guillaume de Tonquedec (Matt Donovan), Camille Aguilar (Sara Bump), Marc Fayet (Robert Donovan dit "Bobby") et Axel Auriant (Tyler) 
Scénographie d’Edouard Laug
Au Théâtre Montparnasse - 31 rue de la Gaité - 75014 Paris
Mardi, mercredi, jeudi, vendredi et samedi : 20h30
Matinées Samedi à 17h et Dimanche à 15h30
Relâches exceptionnelles le 12 février à 17h & 20h30

vendredi 4 février 2022

Ces femmes qui ont réveillé la France au Théâtre de la Gaité Montparnasse

On ressort du spectacle Ces femmes qui ont réveillé la France qui se joue en ce moment au Théâtre de la Gaité Montparnasse en ayant du pain sur la planche.

Si on est un tant soit peu concerné(e) par l’histoire de la condition féminine et par les questions d’égalité on aura des devoirs "de vacances" à entreprendre pour réviser ce qu’on vient d’apprendre, et qu’il ne faudra surtout pas oublier.

Par chance, avant d’être un spectacle ce fut un livre, publié chez Fayard, écrit par les protagonistes de la soirée. On pourra y reprendre l’essentiel des informations à propos d’Olympe de Gouges - Georges Sand - Elisa Lemonnier - Marguerite Boucicaut - Marie Louise Jaÿ - Julie-Victoire Daubié - Maria Deraismes - Louise Michel - Madeleine Brès - Blanche Edwards - Augusta Klumpke - Hubertine Auclert - Jeanne Chauvin - Maria Vérone - Marguerite Dilhan - Paule René Pignet - Marguerite Durand - Camille Claudel - Marie Curie - Irène Joliot-Curie - Colette - Louise Weiss - Marthe Simard - Marguerite Yourcenar - Nafissa Sid Cara - Simone Veil …

Certaines sont célèbres. Je ne vous ferai pas l’affront de détailler ce que l’on doit à Marie Curie ou Simone Veil. Mais saviez-vous qu’Olympe de Gouges, qui œuvra à une Déclaration des droits civiques pour les femmes, a tellement réclamé l’égalité de traitement avec les hommes qu’elle fut la première femme à être guillotinée ? Une autre le fut tout aussi "injustement" même si la loi de l’époque avait validé la sentence. On trancha la tête de Marie-Louise Giraud le 30 juillet 1943 en pleine rue de Charonne pour avoir aidé des femmes à avorter.

Il nous parait naturel de nous présenter aux épreuves du BAC mais ce ne fut pas gagné d’avance. Julie-Victoire Daubié dut batailler pour obtenir le droit de s'y inscrire en 1861. Elle fut aussi la première à l'obtenir, au grand désespoir de la gente masculine car elle se classa première en tout … comme plus tard Anne Chopinet (qui n'est pas citée mais qui aurait pu l'être) qui elle aussi arriva la première en 1972 … à l'École polytechnique. Sur les sept premières femmes à y entrer cette année-là elles furent cinq à devancer les hommes.

Jeanne Chauvin eut bien du mal à conquérir la robe d’avocate, en 1901. On a mis longtemps à s’habituer à voir une femme penser, comme le déplorait Louise Michel en son temps. On ne peut pourtant qu’être admiratif du parcours de Marguerite Boucicaut, ancienne gardeuse d’oies qui inventa le marketing. Il faut dire qu’elle fut soutenue par son mari (lequel n’eut pas à s’en plaindre).

Quand on ne leur met pas de bâton dans leurs roues, les femmes prouvent leurs compétences. Il ne peut en être autrement pour vaincre les résistances. Le public s’offusque de la mauvaise foi avec laquelle la police retira son permis de conduire à l'arrière-petite-fille de la veuve Clicquot, Marie-Anne-Clémentine de Rochechouart de Mortemart, duchesse d'Uzès, qui venait juste de le conquérir de haute lutte le 23 avril 1898. On estima qu’elle roulait trop vite … à trente kilomètres/heure.

Plus récemment on doit à l'admiration que Jean d'Ormesson vouait à Marguerite Yourcenar son entrée à l'Académie française où Claude Lcvi-Strauss aurait bien préféré demeurer "entre hommes dans leur tribu".

On apprend aussi pourquoi des hommes (comment aurait-il pu en être autrement ?) ont choisi Mariane comme symbole de la République après avoir hésité avec l’animal de basse-cour dont la statue est souvent perchée en haut des clochers.

Jean-Louis Debré connait le sujet sur le bout des doigts. Faut-il rappeler qu’il fut (notamment) magistrat, ministre de l'Intérieur, président de l’Assemblée nationale et président du Conseil Constitutionnel ? Sa parole ne fait aucun doute et on sourit de le voir s’enflammer un peu quand il invoque les institutions, surtout celles qu’il a connues de très près. Il ne se retient pas d’écorcher les politiques. Il le fait avec un humour léger, un accent, une de ces petites phrases qu’on a tous entendues, et qu'il rappelle à notre souvenir. Toujours avec le sourire, et le respect qui convient, mais c’est dit.

Ce spectacle est très réussi aussi dans la forme. Les deux comédiens se partagent les répliques avec intelligence, comme ils le font sans doute au quotidien puisqu’ils sont unis pour la vie. On jalouse au passage Valérie Bochenek d’avoir pour compagnon un homme si dévoué à la condition féminine.

Cela tient de famille. Nafissa Sid Cara, (1910-2002), qui fut la première femme membre d'un gouvernement de la Cinquième République et la première secrétaire d'État de confession musulmane appartenait au cabinet de Michel Debré, son père. Elle se battra contre les mariages arrangés et l’obligation du port du voile.

Mais comme le souligne Jean-Louis Debré le combat pour la liberté, l’égalité et la dignité doit se poursuivre. J’ajouterai qu’il importe de rester vigilant. A cet égard on voit bien quand on regarde l’histoire qu’un retour en arrière est hélas toujours possible comme le dénonce Robert Guédiguian dans son magnifique Twist à Bamako.

Le spectacle se termine sur cette invitation à ne jamais oublier, illustrée par la chanson Gottingen de Barbara que Valérie interprète admirablement.

Je recommande ce spectacle qui n’est pas du tout donneur de leçon. C’est joué finement. Ils m’ont à plusieurs reprises donné des frissons car enfin la mysoginie de nos aïeux est épouvantable. Valérie est comédienne, mime et chanteuse. Jean-Louis fait des débuts réussis sur les planches. Le duo fonctionne en trio avec un très bon pianiste qui, à l’exception d’un morceau, interprète uniquement des partitions composées par des femmes, la plupart très peu connues hélas. Je regrette juste qu’on ne nous ait pas distribué la liste à la sortie pour pouvoir les réécouter ultérieurement.

Le décor d’Olivier Prost est sobre mais efficace, composant un écrin aux créations vidéos de Mathias Delfau (qui avait fait aussi celles de La machine de Turing…), et qui apportent un vrai intérêt à la soirée.

Par ailleurs Jean-Louis Debré est l’auteur de nombreux romans policiers et de livres sur l’histoire de la République. Auteur, metteur en scène, mime, créatrice de bijoux (Oh dis le moi), Valérie Bochenek est aussi fondatrice de l’association Un Musée pour Bip, dédiée au mime Marcel Marceau.
Ces femmes qui ont réveillé la France de et avec Jean-Louis Debré et Valérie Bochenek 
Mis en scène par Olivier Mace
Au Théâtre de la Gaité Montparnasse
Depuis le 28 octobre 2021 et prolongé jusqu’au 26 mars 2022
Du mercredi au samedi à 19h00 

jeudi 3 février 2022

La métamorphose des cigognes de et avec Marc Arnaud

La Métamorphose des cigognes fut un grand succès au dernier festival d’Avignon mais je n’avais pas pu le caser dans mon planning. J’ai donc naturellement eu envie de voir ce spectacle à son arrivée à Paris;

Voici pourquoi j’étais en ce début de soirée au théâtre de la Scala, dans la petite salle de cette maison bleue, où la proximité avec le public permet de saisir la plus infime émotion. Mais elle n'autorise aucune maladresse.

Coup de chance : c’est un spectacle ultra abouti dont je n’ai pas perdu le moindre mot. 

Marc Arnaud, dont le parcours est déjà remarquable (je me souvenais de lui dans le rôle du Maître dans l’adaptation du Maître et Marguerite au théâtre de la Tempête) a longtemps cherché un texte susceptible de lui permettre de montrer plusieurs facettes de ses capacités. Rien de mieux qu’un seul-en-scène pour cela, mais sur quel thème ? Il a eu raison d’aborder un sujet qu’il connait bien, celui de la procréation médicalement assistée, et d’écrire, pour lui-même, un texte dialogué où il interpréterait tous les rôles. En démontrant que le seul en scène est un exercice qui n’est réussi que si on ne l’est pas… seul, sous peine de verser dans le nombrilisme.

Voilà comment est née cette Métamorphose. Le sérieux avec lequel il a potassé le sujet autorise la fantaisie et l’humour. Le résultat est inouîe de vérité, et néanmoins de drôlerie. L’art du comédien s’y révèle à l’état pur, sans l’artifice d’accessoires complexes. Juste un gobelet sur un tabouret. Mais il faut saluer aussi les lumières de François Leneveu.

Et bien entendu le travail de mise en scène de Benjamin Guillard. Autant dire qu’il connaît l’exercice. Parmi les seuls en scène sur lesquels il a travaillé il y eut deux pièces excellentes que j’ai beaucoup appréciées, Ancien malade des hôpitaux de Paris de Daniel Pennac, et Vous n’aurez pas ma haine d’après le livre d’Antoine Leiris, Molière 2018. Après avoir réalisé trois courts-métrages il écrit actuellement son premier long métrage, que je serai curieuse de découvrir.

Nous revivons avec Monsieur Arnaud (inutile de rappeler que le comédien joue son propre rôle) le parcours du combattant qu’il a effectué, avec son épouse qu’il invoque régulièrement. Car donner la vie demeure une affaire de couple.

Tout l’enjeu est de parvenir à obtenir un blastocyste. Si vous ne savez pas ce que c’est allez l’écouter. Il vous expliquera mieux que moi avec des mots simples. Tout comme il vous racontera pourquoi les mammouths s’appellent ainsi. Il mimera une séquence de publicité dont il a souvenir au Rex de Cholet et sifflera le générique de Jean Mineur. Il synthétisera en quelques secondes le film Le Seigneur des anneaux avec une virtuosité époustouflante.

Heureusement que l’infirmier le rappelle à l’ordre à chaque fois qu’il perd de vue le protocole pour lequel il ne s’est pas entraîné mais un peu préparé tout de même. Ils sont si nombreux sur scène … Je n’ai pas compté à combien de personnages cet homme donne vie mais sur ce point la métamorphose fonctionne à plein tube.

Qu’il parle à lui-même, qu’il s’adresse au public, qu’il dialogue avec ses partenaires de scène, en prenant l’accent créole ou québécois, jamais trop appuyé, avec ou sans mimiques, cet homme nous fait rire sans que jamais on ne loupe une seule de ses répliques, dont beaucoup sont désopilantes. Parce que ce qu’il nous donne à voir est littéralement passionnant, et de plus scientifiquement irréprochable. Il est vrai qu’éjaculer dans un gobelet n’avait aucune conséquence jusqu’à ce qu’en 1978, en Angleterre on mette au point un nouveau mode de conception.

Le texte est excellemment ciselé. Il est superflu d’imiter Leonardo Di Caprio pour faire monter la pression dramatique mais on ne va pas bouder notre plaisir. Il n’y a pas d’effets spéciaux. Juste une musique à la fin sur laquelle toutes  les voix s’entrechoquent dans sa tête. Le compte à rebours est lancé.

Marc est comme la meilleure  des salades. Tout est bon chez lui, y’a rien à jeter comme le chantait Georges Brassens. Il est passionnant. S’il est vrai que nous vivons dans l’oubli de nos métamorphoses comme le disait Paul Éluard,… nous ne sommes pas prêts de l’oublier.

La métamorphose des cigognes de et avec Marc Arnaud
Mise en scène de Benjamin Guillard
Jusqu'au 27 février  2022
Du jeudi au samedi à 19 h 30, le dimanche à 15 h 30
A la Piccola Scala
13 boulevard de Strasbourg - 75010 Paris

mercredi 2 février 2022

HEN de et mis en scène par Johanny Bert

Créé il y a plus de quatre ans, le spectacle a beaucoup bougé mais il garde sa liberté de paroles et sa tonalité de cabaret, démontrant une fois de plus que la marionnette peut être une arme au service de la liberté. 

Je n'avais pas réussi à y assister au festival d'Avignon 2019 où c'était déjà un triomphe. Il avait reçu le prix spécial du syndicat national de la critique cette année là.

J'avais vu des photos, magnifiques au demeurant, et je connais l'univers de la marionnette, mais je m'attendais à un personnage d'une taille humaine. Ma surprise fut donc très forte mais je pense que ce choix est tout à fait juste. Hormis le fait de faciliter la manipulation, laquelle est cependant une vraie prouesse, exécutée par le créateur et son complice, Anthony Diaz, ce format autorise davantage de liberté, et parfois même de magie.

Hen prend vite la parole pour nous le dire après un intermède très onirique symbolisant sa venue au monde. Je suis bien en mousse, bois, tissu, un pantin ni homme ni femme, ni trans ni travesti. Laissez-moi le temps d’exister. Faites moi confiance (ou faites-vous, je ne sais plus). 

En effet, il ne fait aucun doute que nous n'avons pas en face de nous un être de chair et de sang. On peut donc se laisser aller à le suivre. Et croyez-moi le chemin est long … et beau. Soirée exceptionnelle garantie. Et ce sera plus fort encore quand les restrictions Covid auront disparu. Le spectacle pourra alors reprendre un dispositif de cabaret qui lui conviendra encore plus.

Le choix de ce pronom en guise de nom est emprunté à la langue suédoise qui l'a fait entrer dans le dictionnaire en 2015 pour désigner indifféremment un homme ou une femme. Il convient de le prononcer Heune et surtout pas Haine, faute de quoi, patatras, on obtiendrait l'effet inverse.

Toujours est-il que le personnage est multiple. Il faut d'ailleurs une douzaine de poupées pour assurer tous les tableaux. On se demande comment les manipulateurs font pour ne pas se tromper, car ils sont évidemment dans le noir. De plus Johanny parle et chante en direct, en s'adaptant au public, aux circonstances, parfois à l'actualité.

Ce soir, après avoir rassuré (avec humour) que oui, il y aurait bien un strip-tease, mais un peu plus tard, il a salué la détermination des spectateurs à être venus si nombreux pour trouver de la nouveauté marionettique en bravant le froid, la distance, le covid, et … surtout les idées reçues.

Il y a des séquences de pure beauté esthétique. D'autres sont des performances très techniques, chorégraphiées au millimètre, suscitant des oh et des ah dans le public. Les chansons, pour la plupart originales, sont totalement à propos, parfois crues, jamais grossières, malgré une vulgarité revendiquée. Elles sont mélancoliques ou au contraireà très entrainantes. On reconnait au passage des allusions ou des hommages à des textes existants,  des airs connus, par exemple à Annie Cordy ou en référence au folklore celtique. L'amour anatomique en version squelette mexicain est un petit bijou.

L'alternance des voix parlées, chantées, slamées … s'accorde avec l'esprit cabaret tout en frôlant parfois le registre de l'opéra rock. Johanna a tort de ne pas consentir à les enregistrer pour en faire un CD. On les réécouterait volontiers. On a très souvent envie d’applaudir, et de taper du pied, mais on se réserve pour les saluts, quand l’enthousiasme nous aura submergé.

Hen est un personnage plein de vie, exubérant, diva enragée et engagée qui s’exprime en chantant l’amour, l’espoir, les corps, la sexualité sans la moindre trace de conformisme, que celui-ci soit ou non dans l'air du temps. La créature chimérique peut muer avec sarcasme et ironie au gré de ses envies. Elle reviendra pour délivrer son ultime message nous invitant à nous serrer fort dans les bras pour recoller tous les morceaux.

Elle nous sera devenue de plus en plus sympathique au fil du temps. Johanny Bert parvient à partir d’un sujet qui aurait pu être scabreux à nous prendre par la main et nous faire circuler dans son univers comme dans un jardin des délices.

Il a, avec son équipe, autant de talent que d'humilité pour oeuvrer à secouer les idées reçues et s'acharner à nous divertir de surcroît. La musique interprétée en direct et en toute connivence est un plaisir supplémentaire, que nous offrent Guillaume Bongiraud au violoncelle et Cyrille Froger au clavier, à la batterie et au vibraphone.

Le spectacle est annoncé "complet" au Monfort mais il est certain (hélas) que quelques personnes ne se présenteront pas et vous pouvez donc tenter votre chance d'avoir un des derniers sièges. Cela vaut vraiment le coup. Sinon il vous restera à partir en quête d'une date compatible avec votre agenda pour  le voir dans un des douze lieux où il va être à l'affiche au cours de l'année (voir la liste ici sur le site du spectacle).
HEN, de et mis en scène par Johanny Bert 
Du 2 au 9 février 2022 à 19h30
Au Monfort - 106 Rue Brancion - 75015 Paris - 01 56 08 33 88

mardi 1 février 2022

Belles amies d’Anne Cardona

Je suis allée voir Belles amies dans la petite salle fort sympathique du Théâtre du Roi René.

L’illusion de nous trouver dans un vestiaire de piscine ou en bordure de bassin fonctionne à la perfection et il faut saluer la performance physique des actrices, Anne Cardona et Caroline Delaunay, qui sculptent leur corps en direct sous nos yeux.

C’est l’une d’elle, Anne Cardona, qui a écrit le texte. Elle revisite le mythe de Blanche-Neige à propos de la beauté. L’ histoire exploite les ressorts de la jalousie et de la vengeance dans un mouvement de balancier dont on se demande si l’amitié parviendra à restaurer la relation interrompue entre les deux femmes il y a une dizaine d’années pour une raison que le public va découvrir plus tard en s’appuyant sur les indices de projections vidéo très élégantes, conçues par Halim Talahari.

La mise en scène de Renato Ribeiro est soignée. L’interprétation est juste. L’affiche est une des plus tentantes que j’ai jamais vues. Elle illustre parfaitement le propos.
Belles amies d’Anne Cardona
Avec Anne Cardona et Caroline Delaunay
Mise en scène Renato Ribeiro
Musique Bertrand Louis
Décor Anne Cardona & Renato Ribeiro
Costumes Héloïse Fournier
Peinture Marlène Rouchès
Vidéo, sound design, graphisme Halim Talahari
Au théâtre du Roi René - 12 rue Edouard Lockroy - 75011 Paris
Jusqu'au 20 février 2022 (mais prolongations envisagées)
Jeudi, vendredi et samedi à 21 heures, Dimanche à 18 heures

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