On m’avait dit, s’il n’y a qu’un film à voir cet automne c’est Les graines du figuier. Je ne pouvais pas ignorer le conseil. J’ai passé outre la longueur (trois heures tout de même), et le sujet que j’imaginais -à juste titre- proche de Badjens ou du Gardien de Téhéran et des pièces de théâtre crées par des iraniennes comme 4211 km (qui est repris à la rentrée au Studio Marigny).Connaître la situation de ce pays, et particulièrement la condition des femmes m’a permis d’entrer directement (et sans surprise) dans le propos du film.
On nous explique cependant immédiatement la métaphore du titre. L’arbre dont le nom latin est Ficus religiosa (et Dieu sait combien la religion est au coeur du politique en Iran), également figuier sacré ou figuier étrangleur est une plante qui a trouvé une astuce pour s’adapter à des conditions extrêmes. L’absence de lumière de la canopée tropicale accorde peu de chance de germination aux graines tombées sur le sol à l’inverse de celles déposées en hauteur sur des troncs ou des branches d’arbres à l’intérieur des déjections d’oiseaux gourmands.
En se développant, la plante épiphyte produit des branches et des racines aériennes qui s’enfonceront dans le sol dès qu’elles auront réussi à l’atteindre. Elle n’aura alors plus besoin de la structure pour se développer. À nous d’interpréter l’esprit par la suite mais la plus vraisemblable prédit la réussite du mouvement de rébellion Femmes-Vie-Liberté, né de la mort de la jeune Mahsa Amini en garde à vue à Téhéran après son arrestation pour port "inapproprié" de son foulard et qui a inspiré Mohammad Rasoulof alors qu’il était lui-même encore incarcéré.
Il a pris, tout comme son équipe, des risques mesurés mais très réels pour réaliser cette fiction dans le plus grand secret, ce qui imposait des conditions de tournage particulières. Une des contraintes fut de privilégier les scènes d’intérieur pour des raisons de sécurité, ce qui a convenu parfaitement au scénario, et réciproquement.
Pour les scènes de rue et de manifestations le réalisateur n’a eu qu’à puiser sur Internet, ce qui les rend encore plus crédibles à l’écran, et pour cause. Encore plus violentes aussi car on a compris que ce "n’est pas du cinéma".
Faire ressentir l’horreur totalitaire à travers une prise de conscience intrafamiliale permet d’en mesurer toutes les conséquences. Au début du film, les protagonistes ne souffrent pas particulièrement de la situation politique. On pourrait même penser le contraire puisque Iman (Missagh Zareh) vient d’avoir une promotion au sein du tribunal révolutionnaire où d’enquêteur il sera juge. Sa femme Najmeh (Soheila Golestani), lui exprime sa fierté. Elle est si heureuse de voir leurs conditions de vie s’améliorer avec la perspective d’un plus grand logement pour que leurs filles aient chacune sa chambre et l’achat désormais envisageable d’un lave-vaisselle.
Le père est le premier à se rendre compte que le système est pourri. Il ne veut pas condamner à mort quelqu’un dont on ne lui laisse pas le temps de lire le dossier d’accusation. Et s’il continue, c’est sous la pression et l’encouragement de son collègue et de sa femme. Il estime sans doute parvenir à réguler la situation. Jusqu’à ce que le nombre des arrestations passe à 300 par jour.
Nous sommes dans la moyenne bourgeoisie. De nombreuses scènes de préparation de repas et de partage de nourriture nous éclairent sur le mode de vie de cette classe sociale plutôt aisée. Les deux filles, Rezvan (Mahsa Rostami) dont c’est le premier rôle au cinéma, et Sana (Setareh Maleki), étudiantes, sont ouvertes sur le monde grâce à leurs portables (on notera le rôle joué par les téléphones) et aux réseaux sociaux. Ce ne sont pas des rebelles (pas encore) mais elles ont soif de liberté, surtout la cadette dont la meilleure amie a des volontés encore plus affirmées.
Elles portent un voile en extérieur mais ça ne suffira pas pour les protéger. On voit la mère le réajuster régulièrement, dans une sorte de trouble obsessionnel compulsif, alors qu’on jurerait qu’il est "correctement " posé. Ce n’est pas une armure. Pas plus que le masque anti-Covid ne permettra plus tard au père de rester anonyme.
La conscience de la mère bascule quand elle accepte de recueillir et soigner (en cachette de son mari) l’amie de sa fille aînée, Sadaf (Niousha Akhshi) grièvement blessée. Elle n’ira pas jusqu’à l’héberger la nuit suivante mais le rapport de forces au sein du foyer a évolué.
Le réalisateur nous épargne les grands débats et les disputes familiales (réduites au strict nécessaire) préférant de longues scènes montrant la femme perdue dans ses pensées, l’homme, qui n'est pas particulièrement sévère et qu’on ne pourrait pas qualifier d’intégriste, fourbu à son retour du travail, les filles cherchant à protéger leur amie.






















