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dimanche 31 mai 2026

Du goût pour le bonheur de Lorraine Fouchet

Chez Lorraine Fouchet tout est bon, comme dans les salades que choisissait la mère de Georges Brassens. Il n’y a rien à jeter.

Si j’avais eu entre les mains Du goût pour le bonheur en version anonyme je lui en aurais sans hésiter attribué la maternité. Elle n’a pas sa pareille pour combiner le fond et la forme. On apprend énormément de choses dans ses romans où le moindre restaurant cité existe vraiment, tout autant que Chatou possède bien une librairie portant le nom d’un livre de Georges Pérec.

L’auteure est la précision incarnée et je la crois sur paroles. Elle n’aborde pas un sujet avant de l’avoir autopsié de la tête aux pieds. Je la lis munie d’un bloc-notes pour y inscrire ses bonnes adresses comme les mots nouveaux que je vais apprendre. Grégoire Delacourt m’a enseigné l’art de lire dans les nuages (la paréidolie). Sophie Prat, dans London 53, m'a appris ce qu'était l'adermatoglyphie qui ne concerne que 4 familles dans le monde entier. Elle m’a éclairé sur l'aphantasie (p. 139), une neuroatypie qui touche 2% de la population et qui n'a été découverte qu'en 2015 (p. 219). Sa méthode d’auto-hypnose (p. 215) pourrait être utile à appliquer  … Quant à la toque elle n’a rien de culinaire dans le lexique juridique (p. 208).

Au début du roman, je ne savais pas encore qui avait le goût du bonheur dans le trio d’enfants que l'on devine assis sur la plage de couverture, mais j’étais déjà saisie par leur vivacité et j’étais volontaire pour partir avec eux. Je me doutais bien que nous irions à Groix, l’île adorée de l’auteure, qui en est devenue la meilleure ambassadrice au monde. Mais c’était surtout le voyage de la vie que je m’apprêtais à entreprendre avec ses personnages.
Rose veut explorer le monde. Oscar souhaite devenir journaliste, Max psychiatre. Ils sont jeunes mais ils ont déjà des objectifs.
Pia, vingt ans, a grandi avec sa mère, Rose, à qui la vie n'a pas fait de cadeau, et son parrain, Max, qu'elle adore. Il est leur pilier et Groix leur port d'attache. Au cours d'un séjour sur l'île, Pia et Max, éternels complices, découvrent à l’occasion d’une fête des voisins qu'ils pourraient devenir fille et père. Cette révélation bouleverse toutes leurs certitudes. Parrain et filleule envisagent de se lancer alors dans une procédure d'adoption sans en parler à Rose, qui de son côté prépare une surprise que Pia n'appréciera guère. Le trio frise l'implosion sous le poids des non-dits lorsque Oscar, le père biologique de Pia, débarque dans l'équation.
Lorraine Fouchet a une autre qualité, celle de ciseler la formulation des expressions des sentiments. Ainsi le corps d’Oscar est secoué de larmes sèches avant de se vider des chagrins retenus (p. 21). Des hommes se posent chez Rose en oiseaux migrateurs (p. 49)

Je ne dirais pas que Lorraine Fouchet est moraliste mais je reçois volontiers ses conseils dont voici un exemple : oublier pour survivre (p. 23).

Elle n’a jamais quitté le stéthoscope et j’adore bénéficier de ses leçons. En matière de santé comme d’art de vivre. Il est utile d’avoir en tête de « se méfier d’une grossesse extra-utérine devant tout malaise d’une jeune fille ou femme non ménopausée. Et d’une rupture de rate devant tout malaise ou douleur abdominale de quelqu’un qui a eu un choc récent (p. 92). Qui sait si ce type de mise en garde ne sauvera pas une vie ? En ce sens je trouve que l’écriture de Lorraine Fouchet a quelque chose de militant. J’ignorais la tradition italienne du tradition du caffe suspeso. On commande un café en en payant un second qui sera plus tard offert à quelqu’un qui aura soif mais pas d’argent (p. 144).

Bien que Rose soit dotée d’une logique d’extraterrestre (p. 126) on distingue nettement la personnalité de Lorraine derrière elle, maternante sans excès. J’ai adoré la vengeance (double vengeance) des bandes plâtrées dont elle explique (p. 191) comment s’en dépêtrer sans appeler un spécialiste.

Dans ce roman, déjà le 27 ème, Lorraine Fouchet sonde les liens familiaux avec sensibilité et précision. La famille que l’on possède, celle qu’on se donne, celle qu’on gagne. Et en matière de droit c’est un roman sur la patience et la détermination. Elle a dû passer des heures à potasser le droit de la famille, qui est une branche du droit privé régissant les relations d'un ensemble d'individus unis par un lien de parenté ou d'alliance.

Elle nous amène à réfléchir sur cette forme de paternité particulière qui place l’adoption au-dessus au parrainage. Chacun des personnages va entreprendre une introspection afin d’en mesurer les enjeux et les changements que la relation risque de subir. Au final on a le sentiment d’assister, par l’enchaînement des témoignages, à la concrétisation d’un nouveau concept, celui de l’adoption réciproque.

Je ne pensais pas que l’obligation alimentaire régentée par l’article 205 du Code Civil était si "large" (p. 141). J’ignorais que la loi française autorisait d’avoir plusieurs pères (p. 55), et plusieurs mères d'ailleurs. Il est inutile de mentionner en note de bas de page l’article de loi correspondant. On peut accorder une confiance aveugle à tout ce qui est énoncé. Lorraine est incollable sur la reconnaissance et sur l’adoption, poussant le détail à nous expliquer la nuance entre gracieux et contentieux (p. 193). À la définition du parquet p. 212 j'aurais ajouté que c’est aussi le nom d’une latte de bois. Vous comprendrez pourquoi dès les premiers chapitres du roman.

Pneu est le mot fétiche d’Amélie Nothomb. Meunier est celui de Lorraine (qui a le goût du champagne en commun avec sa consoeur). On trouve depuis longtemps la playlist des oeuvres musicales citées à la fin de ses romans. Très franchement, elle pourrait aussi ajouter celle de ses recommandations gustatives (Mavrommatis que j’adore tout comme elle, Michocomigato qu’elle me donne envie de tester, Homer Lobster dont j’ai plusieurs fois hésité à franchir la porte …).

Lorraine reconnaît volontiers ne pas être une cuisinière aguerrie mais elle avoue aussi sa gourmandise. Il y a toujours quelque chose à déguster dans ses romans. On retrouve le tchumpot (p. 49) dont elle nous avait donné la recette de Lucette dans Entre ciel et Lou (p. 419). Aujourd'hui ce sera la salade d’Hélène Vanoni, la femme de Damien, le souffleur de verre (p. 245) qui sera partagée en bonus et dont je me suis inspirée pour composer cette assiette.

On prétend que Lorraine Fouchet publie dans la veine du Feel-good, ce qui est réducteur. Ce n’est pas parce que ça finira bien (on le suppose) que ce n’est pas intense et sérieux. Son ancien métier de médecin urgentiste lui a enseigné que la vie n’est pas juste (p. 129) et elle nous transmet cette philosophie, sans doute pour nous inciter à en apprécier le sel. Nous sommes bien d’accord : L’amour ne se découpe pas comme un gâteau, il se multiplie, il est inépuisable (p. 210).

Je me doutais bien que l’Oncle Maurice avait réellement existé et je le supposais membre de la famille de l’autrice. La postface me le confirma. Pour finir j'ajouterai que je ne savais rien des évènements personnels qui ont amené Lorraine à écrire sur le sujet de l'adoption et que, comble des hasards de la vie (que j'adore) j'ai commencé, et terminé, ce roman le jour de la fête des mères.

Du goût pour le bonheur de Lorraine Fouchet, éditions Héloïse d’Ormesson, en librairie depuis le 5 mars 2026

samedi 3 avril 2021

Face à la mer immense de Lorraine Fouchet

Un nouveau roman de Lorraine Fouchet ça se savoure, comme un dessert gourmand, dans un fauteuil confortable en prévenant l'entourage "qu'on est là pour personne".

J'ignore si c'est parce que lorsqu'on aime on ne compte pas ou parce que la plume de Lorraine se bonifie comme un champagne millésimé, mais c'est toujours le dernier de ses livres que je préfère. Celui-ci encore davantage. On se prend une bouffée d'oxygène dès l'ouverture.

Quel plaisir de se concentrer sur la vie de ses personnages qui ont l'air si vrais qu'on les croirait surgis de sa propre vie. C'est encore plus vrai dans Face à la mer immense où ils sont représentés sur la couverture en compagnie du joyeux chien de l'auteure. Il faut avouer que depuis qu'elle lui a donné la parole sur Facebook il était prévisible que Mon Pote, MP pour les intimes, se faufilerait dans une publication.

Et puis le point de départ est bel et bien réel. A la demande d'une lectrice qui voulait remettre un cadeau à chacun de ses invités, Lorraine Fouchet a dédicacé 50 exemplaires de son précédent roman qui ont été offerts par les mariés, le jour de la cérémonie.

Il était tentant d'en faire toute une histoire, surtout quand on doit écrire en plein confinement (en mars 2020) et qu'on est interdite de séjour dans son île préférée.

A défaut de se trouver auprès des habitants qu'elle aime tant elle s'est télétransportée avec MP en pensée et sous sa plume. Du coup elle devient elle-même un personnage de cette histoire, après avoir pris le prénom de Prune et modifié quelques détails. Mais il est facile de la démasquer car cette romancière lui ressemble énormément, bien que j'ignore si dans la "vraie" vie elle est aussi marieuse. Mais je veux bien l'en croire capable.

Il sera plus que jamais question de sentiments. Parce que s'aimer est devenu une urgence. Que ce soit d'amour comme d'amitié. Alors Lorraine Fouchet, pardon Prune, a sacrifié un week-end de dédicaces dans un salon du livre pour assister au mariage de ses deux fans. Elle ne sera pas épargné par les querelles qui mettent du piquant dans toutes les retrouvailles familiales. Surtout quand couvent des secrets qui seront exacerbés par quelques malentendus.

Prune en sera pas que spectatrice. Elle en profitera pour exorciser ses propres démons, ceux-là même qui l'avaient retenue loin de cette île depuis plus de dis-huit ans.

Si l'essentiel de l'action se déroule à Groix le lecteur visitera aussi un charmant coin de la région parisienne (mais qu'on ne se figure tout de même pas que Lorraine nous a donné sa véritable adresse) et rêvera de la Nouvelle-Zélande.

La tempête rugira, au sens propre comme au figuré. Les invités vont devoir rester, et surtout se supporter. Certains sont là par affection, par politesse, ou pour ne pas dormir seuls. Plusieurs ne veulent pas se voir, et il est difficile de s'isoler sur un territoire de 8 km sur 4. Il sera question de liberté et de solitude, de différences d'âge, et surtout d'amour. Il y aura des moments dramatiques, et d'autres qui ressemblent à une grande farce. Vous y apprendrez comment vous venger de votre pire ennemi de façon définitive avec l'aide de quelques coquillages.

L'habitude est prise. Il y aura aussi, c'est désormais rituel, quelques recette de cuisine, et une play-list. Par contre la nouveauté cette fois-ci est qu'elle est directement écoutille en scanant la page avec l'application Lisez. Je connaissais la plupart des morceaux mais je les ai écoutés avec grand bonheur, à commencer par l'inévitable Face à la mer, de Calogero.

Avant de se consacrer à l’écriture, Lorraine Fouchet a été urgentiste. Elle est l’auteur de vingt-et-un romans et d’une lettre ouverte à son père, J'ai rendez-vous avec toi.  Ses derniers succès, Entre ciel et Lou (prix Bretagne, prix Ouest et prix Système U), Les couleurs de la vie, Tout ce que tu vas vivre et Poste restante à Locmaria ont paru eux aussi chez EHO. Elle vit entre les Yvelines et l’île de Groix. Si vous ne l'avez pas encore lue  ce mois ci est idéal pour la découvrir : J'ai failli te manquer et J'ai rendez-vous avec toi sortent au Livre de Poche.

Face à la mer immense de Lorraine Fouchet, chez Héloïse d'Ormesson, en librairie depuis le 1er avril 2021

lundi 4 mars 2019

Tout ce que tu vas vivre de Lorraine Fouchet, aux éditions Héloïse d’Ormesson

C'est le vingtième roman de Lorraine Fouchet et il me semble que c'est le meilleur. Il est possible que j'ai cet avis à chaque fois ... en tout cas j'ai beaucoup aimé celui-ci et je m'attends à une nouvelle heureuse surprise avec le suivant car cette auteure parvient à conserver le cap tout en se renouvelant à chaque fois.

Lorraine est parisienne mais elle est tombée en amour pour la Bretagne. Elle trempe sa plume dans l'eau des océans du monde entier et mon petit doigt me dit que ce n'est pas fini.

Cette fois elle nous fait prendre le large pour aller de Groix (qui reste sans doute son île préférée) à la Patagonie, au pays des manchots. Elle décrit des paysages fabuleux, comme les Glaciers Bleus qui sont dépaysants pour le lecteur qui n'a connu que les cotes bretonnes.

Le roman commence par une tragédie, inspirée de l'expérience professionnelle de sa vie antérieure, quand elle était urgentiste (cela étant il semblerait qu'on reste médecin toute sa vie). Un homme décède de crise cardiaque alors qu'il est en galante compagnie, avec une amoureuse dont Lorraine nous tait l'identité, en nous donnant pour seul indice qu'elle habite le même immeuble. Ça titille.

Je découvre que l'amour tue et que l'arrêt du coeur de mon papa a fait bouger mon ordinateur. On n'est pas dans un film de science-fiction, c'est la réalité (...) il existe entre les humains et les objets un lien inexplicable (p.19).

C'est Dominique, que tout le monde appelle Dom, quinze ans, qui nous raconte l'histoire, ... enfin ce qu'il en sait, et ce qu'il va découvrir, car sa vie bascule à nouveau quand il reçoit les condoléances, pour le moins surprenantes, d’un inconnu. Un expatrié français en Argentine qui aurait connu ses parents à la naissance de sa sœur en Amérique du Sud. Voilà qui serait sympathique ... si Dom avait une sœur ...

Une bonne fée s'est engagée à veiller sur le jeune homme. C'est la fameuse amoureuse, qui elle aussi raconte sa version de l'histoire en faisant avancer la résolution de l'énigme depuis le poste de vigile qu'elle occupe dans le bistrot d'en face.

On sent combien Lorraine Fouchet a été marquée par l'accompagnement de ceux qui partent dans le suet comme elle l'écrit avec poésie. L'expression revient à plusieurs reprises. Avec des hommages discrets à Maurane et à ceux qu'elle appelle les copains de Charlie Hebdo. J'ai trouvé que ce roman était particulièrement nourri de légendes. En toute logique puisqu'en Bretagne on est superstitieux parce que ça porte malheur de ne pas l'être (p.155). Il est profondément amarré dans un terroir et cela lui donne du charme. N'allez pas croire cependant qu'il soit difficile à lire. Les petits manchots qu'Anne-Marie Bourgeois a placés de page en page apportent une fantaisie bien sympathique.

Les fidèles lecteurs de Lorraine Fouchet peuvent être rassurés. Il y a dans ce livre évidemment, ce n'est plus une surprise, une recette de cuisine (cette fois ce sera -p.45- le magical cake de Martine, dont vous trouverez la recette à la fin), la play-list des morceaux de musique cités (et c'est toujours très agréable de retrouver des morceaux qui ne passent plus sur les ondes comme le Warum de Camille, dont je me souviens encore de la voix, profonde et douce à la fois) ... et du champagne mais, à l'inverse d'une de ses consœurs écrivaines qui mentionne systématiquement une maison différente dans chacun de ses romans, Lorraine est fidèle au Mercier Blanc de noirs.

Les personnages ont des caractères bien trempés qui participent à l'attachement que le lecteur éprouve assez vite. On découvre des Amérindiens fiers et valeureux comme les Bretons (p.154). On aimerait que tout se termine bien, mais on a peur que ce ne soit pas possible pour ces âmes cabossées, subissant les conflits familiaux et s'étouffant dans les secrets. Il est possible que ce soient des valeurs partagées qui serviront de viatique pour affronter les démons.

Lorraine pose la question d'être heureux, quand on est seul, de l'absence ... On y apprend plein de détails historiques et géographiques (par exemple pourquoi la Terre de feu s'appelle ainsi) mais on retiendra surtout qu'à coeur vaillant rien d'impossible !

Tout ce que tu vas vivre de Lorraine Fouchet, aux éditions Héloïse d’Ormesson, en librairie le 7 mars 2019

vendredi 11 mars 2016

Entre ciel et Lou de Lorraine Fouchet


(mise à jour 27 mai 2016)

Il y a des rencontres dont on se souvient longtemps. Lorraine Fouchet est une personne qui marque. Notre première conversation est encore toute fraiche dans ma mémoire. Elle m'a raconté ce soir-là comment sa vie professionnelle avait muté : après avoir réparé les corps elle envisageait de soigner les coeurs.

Ce n'était pas exactement ces mots là mais c'est ce que j'en ai déduit. Son urgence personnelle était alors de faire revivre son père, Christian Fouchet, ce qu'elle a magistralement réussi dans J'ai rendez-vous avec toi, il y a exactement deux ans.

J'ai retrouvé dans Entre ciel et Lou beaucoup de thèmes qui étaient présents dans le précédent. Mon seul regret, en refermant le livre, c'est de n'avoir pas su le lire plus lentement. Je reviens d'une longue  -mais trop courte- balade qui m'a secouée, chavirée, emportée sur les rivages de l'île de Groix, et surtout au bord du coeur de personnages auprès de qui j'ai vibré comme s'ils étaient de ma famille.
Pour situer le début, Jo vient de perdre Lou, l’amour de sa vie. Il est désormais seul sur Groix, leur île bretonne. Chez le notaire, entouré de ses enfants Cyrian et Sarah, avec lesquels ses rapports sont distendus, il découvre le testament de sa femme. Stupeur ! Elle l’accuse (à tort !) de l’avoir trahie. Pourquoi ce mensonge ? Lou, mère dévouée et épouse amoureuse, lance un ultime défi à son "piroche". Jo aura deux mois pour renouer avec Cyrian et Sarah et les rendre heureux. Mais entre une belle-fille rigide et jalouse, un fils sur la défensive, une petite-fille en mal de père et une fille cabossée par l’amour, il a du pain sur la planche... Est-il trop tard pour se retrouver et rattraper le temps perdu ?
Jo est un insupportable type bien, aux yeux de sa belle-fille Albane qui résume bien le personnage. Je dirais que c'est un chamallow qui porte un chandail en guise d'armure. L'originalité de la structure adoptée par Lorraine Fouchet est de placer le lecteur dans la peau de chacun des protagonistes, y compris derrière les yeux de Lou qui se trouve désormais "là où on va après".

Elle le fait avec l'efficacité d'un auteur de roman policier qui aurait suivi avec brio un cursus de psychologie. On croit avoir deviné ce qui va se passer et on se fourvoie, comme dans la vraie vie. C'est ce qui rend cette histoire si vivante et si plausible malgré un lyrisme assez flamboyant.

On pense à André Breton qui clôt la lettre à sa fille, Aube, par le souhait "d'être follement aimée". Lorraine nous raconte une histoire d'amour fou, entre Jo et Lou, qui devrait retomber en cascade sur toute la famille. Elle témoigne aussi d'un amour aussi fou pour la Bretagne et pour son île. Elle dédie l'ouvrage à tous ceux que sa région chamboule et on comprend vite pourquoi. Interrogée sur les réseaux sociaux à propos de l'identité de la jeune femme de la couverture, Lorraine a répondu : Je ne sais pas qui c'est... Lou il y a vingt ans... Maëlle aujourd'hui... Pomme ou Charlotte dans dix ans... Ou une lectrice qui vient de poser le roman sur le sable ?

Il est bon de n'avoir pas toutes les réponses. C'est ce qui permet au lecteur de se projeter et de ramasser un à un ces petits coquillages qui sont déposés de page en page. J'ai plongé sans réserve. C'est que l'écriture de l'auteure est saisissante. Si Jo s'avise de tenter de se noyer, elle nous fait vivre la scène avec le sang-froid d'un médecin légiste (p. 138). Que Sarah se lance dans une parade amoureuse et nous éprouverons alors un émoi juvénile. Et si Charlotte pique sa crise elle le fera avec les mots de sa génération, sans ménager nos oreilles.

Le roman est choral, mais il est tout autant musical et, comme dans son précédent livre, Lorraine a l'idée généreuse de dresser en fin d'ouvrage la liste des morceaux cités. Elle fournit aussi les deux recettes fétiches et peu banales qui nous mettent l'eau à la bouche.

La balade fut trop courte mais suffisante pour avoir retenu que nous sommes tous des super-héros et s'il me vient un jour un cafard à plomber le plus beau des couchers de soleil je sais quels extraits de films auront le pouvoir de restaurer la confiance en soi (p. 203).

La lecture d'Entre ciel et Lou pourrait figurer dans un parcours thérapeutique.

Romancière, née en 1956, Lorraine Fouchet a fait ses études de médecine au CHU Necker-Enfants malades. Elle a été pendant quinze ans urgentiste au SAMU et à SOS Médecins, avant de se consacrer à l’écriture. Elle vit entre les Yvelines et l’île de Groix et est déjà l’auteur de quinze romans. 

Entre ciel et Lou de Lorraine Fouchet, Editions Héloïse d'Ormesson, en librairie le 10 mars 2016
Le roman a été couronné en 2016 du beau prix Bretagne (prix Breizh), et du Prix Ouest, puis en 2017  du Prix Les Petits Mots des Libraires. Il est disponible en livre audio chez audiolib.

dimanche 9 avril 2017

Les couleurs de la vie de Lorraine Fouchet

J'ai le plaisir de "suivre" plusieurs auteurs et de constater chez certains (car ce n'est pas systématique), l'affirmation d'un style d'ouvrage en ouvrage. Quelques-uns développent, à l'instar des crus, une puissance aromatique singulière.

Lorraine Fouchet est de cette trempe. Alors son éditeur pourrait bien oublier de faire imprimer le titre, je le lirais quand même.

N'empêche que nous avions eu Lorraine et moi il y a quelques mois une discussion quasi acharnée à propos de ce titre Les couleurs de la vie que je trouvais sans surprise et peu accrocheur. J'aurais opté pour Une vie haute en couleurs ... ou alors (après lecture) pour Le carnet indigo si on voulait rester à tout prix sur ce registre. Il faut dire que la couverture donne envie de l'ouvrir et c'est l'essentiel.

Avoir entre les mains un livre fraîchement sorti est une joie, un trac aussi. Quels mots trouverai-je cette fois-ci pour exprimer mes éventuels doutes à l'auteur qui a écrit une si touchante dédicace à mon attention ? Une fois passées les cinquante premières pages, alors que je suis rassurée, je peux me caler dans mon fauteuil avec délice. Et pourtant le sujet n'est pas facile.

La nouvelle qui tombe un "joli jour" de mai a de quoi plomber l'atmosphère, et Kim va avoir une raison légitime de chercher à lever les voiles. Quand d'autres jeunes femmes sombreraient dans une dépression stérile, l'héroïne de Lorraine transcende sa souffrance en se mettant au service des autres, dans le but de comprendre ce que sa grand-mère a eu le courage de refuser, ou ce qu'elle n'a pas eu le cran de vivre. Et ça me touche au-delà de ce que vous pouvez imaginer !!!

J'adore cet état d'esprit. Avoir la trempe de mettre de coté ses émotions pour aller au devant de celles des autres.
Fraîchement débarquée de son île bretonne à Antibes pour devenir la dame de compagnie de Gilonne, Kim sera frappée par la complicité qui unit cette ancienne actrice à son fils unique. Aussi, quelle ne sera pas sa surprise lorsqu’elle apprendra que celui-ci aurait disparu des années plus tôt… Guidée par son désir de protéger celle qui pourrait être sa grand-mère, la jeune fille tentera de percer le secret de cette mystérieuse famille.
On voyage en musique d'un bord de mer à un autre, entre Groix et Antibes, en passant par Epernay. Lorraine alterne le je et le il, les lieux, les situations et les points de vue. Il y a quelque chose de l'ordre du policier dans ce roman (comme il y en avait à mon avis dans Le vertige des falaises, récemment chroniqué). Pour résoudre une énigme principale, et une autre, en filigrane : la vie vaut-elle son pesant de cacahuètes ?

Sur le plan de la forme on ne s'étonne pas de démarrer à Groix, où vit Lorraine Fouchet la moitié de son temps, ni de retrouver les petits dessins qui ponctuaient les débuts de chapitre du précédent, Entre ciel et Lou. L'héroine de ce roman avait un prénom inhabituel (comme l'est celui de l'auteur). Il est sans doute logique qu'elle en choisisse de peu ordinaires pour ses personnages : Gilonne, Kim, Côme...

Pas plus que d'entendre, tout le long du récit, des morceaux de musique ou de chansons qui sont -cela devient là aussi une habitude et il faut la saluer- répertoriés en play-list à la fin (p. 393). Je sais que ce n'est pas possible, mais j'adorerais qu'un CD compilant les oeuvres choisies par un auteur soit inséré dans le roman pour accompagner notre lecture, ou la prolonger.

Si je devais composer un pitch pour présenter à la radio Les couleurs de la vie (et quand bien même Ton héritage, de Benjamin Biolay serait peut-être la chanson la plus évocatrice du contenu du livre) je commencerais avec Cat Stevens qui chantait en 1972 (certes, il faut se replacer dans le contexte post soixante-huitard :
If you want to be free, be free
Cause there's a million things to be
You know that there are

Je maintiens donc malgré tout que dans cet opus là il n'est pas tant question de couleurs que de musique ... J'ai envie d'ailleurs de vous recommander d'écouter Green Onions (1962) qui est une composition de Booker T. & the M.G.'s basée sur une musique populaire afro-américaine ayant émergé à la fin des années 1950 aux États-Unis, dérivée, entre autres, du gospel et du rhythm and blues.

Le cinéma a aussi la part belle et les films cités auraient pu faire l'objet d'une autre liste. Parmi eux, Love letters, bien sur qui a été adapté à deux reprises sur le grand écran et qui est interprété en ce moment au théâtre à la Comédie des Champs-Elysées.

On pourrait aussi trouver en annexe un florilège des citations. Elle cite (p. 20) André Malraux qui écrivait dans les Conquérants, Une vie ne vaut rien, mais rien ne vaut la vie. Je lui attribue régulièrement que la vieillesse est un naufrage mais Lorraine Fouchet m'apprend que c'est Chateaubriand qui l'écrivit dans ses Mémoires d'outre-tombe. Je note.

J'ignorais aussi que l'injonction que j'ai tant entendue dans mon enfance, En route mauvaise troupe,  (p. 72) était le début d'un poème de Verlaine, qui poursuit dans son Prologue Partez, mes enfants perdus !

Tout cela n'est guère hygge tout de même, alors que Lorraine Fouchet célèbre dans son livre ce mouvement qui fait tellement fureur (j'avais repéré un ouvrage sur le sujet au dernier Salon Livre Paris).
Ce mot d'origine danoise et norvégienne fait référence à un sentiment de bien-être, créant un état d'esprit positif ... Par contre le champagne, les bergamotes, les irish-coffees, les animaux le sont ... c'est écrit dans la liste (encore une p. 391) que l'auteur nous donne pour convaincre que la vie vaut la peine d'être vécue à tous les âges.

Un auteur exerce une influence insoupçonnée. Effet papillon se défendront certains, ... peut-être, mais si c'était vrai ce livre devrait alors être largement prescrit pour démarrer une cure d'optimisme.

Les couleurs de la vie de Lorraine Fouchet, en librairie depuis le 30 mars 2017

jeudi 5 avril 2018

Poste restante à Locmaria de Lorraine Fouchet

Je crois que je pourrais le dire de chaque nouveau livre de Lorraine Fouchet, il est mon préféré, et Poste restante à Locmaria n'échappe pas à la règle.

Elle nous embarque pour la troisième fois consécutive en Bretagne, sur sa très chère Ile de Groix pour des aventures où la tendresse ne reste pas poste restante, où les liens du sang n’accusent pas réception, où le bateau du courrier est porteur de bien des surprises, et où les boîtes aux lettres recèlent de lourds secrets.

Le roman n'est pas qu'insulaire. Il nous fait voyager sur le continent jusqu'à Venise et Rome, et même en Chine puisqu'on apprend que les boites aux lettres y sont rondes et vertes. Il nous fait aussi traverser les années, au moins 26, comme si on y était. Chassés-croisés et flash-backs sont multiples.

Lorraine est une auteure attentionnée. Elle glisse entre les lignes des hommages à peine voilés à des professions pour qui elle a beaucoup de respect (comme attaché de presse ou libraire p. 156), donne des conseils de lecture en citant un confrère (Alors voilà de Baptiste Beaulieu p. 185), fait référence à des faits d'actualité (comme les attentats du Bataclan p. 217) ... tout cela avec délicatesse et pertinence. Parfois en langage codé quand on réalise pourquoi elle a appelé son cocker Uriel ... et non Ponant.

Elle commence à habituer ses lecteurs aux goodies, vous savez ces petits suppléments destinés à faire plaisir aux consommateurs. Elle a commencé il y a quelques années par la liste des musiques associées à l'écriture. Cette fois j'ai découvert Michel Tonnerre (p. 86).

Vous trouverez aussi une recette de cake au romarin que j'ai testée et qui m'a épatée même si je n'ai pas rigoureusement suivi le processus. J'ai obtenu le plus beau cake de toute ma vie. Les fidèles lecteurs du blog mesureront l'ampleur du compliment puisque j'ai souvent publié mes déboires avec ce type de gâteau, dont Julie Andrieu m'avait conseillé de demander la recette à Yannick Alléno, ce que j'ai jamais osé et que je n'ai plus besoin de faire maintenant.

Rassurez-vous, je vous donne cette recette en fin d'article. Mais revenons à Groix, qui est je commence à le croire, une osasis de paix au milieu du chaos (p. 158).

C'est que Chiara est dans une grande tourmente depuis qu'elle a appris que son père n'est peut-être pas son père, ce qui pour une orpheline est malgré tout un choc.

Ce qui est très bien tricoté par Lorraine c'est que notre jeune femme n'est pas la seule à s'interroger sur ses origines. Elle rencontrera un jeune homme qui a une problématique semblable.

dimanche 28 juillet 2024

L’écriture est une île de Lorraine Fouchet

Je n’avais pas lu de roman de Lorraine depuis un moment quand la couverture de L’écriture est une île m’a sauté aux yeux au retour de la mienne d’île, différente de la sienne, puisque je sillonne Oléron quand elle arpente Groix.

Je crois qu’il en est des îles comme des livres. Elles ont en commun de nous isoler du monde pour nous permettre de nous retrouver et peu importe celle de notre coeur.

Mes yeux ont évidemment retrouvé leurs marques dans ce roman, à l’instar du marin qui rentre au port. Le style de Lorraine Fouchet est à la fois particulier et simple. Les mots coulent naturellement et de chapitre en chapitre c’est une forme d’apaisement qui diffuse en nous. Pourtant il y a des tempêtes, des retournements de situation, un peu comme ce qui se passe dans la vraie vie. C'est peut-être parce que l’auteure n’a jamais abandonné la part d’elle-même qui l’avait conduite à exercer d’abord le métier de médecin que ses ouvrages ont quelque chose de l'ordre du "Feel Good" bien que je trouve qu'ils n'appartiennent pas vraiment à cette catégorie.

Je ne classerais pas ce roman parmi ces livres là parce que, selon moi, un livre de ce genre prend le lecteur par la main et lui fait suivre un trajet semé d’embûches qui progressivement vont s’aplanir. Ici, tous les protagonistes vont alternativement rencontrer des soucis et devoir résoudre des difficultés. On n’est pas dans la foulée d’un seul personnage. Il n’est pas question de s’identifier mais, comme toujours, cette auteure s’y entend pour provoquer l’empathie à l’égard de ses personnages. Mais, attention, je ne dirai jamais qu’elle nous donne des leçons. Toujours est-il qu’on se sent mieux en sa compagnie. J’ai lu quelque part qu’elle rassemblait 80 000 lecteurs, ce qui ne m'étonne pas, et j’apprécie ma chance de la connaître personnellement.
Il paraît que toutes les histoires ont déjà été racontées. Alix refuse d’y croire. Elle est romancière et, pour son métier, elle a renoncé au reste. Un jour, elle accepte de partager sa passion lors d’un atelier d’écriture sur l’île de Groix. Si chacun des six participants pensait savoir pourquoi il se lançait dans l’aventure, celle-ci se révèle pleine de surprises. Ensemble, ils vont découvrir que le soleil peut se coucher à l’est, qu’une voix muselée une vie entière sait encore chanter, que l’amour vaut la peine d’être gueulé ou acclamé sur scène, et qu’il n’y a pas d’âge pour pardonner et recommencer. Réunis autour des mots qui les bouleversent, qui les habitent, qui les hantent ou qui les émeuvent, ils vont apprendre qu’écrire, c’est aussi écouter.
On retrouve dans ce roman quelques ingrédients désormais incontournables comme le champagne, dont, à l'inverse d'Amélie Nothomb qui change régulièrement de marque, est toujours un Mercier (p. 216) et qui connaît Lorraine sourira à cette évocation. Elle fera de nouveau intervenir le verrier de Groix, Damien Vanoni, qui depuis quelques romans, créé un objet particulier en lien avec l'intrigue. Cette fois ce sera une plume enfermant un peu du sable de la plage et quelques mots.

La fidélité la caractérise et ce n'est pas un hasard si elle fait par deux fois référence à un certain Grégoire qui ne peut être que Delacourt. Et puis on retrouve une bibliographie, la playlist des morceaux cités, quelques recettes alors qu’elle n’est pas cuisinière mais si fine gourmet et ses meilleures adresses de l’île dont elle est devenue l’ambassadrice d’  honneur. Mon Pote (son adorable chien) passe en un éclair (p. 239). Les lecteurs familiers apprécieront.

J'ai trouvé qu'elle faisait preuve d'astuce en se mettant soi-même sur la scène en endossant le costume de l’écrivaine, sans pour autant jouer la carte de l’autobiographie, si ce n’est qu’elle s’est évidemment inspiré de son expérience récente en tant qu’animatrice d’un atelier d’écriture. Et ce livre contient, mine de rien, tous les (bons) conseils pour écrire, sans pour autant donner de leçon. Il est donc très agréable à lire.

Elle nous offre de jolies réflexions sur la maternité. Et il est vrai que les mères ne sont pas libres, elles s’enchaînèrent à vie par amour (p. 153). Elle en parle avec humilité. Et sans dévoiler l’intrigue, je dois dire qu’elle ne donne pas le beau rôle à son personnage principal. Encore bravo.

Elle y déploie une psychologie très profonde. Un livre qu’on lit est un tapis volant qui transporte, un gros pull qui réchauffe, une épopée dans laquelle sauter à pieds joints et à coeur battant, les yeux écarquillés. Mais lorsqu’on l’écrit, c’est un grand huit dont on ne revient pas indemne. (…). Ecrire ce n’est pas une thérapie, mais ça ébranle les fondements (p. 58). Le personnage d’Alix a raison de pointer la différence entre lire et écrire même si ces deux actions remuent.

Pour appuyer son argumentation sur la nécessité de tailler et élaguer son texte, elle a recours au sketch des oranges de Fernand Raynaud (dont elle a censuré la chute) et j'ai adoré le retrouver (p. 96).

On ne se doute pas combien le Brexit a modifié beaucoup de choses. Je ne suis pas étonnée qu'il ait été fatal à l’activité de brocanteuse d’un duo d’anglaises mère-fille (p. 41). Elle a l’art de distiller des éléments historiques, culturels, des allusions gourmandes. Je l’envie d’avoir pu visiter la maison-musée de Gainsbourg, rue de Verneuil (p. 152).

Le livre aurait pu s’arrêter p. 243 mais Lorraine prolonge, afin de ne pas laisser la curiosité des lecteurs en panne sur une fin ouverte. Et même, à la toute fin, elle lève tous les voiles. Plusieurs histoires d’amour et d’amitié (disons d’affection) s’entrecroisent habilement et sans aucune mièvrerie, nous faisant juste regretter de n'avoir pas fait partie des happy few de cet atelier.

A force d’entendre son refrain Et … et … et … racontez ! on a autant envie de s’y mettre que de programmer un séjour sur Groix.

L’écriture est une île de Lorraine Fouchet, éditions Héloïse d’Ormesson, en librairie depuis le 4 avril 2024

lundi 4 mai 2020

Entre Voix confiné avec Lorraine Fouchet

Vous devez connaitre Lorraine Fouchet si vous êtes de fidèles lecteurs du blog. J'ai chronique au moins 5 de ses livres. Et vous pouvez lire ici tout le plaisir que j'y ai pris. 

Faut-il rappeler qu'elle est la fille de Christian Fouchet, ancien ministre du général de Gaulle et qu'elle a été pendant quinze ans médecin d'urgence au SAMU de Paris, à Europ Assistance et à SOS Médecins Paris, avant de se consacrer à l'écriture ?

Elle publie sur Facebook un journal quotidien de confinement dont l’originalité consiste à donner la parole  à son petit westie, qui s'appelle Mon Pote.

Elle publiera le 4 juin son 21 ème roman "J'ai failli te manquer" dont la sortie se fait pour le moment en numérique, toujours chez Héloise d'Ormesson.

Elle a choisi comme musique la merveilleuse chanson de Barry White : You are the first, my last, my everything.

Le podcast de l'interview est disponible en suivant ce lien.

Ce billet est illustré d'une photo prise après avoir réalisé une des recettes fétiches qu'elle glisse dans chacun de ses ouvrages, en l'occurence un cake au romarin dont la recette figure dans "Poste restante à Locmaria ".

dimanche 1 juin 2014

J'ai rendez-vous avec toi de Lorraine Fouchet chez Héloïse d'Ormesson

La biographie, c'est tout ou rien et la personnalité du sujet n'est pas en cause. Seule la plume compte. Je connais des nègres qui trouvent les mots pour sublimer la banalité d'une existence qui resterait ordinaire si ce n'était pas celle d'une célébrité.

Inversement, il y a des collations de références passionnantes qui me sont tombées des mains parce que ... décousues.

Dans la forêt des bios, pousse de temps en temps "le" livre qui vous parle, éclairant des faits historiques que l'on a vécus (ou survolés trop vite à l'école, ou mal compris). "Le" livre qu'on ne lâche pas alors qu'on en connait l'issue parce que l'auteur est parvenu à nous captiver, à secouer nos idées reçues. "Le" livre dont on se souviendra longtemps après l'avoir refermé.

Le récit de Lorraine Fouchet est de ceux là. La biographie qu'elle a écrite a un air de roman. Son style est vivant, et on pourrait souligner le terme tant le mot est faible. C'est bien plus que la vie de son père qu'elle met entre nos mains, c'est aussi la sienne (même si elle ne raconte pas tout). C'est aussi une conversation chamboulante. Avec son père et avec le lecteur et de ce point de vue c'est très fort.

Ce nouveau livre arrive deux ans après Couleur Champagne, un récit historique racontant l'histoire de son grand-père Eugène Mercier, inventeur du "champagne pour tous". J'ai visité ces caves il y a quelques mois et je suis amusée de la coïncidence.

Le livre va surprendre ses fidèles lecteurs. Comme toujours chez EHO on remarque un sous-titre bien pensé, cette fois mon père de l'intérieur, subtil jeu de mots que l'on doit à Gonzague Saint-Bris (p. 241).

Car ce père, qu'elle est censée avoir bien connu, représentait en fait presqu'une énigme. Elle a dix-sept ans quand il meurt d’un infarctus. Comme tous les jeunes, elle ne pensait pas qu'il y aurait eu urgence à discuter avec lui. Il lui avait offert peu de temps auparavant un livre de mémoires qu'elle n'avait même pas ouvert. On n'est guère tendre avec ses parents quand on est adolescent(e).

Quarante ans plus tard, alors qu'elle a presque l'âge qu'il avait quand il disparut, elle scrute les bonnes affaires à dénicher sur les trottoirs d'une brocante du village des Yvelines où elle habite. Ce dimanche là, à 7 heures du matin, son regard est attiré par la couverture bleue du premier tome des mémoires de son père, reconnaissable entre mille à sa photo. Elle l'achète pour un euro et avec cet objet se met aussitôt en quête des souvenirs, des rêves et de toute la vie de ce père qu'elle n'a pas assez connu.

Je me demande parfois ce que seront les biographies que l'on publiera dans vingt ou trente ans. Quand les agendas papier auront définitivement disparu au profit d'éphémères mentions sur des calendriers virtuels.

Lorraine a réussi à traquer la moindre note, le plus infime coup de crayon, également les traces de gomme sur les agendas des années 1944 à 1974, soigneusement conservés aux Archives nationales. Elle a pu lire la page de sa naissance. Celle de la mort de son père. Et la suivante. Il avait prévu de lui téléphoner.

Si tu peux être fort sans cesser d'être tendre
Elle termine plusieurs chapitres en nous livrant une des citations que son père notait en fin de journée. Celle-ci, de Kipling, figure sur la page du jour de sa rencontre avec Colette Vautrin, une femme aussi épatante que l'héroïne de son roman, le Carnaval des Lépreux. En toute logique leurs destins sont liés. Il l'épouse quelques semaines plus tard.

Une vie extra-ordinaire
On découvre un de ces parcours "incroyables", celui d'un homme, ami de la première heure du général (De Gaulle) dont il fut aussi le ministre. Il avait rallié Londres en 1940 où il est même arrivé avant le Général puisqu'il a devancé de 24 heures l'appel du 18 juin. C'était une personne très connue, on dirait aujourd'hui un people et sa vie a été étonnante. Il a été l'ami de la grande voyageuse Alexandra David-Néel, de Saint-Exupéry, qu'elle désigne sous le diminutif de Tonio, d'André Malraux, de ses tics et dont elle évoque le style épistolaire si particulier, d'André Mauriac dont elle se souvient du souffle presque étouffé de sa voix.

Lorraine, à cause de la croix
Elle née en Octobre 1956 et son prénom a sans doute été déterminant. Etymologiquement, Loraine signifie "couronnée de lauriers", ce qu'elle est, et je ne donnerai que deux exemples. Son premier roman, Jeanne sans domicile fixe, est le premier inédit français à paraitre directement en édition de poche, chez J'ai lu, en 1990. André Malraux l'aurait félicitée, lui qui croyait tant en l'avenir du livre de poche comme vecteur de démocratisation culturelle. Elle reçut le Prix Anna de Noailles de l'Académie Française (pour Château en Champagne en 1998). Et plusieurs de ses livres ont été adaptés au cinéma.

Son prénom s'écrit avec deux r, comme la région. La référence historique est évidente et elle a du imprimer son enfance d'une forte détermination. Quand on connait cette partie de l'Est de la France (j'ai rédigé le portrait de nombreuses personnalités y ayant leurs racines) on connait les qualités de coeur des lorrains, et on constate une fois de plus que ce prénom lui convient parfaitement.

Ecrire, c'est te raconter ce qui s'est passé depuis toi et rendre notre dialogue réel ...
Lorraine nous parle en même temps qu'à lui. La découverte des Mémoires de son père et le travail de recherche qu'elle a entrepris dans la foulée n'est pas qu'une restitution de faits historiques. Il lui a permis de faire le point sur ses vocations.

Celle de médecin, en réaction à cette mort foudroyante et à cette petite phrase dont elle se souvient subitement. Il lui avait dit que médecin était le plus beau métier du monde (p. 18). Elle a pris cette déclaration comme un devoir de mémoire. Elle voulait alors écrire des livres mais ses parents lui avaient imposé de faire des études avant. Elle venait de s'inscrire en Droit. En apprenant sa mort par la radio elle décide de changer d'orientation.

Elle apprendra en écrivant son livre qu'il a eu des douleurs thoraciques trois mois avant de mourir. Il avait consulté son médecin qui n'avait rien recommandé alors qu'il présentait des symptômes alarmants et des facteurs de risques, sa taille, son âge, un niveau de stress élevé, et une alimentation trop riche. Nul besoin d'être urgentiste pour deviner la nécessité d'une hospitalisation !

Et celle d'écrivain, qui est d'ailleurs doublement indissociable de la première puisque c'est un dimanche de mars, en rédigeant l'acte de décès d'une immense petite grande femme, Marguerite Duras, qu'elle décide d'arrêter son travail de médecin pour se consacrer définitivement à l'écriture (p. 55). Lorraine souligne cette passion héritée de son père qu'elle qualifie de grain de folie. Comme lui elle adore écrire, et nous explique qu'on n'écrit pas impunément n'importe où (p. 129 et suivantes).

On ne sait pas vraiment où elle a rédigé ce livre là mais il est diversement coloré. Derrière la brièveté de certaines phrases qui tombent comme des larmes on devine la jeune fille serrant les dents pour faire illusion d'une force sans faille. Arrive ensuite une phrase très longue, souple et légère comme un ruban qui s'envole. Et puis, soudain, un vrai coup de gueule ponctué de mots crus : merde, putain, tarée, connasse ne sont pas prohibés s'ils sont nécessaires.

Elle fait aussi preuve de beaucoup d'humour, ce qui rend la lecture très fluide. Elle peut être désopilante quand elle démarre sur les chapeaux de roues : Il faut que je t'explique : je suis blonde maintenant papa (p. 126).

Elle raconte sa propre vie avec naturel, lui parle de ses chiens et de ses chats, explique pourquoi elle ne s'est pas mariée (p. 135), précise qu'elle n'a pas d'enfants mais 16 romans tout de même, reconnait sans honte avoir confondu le Carnaval des lépreux avec le Pavillon des cancéreux ... d'un certain Soljenitsyne, avoue la casse d'une montre (p.180) nous faisant penser à une certaine Sophie découpant des petits poissons rouges.

Elle plaide coupable de n'avoir pas eu envie d'aller voir Alexandra David-Néel le jour de son centième anniversaire et cite la pièce de théâtre retraçant sa vie au Petit Montparnasse il y a quatre ans (p. 113). Je partage son avis. Hélène Vincent y était prodigieuse ...naturellement.

Elle décrit ses gardes à SOS médecins sans prendre de gants pour ménager notre sensibilité. Elle y va cash. Elle nous jette du spectaculaire et du flippant.

Entre confidences, humour et hommage
J’ai rendez-vous avec toi s’apparente à un roman d’aventure, une sorte de traversée à longues enjambées à travers quarante années d’histoire de France, encore récentes et déjà un peu évanouies pour les jeunes générations : 18 juin 1940, 14 avril et 28 novembre 1947, la retraite du Général à Colombey en 1953, le gouvernement Mendès France de 1955, les barricades de 68 ... Toute la carrière de son père défile jusqu'en 1974.

On apprend ce que Christian Fouchet a fait en tant que ministre de l'Education nationale, véritable précurseur du concept d'égalité des chances (p. 170). J'ignorais qu'il avait fait construire la cité universitaire Jean Zay d'Antony, que je connais très bien, demandant à Jean Prouvé (un lorrain) d'en créer le mobilier. Avoir réformé l'enseignement lui a sans doute forgé un esprit d'écoute qui a permis d'éviter un bain de sang sur les barricades de 68 quand il était alors ministre de l'Intérieur.

A coté des événements historiques connus il y a aussi des moments plus intimes.  Comme l'anecdote de ce papa ministre exécutant lui-même les lignes de punition de sa fille écolière trop fiévreuse pour s'en acquitter elle-même (p. 178). Comme aussi le souvenir d'une rencontre avec un monsieur très âgé qui lui dit alors qu'elle émerge derrière une pile de livres au cours d'une séance de dédicaces  : j'étais déporté en Pologne. Votre père m'a aidé, il était grand, il était fort.

Elle ponctue nombre de chapitres par l'indication de la musique qu'elle écoute en travaillant. Et elle a la bonne idée d'en dresser la liste récapitulative page 267. Cela se voit de plus en plus. Frédérique Deghelt nous donne elle aussi de multiples indications dans les Brumes de l'apparence. Mais jusqu'à présent jamais aucun éditeur ne songe à joindre un disque à un livre. Vous me direz qu'avec Internet ...

J'ai réécouté avec plaisir des musiques de film comme Un été 42, Out of Africa, Jonathan Livingstone le goéland, la chanson de Pete Seeger, cet hymne pacifiste, Where have all the flowers gone même si je préfère l'interprétation de Joan Baez à celle de Marlène Dietrich. J'ai découvert Ta main de Grégoire, Ton héritage de Benjamin Biolay.

Une année d'écriture et de dialogue
Cela faisait 40 ans qu'elle ne disait plus papa, employant mon père pour désigner son géniteur. Durant leur douze mois de rendez-vous quotidiens elle a pris le temps de lui parler. En lui disant bonjour je lui dis au revoir. Je le réhistoricise, parce qu'il a eu une carrière intense. Je peux maintenant lui lâcher la main et être libérée.

Le livre est un vrai dialogue qui commence le jour de sa mort. La fille parle à son père comme s'il était là (il fut sans doute près d'elle pendant cette année, mais cette hypothèse est une autre affaire sur laquelle je m'expliquerai dans un autre billet). On est tenté de regretter qu'ils n'aient pas davantage communiqué quand il était vivant. Mais il faut resituer le contexte d'une époque où les pères ne parlaient pas à leurs filles. Et comme les liens entre père et fille sont intemporels ils intéressent tout le monde.

Le monde était bien différent comme en témoigne l'anecdote de la disparition de sa poupée, parce qu'elle n'avait pas rangé sa chambre. A l'inverse de Louise de Vilmorin (dont elle a probablement entendu paler puisque c'était la première fiancée de Saint Exupéry) et qui a subi la même perte, la leçon lui a profité et elle n'en fut pas traumatisée (p. 151). 

Le prochain livre
Lorraine aime toujours le champagne et le moelleux au chocolat. Mais on ne sort pas de l'écriture de celui-ci sans avoir changé. Son prochain roman sera choral et familial, prédisposant à la détente pour, dit-elle, "souffler un peu" et elle le situera dans le cadre magnifique de l'ile de Groix.

S'il y en a un qu'elle n'a pas ou plus besoin d'écrire, c'est bien ses propres mémoires (quoiqu'elle ne nous ait pas tout dit, mais elle protègera toujours ses patients célèbres -nombreux furent écrivains comme Eugène Ionesco, Graham Greene, Françoise Sagan- derrière le rideau du secret professionnel). Par contre, elle a adopté l'habitude de son père de noter dans un carnet la pensée du jour.

J'ai rendez-vous avec toi de Lorraine Fouchet chez Héloïse d'Ormesson, 20 mars 2014

jeudi 8 avril 2021

Roses de sang, Roses d'Ouessant de Janine Boissard

Janine Boissard, une des auteures françaises les plus actives, est de retour en librairie avec Roses de sang, Roses d'Ouessant dont le titre est emprunté à une chanson de marins, écrite par Louis Le Cunff, sur une musique de Lucien Merer.

A peine suis-je donc revenue de Groix où Lorraine Fouchet entraine régulièrement ses lecteurs et alors que je m'apprête à faire ma valise pour retourner sur Oléron dès que les restrictions kilométriques seront levées me voici en Bretagne, sur cette île que je ne connais pas et qui porte une multitude de surnoms : l'île du bout du monde, l'île aux phares, l'île aux dauphines, et surtout l'île aux femmes (p. 145).

Ce sont surtout des femmes qui sont les principales protagonistes de ce nouveau roman auquel on pourra trouver une filiation avec le célèbre Rebecca de Daphné du Maurier, filiation totalement revendiquée par Janine au demeurant.
Quand l'histoire commence, deux femmes ont été retrouvées mortes et une troisième a disparu. Ces affaires intriguent la jeune Astrid, 23 ans, dessinatrice de bandes dessinées qui, après avoir rompu avec le Prince Erik, vient de s'installer dans la maison que lui a léguée son grand-père.

Elle retrouve Erwan de Saint-Hilaire, son amour d’adolescence, le séduisant "seigneur" de l’île, qui vit dans un manoir non loin de sa modeste demeure et dont elle tombe brutalement amoureuseLes sentiments semblent partagés mais malheureusement des obstacles de taille s'opposent à la concrétisation de leur union puisque l'homme est toujours marié, qui plus est à la disparue. Et surtout, plane sur leur amour, l'ombre de Marthe, l’ancienne gouvernante du manoir, qui pourrait bien tout faire pour les séparer.
Cette jeune femme qui a été cruellement privée de l'amour de sa mère a un coeur de midinette et elle est prompte à l'emballement  Mais elle ne manque pas de courage et surtout d'empathie pour ceux qui valent la peine qu'on les soutienne, comme Erwan ou son beau-père.

Astrid ne ménagera pas ses efforts pour pulvériser le secret qui hante le Manoir du cygne. Elle suivra la prophétie d'un vieil homme qui lui recommandera d'être ce que l'on fait, ce que l'on ose (p. 32).

La plume de Janine Boissard est vive et féministe, comme elle nous y a habitué. Elle a, comme Lorraine Fouchet, l'amour du terroir et de ses habitants  On la sent apprécier toujours les bonnes choses. Comme on aimerait nous aussi déguster un cardinal des mers (homard) à la terrasse d'un restaurant, en bord de mer. Pour le moment ce n'est encore qu'un rêve … que le roman nous met à portée de main.

Roses de sang, Roses d'Ouessant de Janine Boissard, Fayard

mardi 10 février 2015

Les mots qu'on ne me dit pas de Véronique Poulain chez Stock

J'ai rencontré Véronique Poulain au premier Salon Lire c'est libre du 7ème arrondissement. Je connaissais beaucoup des auteurs présents. Alors le temps de bavarder avec chacun, de suivre une forte intéressante causerie (le mot n'est pas péjoratif) de David Foenkinos à propos de Charlotte, ... et je songeais à partir quand Lorraine Fouchet m'a quasiment intimé l'ordre de m'intéresser à Véronique et elle a grandement eu raison. Comme quoi on peut écrire "J'ai rendez-vous avec toi" et songer à en organiser pour les autres.

Ce qui surprend en premier c'est l'éclat du sourire qui éclaire son visage. Quant à son livre c'est une véritable tornade. Il se lit très vite, comprenez par là qu'on gambade d'un chapitre à l'autre en reconstituant ce que fut sa vie de bébé, d'enfant, d'adolescente et de femme au sein d'une famille composée majoritairement de sourds, père, mère, marraine et oncle.

Aucune langue de bois sous sa plume. On appelle un sourd un sourd. Le handicap n'est pas atténué derrière le terme de "malentendant". Elle y va crûment pour raconter des situations que l'on ne soupçonne pas. Et pourtant je croyais en connaitre un rayon depuis le film La famille Bélier qui, déjà, avait jeté un énorme plouf dans la mare lisse de la bienséance.

L'article que j'ai consacré à ce film a longtemps été en tête des plus fortes consultations sur le blog. Ce n'est que justice. Je pense que Les mots qu’on ne me dit pas méritent amplement le même sort.

Si le sujet est le même, et pour cause, puisque le scénario est tiré de sa propre histoire, ce livre ne fait aucunement double emploi. Il est mince mais dense. Et qu'est-ce que j'ai ri, me surprenant à faire autant de bruit qu'un sourd. Si on croit que les sourds vivent dans le silence qu'est-ce qu'on se goure. Libérés en quelque sorte des mots et des convenances ils se lâchent dans tous les sens du terme.

A tel point que, paradoxalement, Véronique a développé une capacité exceptionnelle à s'isoler du monde quand le raffut devient insupportable.

Tout ce qu'elle raconte suinte de vérité et d'amour, même dans les brefs sursauts de colère ou de honte face à des situations gênantes qu'elle nous livre aussi, ne censurant rien. Ce n'est pas facile de vivre dans une maison où les sonneries font clignoter les lampes, où les lapsus créent des quiproquos, où pour communiquer il ne faut jamais se perdre des yeux, ce qui est très fatiguant et empêche de faire autre chose en même temps.

Elle glisse aussi quelques faits historiques, notamment l'année décisive de 1977 avec le développement de la langue des signes (qui pourtant était née en France longtemps avant). Ses parents ont joué d'ailleurs un rôle capital dans cette affaire et elle a toutes les raisons d'en être fière.

J'ajouterai l'année 2014 qui a permis de considérer les choses autrement, grâce au film bien sûr puisqu'il a été vu par des millions de spectateurs. Grâce à elle en premier car beaucoup l'ignorent mais si elle n'avait pas fait de confidences à la fille de Guy Bedos celle-ci n'aurait jamais trouvé toute seule matière à écrire un scénario.

Miracle du web qui conserve tout, j'ai retrouvé un extrait d'une émission où le père, Guy Bedos, vante le livre de son ex-assistante (ils ont travaillé quinze ans ensemble). Je le cite : elle s'apprête à faire un tabac et j'en suis très heureux, déclarait-t-il en septembre 2014 sur le plateau de Vivement Dimanche.
Bizarrement il ne parle pas du film de sa fille qui était pourtant bouclé depuis longtemps même s'il n'était pas encore sorti sur les écrans. Celle-ci aurait écrit son scénario toute seule. Secret de polichinelle, je suis passée à coté parce que j'ai vu le film en avant-première, l'ai chroniqué et n'ai rien lu à son sujet. Sinon la coïncidence ne m'aurait pas échappé. Quand on sait que Victoria Bedos a publié un livre sur le déni (chez Plon en 2007) on pourrait attendre d'elle un vrai rapport à la vérité.

Véronique ne pourra pas se plaindre : entre Bélier et Poulain il faut reconnaitre qu'il n'y a aucune ressemblance ... et puis elle a été sollicitée pour faire de la figuration en jouant le rôle d'une cliente sur le marché. C'est ce qui s'appelle bien s'entendre.

En tout cas son livre est réjouissant. Il faut le lire sans modération.

Les mots qu'on ne me dit pas, de Véronique Poulain, Stock, décembre 2014

lundi 8 juin 2026

Nouveaux accords avec deux vins gris des Coteaux du Vendômois, 100 % Pineau d’Aunis

C'est le moment des vins Gris des Coteaux du Vendômois, produits 100 % du Pineau d’Aunis, cépage rare, particulier, unique et spécifique à sa région.

Aujourd’hui, il n’est d’ailleurs plus guère cultivé que dans cette région - mis à part quelques communes de la Vallée du Cher… car le Cabernet franc l’a supplanté en Anjou. Sa production se répartit sur 140 hectares sur l’aire géographique de l’AOP Coteaux du Vendômois et Vins de Pays (41).

J’ai eu la chance aujourd’hui de pouvoir déguster et faire des associations avec deux d’entre eux :
- Le Gris Bodin 2025 domaine Colin Coteaux du Vendômois BIO
- Le Gris 2025 de Pascal Creuzet des Caves aux Caux

Pierre-François Colin est issu d'une longue lignée de vignerons puisqu'il représente la 9ème génération. Il réussit à maintenir de bons rendements et à maîtriser le mildiou sur les 28 hectares de vigne, sauf en 2021 parce que le gel fut exceptionnel cette année là. Leur spécificité par rapport aux autres vignerons est de ne pas être polyculteurs et longtemps ils furent les seuls en bio. C'est un domaine important puisqu'il exploite un tiers du territoire de l'appellation.
La robe est plutôt foncée pour un gris, rose saumoné, brillante. Le nez est minéral et frais, avec de jolis arômes fruités de fraise, framboise et surtout groseille. La bouche est fondue, gourmande et fraîche avec une petite note mentholée. Il est charnu, avec une belle longueur, sans doute parce qu'il est issu de vieilles vignes plantées en 1920. J’ai choisi de le servir en entrée sur une assiette de fraise, melon, concombre, batavia, relevée d’une vinaigrette composée tant pour tant de jus de citron, huile d’olive et miel, avec un tour de moulin de poivre. Ceux qui aiment pourront ajouter des lamelles d’amande torréfiées.
J’avais préparé en complément des fleurs d’hémérocalles farcies d’un mélange de chèvre frais et de fromage blanc, relevé de menthe douce et de ciboulette. C’est Patricia Laigneau qui m’avait initiée à cette gourmandise dans les très beaux jardins de son château du Rivau. On trouve ces fleurs dans beaucoup de jardin et très franchement c’est un régal. Il suffit de rincer la fleur, l’égoutter, retirer le pistil, remplir avec une cuillère à soupe de farce, resserrer les pétales et fermer en nouant un bin de ciboulette. Quant à la sauce, elle est reprise d'une recette du dernier livre de Lorraine Fouchet.

La robe du second Gris est beaucoup plus claire, évoquant le jus d’une pêche blanche, et correspond davantage à la représentation mentale qu’on se fait de ce vin, ce qui n’est pas un jugement de valeur de ma part. Le nez est lui aussi frais mais le côté fruité tire plus vers la pomme et la poire, avec une note citronnée. La bouche est équilibrée entre fruit, fraîcheur et des épices comme la muscade ou la cardamome. C'est un vin souple, fort agréable.

L'étiquette, fort charmante, quasi romantique, montre la cave telle qu'elle était en 1789. Le nom du domaine fait référence aux remarquables caves percées dans la plaine à même le tuffeau, ayant servi pendant la deuxième guerre mondiale d'abris anti-aériens, et de stockage pour les vignerons.

Pascal Creuzet y pratique une viticulture raisonnée. L’ensemble de l’exploitation est labellisée HVE (Haute Valeur Environnementale), et les vins sont vinifiés avec leurs levures naturelles et le minimum d’intrants.
J’ai associé ce Gris avec un poulet fermier au curry et au lait de coco, avec du riz basmati. Le plat a séduit la tablée. Le secret de la cuisson tient au fait que j’ai utilisé la cocotte Mathon (que j’ai présentée ici), sans aucune matière grasse. La viande a mijoté sur un épais lit d’oignon, avec laurier, branche d’origan et de thym, auxquels j’ai ajouté une tomate. Le poulet était coupé en morceaux mais j’avais (c’est bien meilleur) laissé les blancs sur la carcasse). Lorsqu’il fut bien cuit je l’ai retiré de la cocotte et ai mixé le jus de cuisson avec les oignons et la tomate. J’ai ajouté diverses poudres de curry que j’apprécie particulièrement comme le curry des Philippines, du gingembre, du citrus pepper, et je recommande une pointe de cannelle si vos invités n’y sont pas rebelles. On termine avec une briquette de lait de coco.

On sert la viande arrosée de la sauce, et le riz à part. J’ai ajouté des amandes torréfiées parce que c’est comme on dit "trop bon".
Cette cuvée s’accorde aussi avec un saumon grillé sur le barbecue, et conviendra même à des fromages, faisant de ce Gris des Caves aux Caux une valeur sûre de l’été, avec un remarquable rapport qualité/prix.

lundi 13 avril 2020

Le blog a 13 ans

Il fallait bien que cela arrive ... Un jour le blog passerait le cap des 13 ans. Signe de chance si l'on en croit Claude Lelouch ....

J'aurais dû écrire ce billet il y a deux mois, comme je le fais chaque année à la mi-février, mais la situation devenait surréaliste, partagée entre les pressions et la crainte d'une contamination. Manque de chance, je suis tombée malade.

2020 sera une année blanche diront bientôt les artistes empêchés de se produire devant le public, et les écrivains suivront en souffrant d'être privés de rencontres dans les librairies et dans les salons avant de songer à employer des moyens dits virtuels, comme Zoom et Skype pour maintenir les liens.

Année noire pour les malades et leurs proches.

Année grise au final ? Qui vivra verra.

2019 aura été en tout cas une année riche d'événements dont je n'ai pas toujours rendu compte suffisamment sur le blog. Notamment le festival d'Avignon où j'ai peut-être vu "trop" de spectacles ...

J'ai adoré l'expérience du Grand bazar des Savoirs au Théâtre Firmin Gémier la Piscine. Partager cinq de mes passions (le théâtre, le Mexique, l'écriture, la cuisine, la radio) avec le public aura réactivé mon envie d'écrire au-delà de l'espace du blog et de le faire également déborder un peu de sa ligne éditoriale. Voilà pourquoi j'ai publié une série de nouvelles, presqu'une dizaine, mais il en reste à venir. Et j'ai d'autres projets d'écriture dont j'espère pouvoir parler en février 2021, ce qui prouvera que les mois prochains n'auront pas été "blancs".

J'avais exprimé il y a trois ans mon souhait de combiner l'écrit avec l'oral, en l'occurrence à la radio. En dix-huit mois j'aurais enregistré 170 chroniques et 71 émissions. C'est beaucoup et l'heure viendra de faire des choix, faute de s'épuiser, et de ne parvenir à faire la radio qu'au détriment du blog.

En ces jours si particuliers, qu'on espère ne pas devoir revivre, nous sommes nombreux à reconsidérer notre vie, et nos priorités. Je ne vais pas échapper à ce bilan.
Parallèlement, et là encore, rien d'extraordinaire à cela, nous sommes nombreux à vouloir agir, et sortir de l'enfermement, d'une manière ou d'une autre. La mienne passera par des interviews de personnalités qui se livreront en toute intimité, mais avec pudeur, à travers des "Entre Voix confinés", enregistrés par téléphone, dans un format plus court que ceux que je faisais en face à face en studio uniquement. Ce sont tous des amis, ce qui explique que, pour une fois, j'emploierai le tutoiement. 

Il y aura
Ils vont dire en quoi le confinement aura été propice pour eux à vivre différemment. On pourra les ré-entendre à partir du 15 mai en suivant ce lien. J'aurais adoré poursuivre ce type d'émission mais la direction de Needradio n'a pas voulu continuer alors que la France se déconfinait, même lentement.

Ces entretiens m'ont amenée à remettre en question ma façon d'interviewer même si je n'ai pas à rougir de ce que je faisais dans les Entre Voix classiques. Et que sans doute il y aura davantage de portraits sur le blog, en version écrite.
Et si 2020 était une année ... orange !

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