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La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes. A condition de cliquer doucement sur la première photo, vous pouvez faire défiler toutes les images en grand format et haute résolution, ce que je vous conseille de faire avant d'entreprendre la lecture des articles abondamment illustrés.
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mardi 9 juin 2026

Ce que je conseille au Festival d'Avignon 2026

Je recule depuis quelques jours le moment de donner mes suggestions pour le festival d’Avignon. Parce que la vastitude de l’offre rend l’exercice plutôt absurde.

Mais n’étant pas du genre à me dérober, je vous dirai les spectacles que j’ai aimés et qui, de mon point de vue, sont des valeurs sûres. Ensuite je listerai quelques-unes des créations que je caserais dans mon agenda si j’allais au festival.

La femme qui n’aimait pas Rabbi Jacob est un de mes favoris mais je vous préviens que toutes les séances affichent déjà complet. Si vous êtes parisiens la bonne nouvelle est sa reprise au Théâtre Montparnasse à partir du 29 août.

De toute évidence et dans des genres très différents je peux vous recommander 22 minutes, Bollywood Boulevard, Louison et Monsieur Molière, Génération Barber, Dessiner encore, L’école des femmes, Au coin de ma rue

Et puis Made in France, Etre ou ne pas être aux Corps Saints, interprété par William Mesguich qui joue aussi Des fleurs pour Algernon au Théâtre du Roi René et Gauguin-Van Gogh au Théâtre des Gémeaux où est également programmé Une femme à la mer, et où se donneront aussi Le procès d'une vie, Pourquoi les gens qui sèment et NOUBA qui est le dernier spectacle musical des Divalala.

Comment ne pas suggérer aussi Gagnant-Gagnant, Juste Irena, Catoch (qui alterne 3 spectacles d'humour) … ? Je pourrais en donner d’autres mais ils n’en sont pas à leur premier festival, loin de là et on va estimer que je radote.

Avec cette douzaine de cartes vous avez de quoi faire. J’aurais beaucoup aimé suivre toute la programmation du Théâtre des Doms, très tentante cette année, voir Jean-Paul Farré dans Mon roi Lear à l’Ancien Carmel, le Cabaret mythique des Mauvais élèves au Petit Louvre où je serais restée aussi pour Le Spoutntz (mise en scène Delphine Depardieu et Arthur Cachia), et puis Peines perdues, la comédie dramatique de Marie Nardon et Patrick Zard' au théâtre de l'Oriflamme à 19 h.

Atelier Théâtre actuel est une halte indispensable. On y jouera L’affaire Petiot, la dernière création de Charlotte Matzneff (qui est la femme qui …) et Ne t’arrête pas de courir (d’après le roman de Mathieu Palain). Tigran Mekhitarian sera dans la peau de Romain Gary pour La promesse de l’aube à La Factory-Roseau Teinturiers (et met aussi en scène l’Avare au théâtre du Chêne noir).

J’aimerais voir la création des Figurants de Delphine de Vigan, mise en scène Valérie Donzelli parce que ce sont deux femmes que j’admire profondément. C’est à La Scala Provence, comme Bigre, Circus Baobab (et encore Croire aux fauves avec Constance Dollé qui aurait pu entrer dans la première liste). Bien sûr A la folie de Catherine Loeb au Roseau-Teinturiers. Je me laisserais tenter par Polar polar au Roi René, et j'en profiterais pour voir aussi Anatomie d'une actrice, qui n'est pas une création mais c'est un des intérêts d'Avignon de pouvoir voir des grands succès qu'on a manqués.

Je ne peux pas être exhaustive et il est probable que j'ai aimé des spectacles que je n'indique pas et qui sont reprogrammés cette année. Vous pouvez faire une recherche par titre dans le rectangle blanc en haut de la colonne de droite du blog.

Dans la présente publication chaque titre de spectacle vous renvoie sur la critique que j'en ai faite. Je ne mentionne par contre pas cette année les horaires, ni tous les lieux, parce qu'il faudrait aussi indiquer les jours de relâche, les périodes d'exploitation, les roulements entre jours pairs/impairs ou première/deuxième quinzaine. Consultez le site de mieux en mieux conçu d'année en année du festival Off. Vous pourrez aussi parfois y visionner des extraits.

Je sais combien l'établissement d'un programme est complexe sachant qu'il y a 229 salles rien que pour le Off. On peut y travailler plusieurs jours surtout si on ne reste pas longtemps et qu'on veut combiner le maximum. Il faut être vigilant aux durées, au temps de marche entre deux théâtres (l'usage d'un vélo est idéal), à la nécessité éventuelle de prendre une navette, à se ménager un temps de pause pour grignoter à l'heure des repas, sans compter qu'il est préférable d'alterner les styles. Il est agréable de terminer la soirée par un spectacle musical.

Et si vous venez avec des enfants je recommande le Village TADAMM ! qui est installé dans l’ancien village du Off que certains d’entre nous ont bien connu, au 1 rue des Écoles. Il sera ouvert de 10 à 18 h du 6 au 25 juillet, sauf les jeudis..

Dans le In je suis intéressée par Bunker, la nouvelle création de Marion Siéfert (qui sera au festival d'Automne) et très tentée par le spectacle itinérant de Thibault Perrenoud bien que le thème d'Hamlet me semble un peu usé. Et si ce n'était pas le cas ? Après avoir successivement mis en scène ce drame pour quinze, neuf et cinq acteurs, le voilà qui propose maintenant une version qu'il dit être à l’os de la tragédie, mais aussi furieusement joyeuse, aussi brute que jubilatoire, où trois interprètes se partagent tous les rôles.

Je me rattraperai à l'Azimut de Châtenay-Malabry qui le programme la saison prochaine ainsi que Le pas du monde (qui est en toute fin de festival dans la Cour d'honneur) parce que j'apprécie les prouesses acrobatiques du Collectif XY.

Article illustré par une photographie prise pendant le festival en 2019.

mardi 7 octobre 2025

Intérieur Nuit de Nicolas Demorand

Chacun y va de son coming-out. J'ai quasiment vécu en direct la révélation de la bipolarité de Nicolas Demorand, journaliste de France Inter, animant depuis 2017 la matinale avec (à l'époque) Léa Salamé. C'était dans La Grande Librairie, une émission que je suis très épisodiquement et j'ai été très surprise par les paroles du journaliste à plus d'un titre.

Ce n'est pas l'annonce de sa maniaco-dépression qui m'a étonnée, encore que je n'aurais jamais imaginé qu'il en souffrait, mais une révélation de grande ampleur, succédant à un secret si bien gardé, jusqu'à l'édition du livre dont rien n'avait fuité.

Je n'ai pas envie d'employer le terme de maladie mentale à propos de cette affection que je connais depuis longtemps. Je l'ai sans doute découverte par le biais d'un autre livre, L'intranquille de Gérard Garouste, à l'époque où j'étais jury du Grand Prix des Lectrices de ELLE. Ont suivi ensuite plusieurs ouvrages sur le sujet, dont le témoignage de Delphine de Vigan à propos de sa mère dans Rien ne s'oppose à la nuit. Sans parler de Certains coeurs lâchent pour trois fois rien dans lequel Gilles Paris (qui n'est pas bipolaire) raconte ses huit dépressions et ses séjours en hôpital psychiatrique.

Autant dire que je connais le sujet depuis plus de vingt ans. Mais jamais je n'avais assisté à un tel retentissement. La cause, dit l'auteur, au fait que la maladie mentale reste un tabou. De fait, son témoignage est très intéressant à plusieurs aspects. Le diagnostic a été très tardif et il a longtemps été "soigné" pour de la dépression, ce qui alimentait les épisodes maniaques, et donc aggravait les choses. Et surtout, la gravité de son état ne l'a pas "empêché" de travailler, et qui plus est brillamment.

Il serait donc parfaitement injuste de dire que ce livre est un de plus sur le sujet, alors que certains médias dénoncent une épidémie de dépressions et de tentatives de suicide chez les jeunes, dont la santé mentale est dangereusement impactée par le smartphone et les réseaux sociaux.

Le texte de Nicolas Demorand a ceci de frappant qu'il n'aborde pas la question de la cause et qu'il est (relativement) bref pour relater autant d'années de souffrance et d'errements médicaux.
Les événements racontés dans ce livre se déroulent sur plus de vingt ans. Pendant toutes ces années, je me suis tu. Aujourd’hui, j’écris en pensant à toutes celles et ceux, des centaines de milliers, peut-être des millions, qui souffrent en silence du même mal.
Tel est le résumé que Nicolas Demorand fait figurer sur la dernière de couverture d'un livre dont le titre fait (sans doute) écho à Extérieur, nuit, le film de Jacques Bral, avec Christine Boisson (Cora) et André Dussollier (Bony), sorti le 10 septembre 1980. Léo (Gérard Lanvin) y est un musicien de jazz qui pour vivre travaille à écrire des fonds musicaux pour des agences de publicités et vit chez ses copines successives. Il décide un matin de déprime de plaquer celle du moment.

Dans le langage cinématographique l'expression s'applique à un plan ou à une séquence qui se déroule à l’extérieur durant la nuit. On comprend que, pour le journaliste, la nuit était constante, 24 heures sur 24, malgré le moment (où il lui fallait des ressources indues d'énergie pour donner le change) où il travaillait comme si de rien n'était à France Inter.

Il a compté entre les phases up et les phases down n'être "tranquille" que deux mois par an. Il relate avec des mots simples l'enfer de la souffrance psychique quand elle est massive, y compris (et surtout) quand il commence à aller mieux, invoquant la formule terrible et magnifique de Gérard Garouste : Pour un bipolaire être heureux est dangereux (p. 32). Quelle autre maladie doit-on se méfier de se sentir mieux ?

Le vrai tabou n'est pas celui de l'existence de cette maladie, malgré la honte qu'elle engendre. Il n'est pas non plus le fait de toucher tout un chacun et particulièrement une célébrité dans le plus grand secret. Il est dans le mystère des médicaments qui ne servaient à rien et sur lequel personne ne s'est interrogé (p. 50), ce que Demorand ne comprend toujours pas aujourd'hui. En ce sens son livre est une bombe car il dénonce un scandale qui ne touche pas que lui. Et on espère que les choses changeront.

Ce n'est pas du tout un livre médical. Que le lithium soit devenu la clé de voute de son traitement (p. 34) n'est pas un scoop. Mais on sait -au moins- et cela grâce à lui, que si un antidépresseur ne fonctionne pas il faut changer de molécule. On apprend aussi que ce type de médicament aggrave les périodes maniaques de la bipolarité. On comprend enfin la tentation du suicide. Je soignais l'échec thérapeutique avec l'idée du suicide (p. 64) (… ). Je n'avais aucune envie de mourir, je ne voulais simplement plus endurer le martyre de la souffrance psychique (p. 65). Quand on sait la longueur des prescriptions on devine que le patient a tout le nécessaire à portée de main pour passer à l'acte.

Comme il a eu raison d'écrire ! En se dévêtant de son uniforme de bon petit soldat, victime de l'errance médicale, et de plusieurs psychanalystes (comment n'ont-ils pas deviné alors que pour moi ses symptômes relèvent de l'évidence ?) dénonçant au final avec une rage folle à l'égard de l'incompétence des médecins la mise en danger de sa personne et tant de temps perdu pour le soin. Jusqu'à cette rencontre salvatrice à l’hôpital Saint-Anne avec le médecin qui saura poser le juste mot et agir contre.

Le nom de cet établissement effraie. On y soigna Antonin Artaud, Camille Claudel, Louis Althusser. Certains patients ont même donné leur nom à des allées qui, presque toutes (les exceptions sont très rares), portent le nom de personnalités dont la folie est de notoriété publique (Antonin Artaud, Paul Verlaine, Gérard de Nerval, Guillaume Apollinaire, Vincent Van Gogh, Henri Michaux, Maurice Ravel, Franz Kafka …).

Le journaliste rend hommage aussi aux qualités d'écoute de sa collègue de France Inter Léa Salamé. Ce serait elle qui lui aurait conseillé l'écriture. Comme elle a bien fait !

On souhaite à Nicolas Demorand de ne plus connaitre cette alternance de phases up et down. L'ultime leçon de son ouvrage est d'accepter de vivre dans un entre deux, qu'il qualifie de gris mais qui apporte une immense tranquillité, et dont nous devrions, nous aussi, avoir la sagesse de nous satisfaire.
 
Intérieur Nuit de Nicolas Demorand, Les Arènes, en librairie depuis le 27 mars 2025
Sélection du Prix des lecteurs de Vallée Sud Grand Paris 2026 - Catégorie Récit de vie

mercredi 30 novembre 2022

Avec toutes mes sympathies d’Olivia de Lamberterie

Le livre a été publié en 2018, déjà 4 ans, et la parution du premier roman d’Olivia de Lamberterie m’a donné envie de lire celui-ci, plus pour appréhender son style que animée par une curiosité, laquelle aurait été plutôt malsaine.

C’est en raison du sujet que je n’avais d’ailleurs pas lu cet ouvrage dont je savais qu’il avait été écrit pour exorciser la mort de son frère, décédé par suicide, le mot est posé p. 21, et répondre en quelque sorte à l’injonction qu’il lui faisait régulièrement d’écrire.

Le pas était difficile à franchir. On la comprend. Il n’est jamais simple d’être, comme on dit, juge et partie, et sa position de critique littéraire ne lui simplifie pas les choses. Elle est en effet responsable des pages livres du magazine ELLE, et elle intervient régulièrement à TéléMatin.

C'est la dernière photo qu'elle reçut de son frère qui figure sur la couverture. Quant au titre, Avec toutes mes sympathies, il semble décalé. Jusqu’à ce qu’on apprenne que le mot sympathie est, au Québec où vivait son frère, l’équivalent du terme de condoléances (étymologiquement "avec vous dans la douleur") qu’on emploie en France.

Le récit n’est pas rigoureusement chronologique. Il fait des va-et-vient entre le passé et la période des funérailles, octobre 2015, juste avant les attentats qui ont alors marqué l'actualité. L’auteure exprime toute la palette de sentiments que l’acte de son frère a provoqué, tout en rétablissant le parcours chaotique de sa maladie psychique, laquelle a été sans doute mal diagnostiquée, mais pouvait-il en être autrement ?

Ce livre aura sans doute participé, à sa façon, à la difficile épreuve du deuil et lui aura permis d’éclairer la personnalité attachante de son frère. A cet égard il pourra aider d’autres personnes.

Il est aussi une fenêtre ouverte sur tout ce qui anime l’auteure, et préfigure sans doute son "vrai" premier roman, que je lirai bientôt. Elle nous parle de son métier, et on sent combien elle l'aime puisqu'elle confie que Lire répare les vivants et réveille les morts (p. 17).
Les mots des autres m’ont nourrie, portée, infusé leur énergie et leurs émotions. Jusqu’à la mort de mon frère, le 14 octobre 2015 à Montréal, je ne voyais pas la nécessité d’écrire. Le suicide d’Alex m’a transpercée de chagrin, m’a mise aussi dans une colère folle. Parce qu’un suicide, c’est la double peine, la violence de la disparition génère un silence gêné qui prend toute la place, empêchant même de se souvenir des jours heureux.
Elle interroge bien entendu sur les motivations à écrire pour finalement revenir aux propos de Françoise Sagan qui disait : On n’a pas envie d’écrire. On écrit.

Elle ne fait pas mystère de ses amitiés avec des écrivains, citant parfois un auteur, dont elle est ou non amie d’ailleurs, et bien sûr de sa famille car Olivia ne se limite pas à son frère, c’est toute la (les) cellules familiales qui sont autopsiées. Ainsi elle dit de sa mère qu’elle parle souvent en italiques (p. 49).

De multiples passages sont savoureux. Son style conjugue sensibilité, force et humour. A propos de l'emploi erroné du mot "sympathie" par les français elle rapporte le malaise provoqué par Françoise Sagan -encore elle- dédicaçant Bonjour Tristesse aux américains "With all my sympathie". Elle évoque avec à propos des livres, des anecdotes, des citations et des faits qui sont plus ou moins notoires.

Comme la propension à se suicider était plus forte chez les écrivains en citant Hemingway (p. 59). Et plus loin Sylvia Plath, Romain Gary. On pourrait dresser une liste très longue, avec Jean-Louis Bory, Gilles Deleuze, Henry de Montherlant, Primo Levi, Henrich Von Kleist, Stefan Zweig et bien sûr Virginia Woolf. Elle s'interroge sur cette "fatalité" qui n'est peut-être que la conséquence d'un excès de lucidité.

Et lorsqu'elle écrit (p. 69) Rien ne s’oppose plus à cette nuit, j'y vois une allusion directe au titre du roman de Delphine de Vigan.

Ce qui m'a le plus touché ce sont probablement les superbes mots d'Alex dans sa lettre d'adieu : Ce n’est pas de votre faute et vous ne pouvez pas deviner (…). Je suis désolé mais pour moi c’est mieux. (…) Merci de m’avoir aimé. Ça m’a fait vivre (p. 204).

Avec toutes mes sympathies d’Olivia de Lamberterie, Stock, en librairie depuis le 22 août 2018
Prix Renaudot Essai 2018

vendredi 20 mai 2022

Évidemment Martha par Meg Mason

Evidemment Martha est estampillé sur la couverture de l’appréciation « absolument génial ». Cela suffisait pour me décider à découvrir ce premier roman écrit en Australie, mais racontant une tranche de vie qui se déroule dans une famille anglaise qu’on espère atypique tant elle est de guingois sous la plume divinement trempée dans l’humour anglais de Meg Mason.

Je ne l’aurais probablement pas lu s’il ne s’était pas glissé dans le Challenge Netgalley (dont je vais tenter au moins d’ouvrir chacun des 15 ouvrages le composant). Le souci est cependant que sa lecture fut un exercice difficile. Il est composé de 41 chapitres, non numérotés, si bien qu’on ne se repère pas parmi les 740 pages du format numérique, sachant qu’un chapitre peut correspondre à l’équivalent de 5 pages, en tenant la tablette à la verticale, mais qui sont à lire en scrollant. Si le doigt s’égare trop dans la marge au lieu de glisser vers le bas on passe automatiquement au début du chapitre suivant et il est complexe de revenir précisément là où on en était.

Et comme le sujet est assez décousu, tournant et retournant comme un ours en cage dans la prison mentale de la dépression, j’ai eu grande peine à le suivre, malgré tout l’intérêt qu’il représente et l’immense empathie que suscite le personnage principal de Martha. Rarement je n’ai autant eu envie d’avoir entre les mains un exemplaire papier comme on dit à propos d’un livre, lequel comporte (j’ai vérifié) plus de 400 pages dans cette version imprimée. Et qui plus est, je l’ai téléchargé en épreuves non corrigées, ce qui a laissé parfois planer le doute sur la version que j’avais sous les yeux.

Meg Mason n’est pas la première à écrire sur la dépression. Philippe Labro nous avait offert une confession très touchante avec Tomber sept fois, se relever huit. Et plus récemment Gilles Paris avec Certains cœurs lâchent pour trois fois rien. Celle-ci n’est pas l’apanage des hommes et Pierre Linhart l’avait démontré magistralement avec Une mère modèle. Delphine de Vigan a raconté dans un roman plus ou moins autobiographique l’enfer de la bipolarité de sa mère. Je pourrais en citer plusieurs autres.

Mais il me semble que c’est la première fois que je lis un récit aussi touchant, drôle et personnel (alors que je parie que c’est une fiction). Martha est un personnage hors normes, un peu comme Bridget Jones -mais en plus sympathique- à qui tout est aventure, péripétie, gaffe et cascade de problèmes. On imagine d’emblée ce que cela pourrait donner au cinéma et on attend avec impatience la version que les scénaristes vont composer (le projet est en cours).

Ce qui me manque pour affiner mon opinion c’est de connaître les intentions de l’auteure. A-t-elle voulu attirer l’attention du grand public sur les particularités de la souffrance engendrée par la maladie mentale, qu’il s’agisse d’une dépression endogène, ou momentanée comme pourrait l’être un baby-blues ou un burn-out ? A-t-elle surtout cherché à privilégier l’humour pour nous offrir une lecture de distraction, frôlant parfois le burlesque ?

Quelque chose ne tourne pas rond chez Martha, depuis longtemps, et le doute n’est pas permis sur ce point. Mais elle est si gentiment foldingue qu’on aimerait que sa vie prenne un cours plus tranquille, même si on apprécie que les dernières pages du roman ne soient pas si « heureuses » que ce à quoi nous avons été habitués avec les romans feel-good.

Evidemment Martha est un feel-bad aucunement désespérant, souvent fort drôle et en fin de compte réconfortant.

Évidement Martha par Meg Mason, Cherche midi éditeur, en librairie depuis le 12 mai 2022
Chroniqué dans le cadre du #ChallengeNetGalleyFR

samedi 9 octobre 2021

Les enfants sont rois de Delphine de Vigan

C’est un truc de fou! J’arrive pas à y croire! (p. 103) Delphine de Vigan auteure de polar, c’est une surprise.

Pourtant il y avait déjà quelque chose de cet ordre dans D’après une histoire vraie. D’ailleurs Delphine adore jongler avec des moments de vérité pour nourrir des intrigues. Dans un autre de ses livres je m’étais étonnée de lire mon nom. Un hasard, m’avait-elle assuré lorsque nous en avions parlé. Cette fois, c’est mon cadre de vie qui est exposé. Le domaine du Poisson bleu (p. 52) est la résidence voisine de la mienne à Châtenay-Malabry.

Elle n’est pas la première à s’intéresser à la question de l’exploitation des enfants par des parents qui les surexposent à un âge où ils devraient plutôt jouer à la poupée qu’en être une. Florida explorait ce sujet en montrant sans complaisance les ravages sur une jeune femme qui avait été top-model dès l’enfance. Mais en situant l’action aux Etats-Unis, Olivier Bourdeaut nous permettait de mettre le phénomène à distance. Ceci, malgré des prénoms américains, on est « chez nous » et même chez moi.

Alors qu’on alerte quotidiennement les éducateurs sur la nécessaire maitrise des écrans, Mélanie est elle-même à l’origine du processus. Depuis des années, elle poste quotidiennement des vidéos mettant en scène ses deux enfants Sam 8 ans et Kim 6 ans qui sont devenus des acteurs publicitaires lui faisant gagner des millions d’euros  Est-ce alors un hasard si Kimmy, surexposée, disparaît le 10 novembre 2019 dans une partie de cache-cache qui la soustrait à la domination parentale ?

Le lecteur est perturbé, ne parvenant pas à mesurer l’ampleur du drame (n’ayant pas un polar annoncé comme tel entre les mains je n’ai pas pu croire à une issue fatale), cherchant des circonstances atténuantes à la mère (dépressive, suite à son premier accouchement et qui aurait bien eu besoin d’un soutien psychologique) et se demandant comment va évoluer la confrontation entre elle (archétype de la famille heureuse) et Clara, la policière chargée de l’enquête, précisément procédurière (ses missions sont décrites p. 53), orpheline, ayant renoncé « par sécurité » à avoir un enfant pour éviter le risque d’une perte prématurée.

L’auteure multiplie les points de vue, opposant sans cesse les choix de vie des deux femmes. « La première fois que Mélanie Claux et Clara Roussel se rencontrèrent, Mélanie s’étonna de l’autorité qui émanait d’une femme aussi petite et Clara remarqua les ongles de Mélanie, leur vernis rose à paillettes qui luisait dans l’obscurité. “ On dirait une enfant ”, pensa la première, “elle ressemble à une poupée”, songea la seconde.
Même dans les drames les plus terribles, les apparences ont leur mot à dire (p. 63). »

Ce qui fait l’intérêt de ce roman c’est de démonter l’affirmation candide de la mère certifiant que chez elle les enfants sont rois (p. 249), pour prétendre leur bonheur à faire ce qu’on leur demande alors qu’en réalité ils sont des esclaves. D’habitude cette phrase dénonce au contraire la soumission des parents aux exigences de leur progéniture. En ce sens le lecteur non averti sera surpris par la démonstration.

Delphine de Vigan s’est manifestement documentée précisément sur l’univers de l’influence, le fonctionnement et la logique économique du placement de produits, autant que sur l’addiction aux réseaux. Elle souligne aussi combien Facebook ou Instagram peuvent tout autant sauver de la dépression du fait de la restauration narcissique du média qu’entretenir la jalousie de la part de l’entourage.

On referme le livre avec angoisse. La télé-réalité filmée dans le Loft il y a vingt ans, l’affaire Grégory, le meurtre sauvage d’Alexia Daval (cité p. 135 sans la moindre note de bas de page) semblent croiser la disparition de la petite fille en la banalisant. On préférerait que ce soit de la science-fiction. Pourtant même si l’histoire se poursuit en 2031, elle n’en est pas moins effrayante car la progression des addictions numériques et la souffrance des enfants sont totalement plausibles. N’en déplaise au législateur qui pense avoir réglé le problème en encadrant le travail de ces influenceurs d’un nouveau genre.

Il suffit, pour en être convaincu, d’écouter la plainte d’un bambin de quatre ans supplier sa mère dans le métro alors qu’elle a les yeux rivés sur l’écran de son téléphone : Maman, s’il-te-plaît, parle-moi.

Les enfants sont rois de Delphine de Vigan, collection Blanche, Gallimard, en librairie depuis mars 2021

lundi 29 mars 2021

Florida d'Olivier Bourdeaut

Le titre du nouveau roman d'Olivier Bourdeaut ne prête pas au moindre doute. L'action se déroule aux Etats-Unis, en Floride. Le sujet est grave. Certains chapitres sont poignants malgré une écriture toujours teintée de dérision.

On peut estimer que ce n'est pas si grave, que ça se passe loin de chez nous. Mais il suffit de suivre un peu les excès qui se propagent sur les réseaux sociaux pour craindre que le phénomène puisse gagner la France. Ce n'est pas Delphine de Vigan qui me contredira. Les enfants sont rois en est la preuve.

J'ai retrouvé intacte la vivacité de l'écriture de En attendant Bojangles, ce premier roman qui m'avait tant enthousiasmée et à qui on pardonnait quelques maladresses. Florida en a toutes les qualités, la maitrise en plus.

Tout en étant excessif (on le souhaite pour l'héroïne) le récit est parfaitement crédible, même si l'auteur nous met d'emblée en garde par une citation d'Oscar Wilde : Les seules personnes réelles sont celles qui n’ont jamais existé, et si un romancier est assez vil pour aller chercher ses personnages dans la vie de tous les jours, il devrait au moins feindre de les avoir créés lui-même au lieu de se vanter de les avoir copiés.

Florida se présente presque comme un journal dans lequel s'épancherait Elisabeth depuis son enfance. La gamine ne se prive pas de critiquer ses parents qu'elle désigne souvent comme étant la Reine et son Valet. Elle remporte, à 7 ans, sur une idée de sa mère, un trophée de reine de beauté qui marquera le début d'un enfer dans lequel la jeune femme se consumera.

Comme elle est touchante quand elle se critique : je me détestais, mais je voulais qu'on m'aime (p. 21). Du coup elle va se plier aux exigences de sa mère dont elle nous dit qu'elle s’emmerdait, elle m’a transformée en poupée. Elle a joué avec sa poupée pendant quelques années et la poupée en a eu assez. Elle s’est vengée.

Je pourrais m'appuyer sur une autre citation d'Oscar Wilde (qui ne figure pas dans le livre) : Les enfants commencent par aimer leurs parents ; devenus grands, ils les jugent ; quelquefois, ils leur pardonnent.

Mais ne comptez pas sur moi pour vous raconter si l'enfant pardonnera. Je ne vous dirai même pas si au moins elle les aura compris. Ses confidences semblent honnêtes. Ma mère me disait que j'étais très belle et que je n'étais pas trop bête. L'ordre des compliments est important, la forme aussi. Disant cela, elle parait lucide à propos de ses dysfonctionnements mais elle est d'une incroyable perfidie (perversité aussi peut-être). Elle ne fait pas envie, certes, mais elle fait pitié et nous, en tout cas, on est de son côté. On la plaint d'avoir une mère si égoïste, qui n'agit que pour lui faire gagner des trophées, et un père voleur, qui réquisitionne ses revenus.

Comme on la comprend quand elle avoue qu'elle aurait préféré être moche !

Olivier Bourdeaut ne fait aucune concession à ces parents maltraitants prêts à tout pour que leur progéniture monte sur le podium. Elisabeth passe en revue les tricheries odieuses comme l'introduction d'un tenia qui rendra la mini-miss ultra mince. Les artifices sont multiples ; c'est parfois à vomir.

Après les concours de beauté, la gamine se prendra "au jeu de la réussite scolaire" (p. 60) qui  provoquera de la jalousie : avant j'étais populaire pour de mauvaises raisons, désormais j'étais impopulaire pour d'autres mauvaises raisons. D'autres addictions suivront.

Olivier Bourdeaut a encore choisi une famille atypique. Cet ouvrage est un livre de la démesure, écrit au vitriol, avec un sens de la dérision XXL. On retrouve le coté déjanté de Bojangles, l'amour en moins. Il prend à parti le lecteur et c'est très agréable, en laissant son héroïne nous appâter d'injonctions, du type : soyez patients, … sous-entendu je vous dirai tout mais pas tout de suite. Sachez quand même que les surprises seront au rendez-vous.

La vie est une farce, dit-elle, il faut croire que j'aime en être le sujet (p. 135).

Les analyses psychologiques et sociologies sont fines. Il est juste de penser que le malheur des uns ne doit pas compenser les soucis des autres. Comme on aurait eu envie, quand nous étions enfants, de répondre à nos parents que s'il y a bien une théorie qui me gonfle, c'est celle du pire ailleurs. Tu es malheureuse? Pense aux enfants du Nigeria, petite privilégiée. Oui oui, c'est vrai ça, mais ça ne tient pas. Personne ne console un type qui a la grippe en lui parlant des cancéreux, au pire ça mérite un éclat de rire, au mieux un pain dans la gueule. C'est inaudible comme discours. La théorie du pire ailleurs est la négation du bon sens et de l'ambition. Si je me compare tout le temps aux petits Nigérians, j'accepte ma condition toute ma vie et je ferme ma gueule toute la journée. Je regarde mes pieds et j'attends que la vie passe, qu'elle m'écrase (p. 139).

L'auteur avait un peu plus tôt avancé le même propos, auquel il avait donné un autre nom : C'est moche mais c'est comme ça. Vous connaissez la théorie du mort-kilomètre ? Un mort à un kilomètre vous touche plus que mille morts à mille kilomètres. Eh bien à douze ans et demi, trois mille morts à mille kilomètres vous touchent moins qu'un déjeuner avec vos parents qui s'engueulent tout le temps. L'impact de deux avions sur une tour fait moins mal qu'une grosse gifle. (p. 55)

Et pourtant il ose dire le contraire (p. 221) quand César lance à Elisabeth : tu sais quoi, t'as qu'à l'écrire, ta vie, les gens adorent çà, lire les malheurs des autres, ça les fait bander de voir combien les autres ont dégusté.

Le roman est truffé de références à des oeuvres littéraires ou cinématographiques qui surgissent toujours fort à propos. Elisabeth nous confie ses péripéties avec un humour fou. 

Faire rêver puis dégouter. Plaire puis ne plus plaire. Déplaire. Etre belle et rebelle. Gâtée, pourrie jusqu'à l'os, au sens propre. Attention il n'y aura pas de happy end. Malgré cela Florida est un vrai page-turner dont je me suis régalée.

Florida d'Olivier Bourdeaut, Éditions Finitude, en librairie depuis le 4 mars 2021

mardi 1 septembre 2020

Le jour où la nuit s'est levée, de BeKa, Marko et Maëla, chez Bamboo édition

Il ne fallait arriver ni avant ni après leur (pardon de vous casser les pieds avec ces préliminaires qui surprendront les lecteurs du blog qui découvriront l’article dans trois ou quatre ans…).

Masque, gel hydroalcoolique, distanciation, chaises espacées les unes des autres, pas de passage de micro pour poser des questions. Il fallait lever la main et un peu hausser la voix mais voilà nous y étions et il est toujours sympathique d'entendre les auteurs parler de leurs intentions d'écriture. Plus tard ils ont dédicacé à des personnes qu’ils ne reconnaîtront jamais. Il n'y eut pas de selfies, cette manie (que je n'ai jamais approuvée) est devenue obsolète.

Mais le sourire toujours illumina les visages des Beka, puisque c'est ainsi qu'on désigne le duo constitué par Bertrand Escaich et Caroline Roque. Ils étaient accompagné du dessinateur Marko qui est surtout connu pour une série historique sur Verdun et pour animer depuis 2014 une page Facebook intitulé Vivre avec un dessinateur.

Nous étions une poignée (forcément le nombre de participants aux rencontres est en chute libre) aujourd'hui à l'invitation de Babelio à l'occasion de la sortie du dernier livre de la série Le jour où ...
Le titre complet du tome 5 est Le jour où la nuit s'est levée, et il est comme les autres né de la collaboration entre BeKa, à l'écriture, Marko à l'illustration et Maëla (pour la couleur), lui aussi publié chez Bamboo édition.
Bertrand et Caroline s’expriment avec leur joli accent chantant. Ils s'intéressent depuis longtemps à des questions que l'on peut considérer comme appartenant au développement personnel, un domaine qu'il n'a pas été simple de traiter en bande dessinée, même si notre époque est sans doute plus favorable aujourd'hui à ces thématiques qu'il y a quelques années. La série est née de cette envie.

C'est au fil du temps que le terme de "développement personnel" s'est imposé mais ils n'avaient pas réfléchi en ces termes. Le nom de code du fichier était Bonheur, et il l'est resté.

jeudi 3 octobre 2019

Les autres fleurs font ce qu’elles peuvent de Alexandra Alévêque

Alexandra Alévêque n'en est pas à son premier livre puisqu'elle dit elle-même en interview que Emmanuel Carrère en a écrit la préface, en février 2017, chez Robert Laffont Les gens normaux n’existent pas.

Je ne l'ai pas lu mais le titre me laisse supposer qu'il est aussi personnel que le second.

L'auteure a grandement l'expérience de la communication. Elle a débuté dans le journalisme en 1996 auprès d'Emmanuel Chain, pour l'émission Capital, sur M6, tout en suivant un cursus de formation de deux ans au CFPJ (Centre de formation et de perfectionnement des journalistes). Elle a ensuite collaboré à différents magazines de M6 où elle a, entre autres, participé à la création de 66 Minutes, signant des sujets culturels et sociétaux.

Elle a assuré des postes de rédactrice en chef pour Arte (Global Mag), Paris Première (Petites confidences entre amis), France 3 ou France 4, pour le magazine de reportages Off, dont elle a également assuré la présentation.

De 2012 à 2015, elle a été l’auteure et l’incarnation de la collection de documentaires 21 Jours, pour France 2 (Infrarouge). De 2013 à 2018, elle a été chroniqueuse dans l'émission culturelle Ça balance à Paris, sur Paris Première.

Elle a également suivi une formation de trois mois au Conservatoire européen d’écriture audiovisuelle (Écrire une comédie, sous la direction de Marc Fitoussi). Durant ce cursus, elle a débuté l’écriture du scénario Du vent dans les voilesDepuis l’été 2018, elle incarne la collection documentaire Drôles de villes pour une rencontre, diffusée sur France 5.

Avec toute cette expérience je m'attendais à ce que son roman soit une oeuvre de fiction, quand bien même elle aurait puisé dans un matériau autobiographique. Il semble que ce ne soit pas le cas. Sa maman avait effectivement une parfumerie et la famille vivait au-dessus de la boutique. Il est fort probable que rien n'ait été inventé dans ce "roman", rendant impossible toute critique sur sa construction. D'autant que le sujet (la mort du père en octobre 1982) a de toute évidence été vécue dans la douleur, ce qui force le respect.

Je regrette aussi qu'elle n'ait pas creusé le sillon de la culpabilité, celle que chaque membre d'une famille développe quand l'un des membres s'en va prématurément, et qui provoque des réactions en chaine. C'aurait été une piste explicative du fait qu'on lui ait caché la gravité de la santé de son père et qu'on l'ait écartée ensuite des obsèques. De là à se sentir elle-même coupable en retour semble une évidence, même si bien entendu elle n'a aucune responsabilité dans l'histoire : c'est la mort d’un homme éternellement jeune qui occupe mon esprit (p. 86).

Cette culpabilité apparait en filigrane et de manière fugitive (p. 98) : Violette n’avait rien vu, rien su (elle parle d’elle à la troisième personne) des événements des jours précédents. Paul était mort loin d’elle, sans la prévenir, sans la moindre attention à son égard.

J'ai eu le sentiment (mais c'est peut-être une erreur d'interprétation) qu'elle mettait en cause le monde médical et qu'elle était ironique en écrivant qu'on l'a soigné "avec de l'aspirine comme si c'était un bonbon" alors qu'en cas d'AVC ce traitement, qui peut sembler sommaire, demeure le meilleur.

On devine à la fin que l'auteure a suivi une psychothérapie ... le point de vue de l'analyste par contre est occulté alors que là encore il aurait pu apporter un autre éclairage.

Le texte tient du récit et pourtant la jeune héroïne ne porte pas le prénom d'Alexandra mais celui de Violette, bien commode pour justifier le titre emprunté (p. 99) à la chanson J'arrive de Jacques Brel (cela semble décidément une vraie tendance littéraire que d'user de ce procédé comme le firent notamment Murielle Magellan ou Delphine de Vigan) :
De chrysanthèmes en chrysanthèmes 
Les autres fleurs font ce qu’elles peuvent.

J'ai également été dérangée par le passage brutal du "tu" au "vous", et qu’elle parle de sa mère et de son père à la troisième personne.

Et pourtant il y a dans ce petit ouvrage des moments d'une parfaite justesse. Par exemple (p. 50) lorsqu'Alexandra Alévêque évoque ces moments où l'on a des pensées "incorrectes" à propos d'un proche : Je m’emmerde à 100 sous de l’heure à tes côtés, le timbre de ta voix m’irrite chaque jour davantage, ta mère est une engeance, tes amis sont de sombres crétins, je vais donc te quitter car la vie auprès de toi est un supplice. On n’a pas le droit de dire de telles horreurs, ce serait pourtant tellement pratique.

Il est amusant qu'elle justifie de cette manière de rompre par SMS, comme si c'était en fin de compte plus convenable que de dire les choses en face. Elle rend compte de moments où l'on divague avec beaucoup de sincérité et on se surprend à convenir qu'on a tous vécu des moments pareils.

Au final comment lui reprocher la dispersion des idées ... puisqu'elle nous a prévenus en plaçant en exergue cette réplique d'Étienne (Jean Rochefort) dans le film Nous irons tous au paradis (faut-il y voir un trait d'humour ?) écrite par Jean Loup Dabadie Vous qui pénétrez dans mon cœur, ne faites pas attention au désordre ....

Les autres fleurs font ce qu’elles peuvent de Alexandra Alévêque, aux Editions Sable Polaire, en librairie depuis août 2019

dimanche 5 mai 2019

Suiza de Bénédicte Belpois

La tranquillité d’un village de Galice est perturbée par l’arrivée d’une jeune femme à la sensualité renversante, d’autant plus attirante qu’elle est l’innocence même. Comme tous les hommes qui la croisent, Tomás est immédiatement fou d’elle. Ce qui n’est au départ qu’un simple désir charnel va se transformer peu à peu en véritable amour.

Les habitants pensent que la jeune femme vient de Suisse alors ils l'ont surnommée Suiza. J'ai peu envie de raconter, d'analyser longuement ce livre, qui est un premier roman, de traquer les quelques incohérences (d'accord il y en a).

Il est selon moi parfait en ce sens que Bénédicte Belpois m'a fait voyager dans une région que je ne connaissais pas et surtout qu'elle m'a fait partager la rencontre de deux êtres qui vont connaitre un amour fou qui m'impose le respect.

On ne va pas disséquer la recette d'un chef 4 ****. On sait qu'on ne dégustera jamais pareil ailleurs ; on savoure et on se tait.

J'ai aimé cette histoire du début à la fin, oui, même la fin, dont par chance je ne savais rien avant de commencer la lecture, mais que j'avais devinée dans les dernières pages et qui ne m'a pas mise en colère. Parce que je suis bien d'accord avec elle : Si Dieu existait vraiment, les hommes seraient peut-être moins mauvais, le monde plus serein (195).

dimanche 17 mars 2019

Des coeurs ordinaires de Catherine Locandro

Gabrielle est une vieille dame pleine de bonnes intentions qui n'a pas eu l'occasion de se lier avec grand monde tant qu'un mari tyrannique la contraignait à ne s'occuper que de lui. Son inclinaison pour les autres serait une qualité si elle parvenait à museler sa curiosité. Gabrielle vit maintenant seule et s'ennuie. Elle voit comme une aubaine l'emménagement d'Anna dans l'appartement de Sacha, son voisin du dessus, jusque là célibataire. 

La vieille dame se réjouit d'inviter sa nouvelle voisine à prendre le thé. Celle-ci est craintive mais Gabrielle n'est pas longue à échafauder des stratagèmes pour gagner sa confiance.

En pure perte car Anna ne se livre pas beaucoup et le jeune homme est la discrétion même.

Gabrielle interprète la constante défensive de sa voisine comme celle d'une bête traquée et pense qu'il est de son devoir de la protéger de son mari. 

Tout ce qui n'est pas dit ouvre la porte à des suppositions, parfois exactes, parfois fantaisistes. Il y a un coté "fenêtre sur cour" dans ce roman qui revisite le syndrome de Munchhausen car Gabrielle fera tout pour gagner (rapter ...) la confiance d'Anna depuis que plusieurs détails ont troublé l'esprit de la vieille dame pour qui le silence est un mensonge et qui, flairant un secret, s'est mise en quête d'une vérité qui pourrait bien devenir tragique. Et pourtant Gabrielle sait que la vérité est un gouffre qui vous aspire dès que vous avez le malheur de vous pencher au-dessus des ténèbres (p.217).

En alternant les points de vue, les retours en arrière, des séquences dialogues et des extraits du journal d'Anna, le lecteur est placé en position de voyeur sachant (presque) tout des pensées des deux femmes. S'il est attentif il pourra deviner le poids du secret (car il en existe bel et bien un) mais la force du récit, scénarisé comme un policier, maintient le suspens jusqu'au dénouement.

Prédestine-t-on l'avenir de nos enfants en leur donnant (infligeant) un prénom ? Anna et Sacha ne sont pas des coeurs ordinaires. Ils souffrent chacun à leur manière de l'intrusion de celle qui se prétend leur amie. L'écriture est délicate et envoute le lecteur comme Catherine Locandro le fait dans chacun de ses livres.

Elle démontre avec brio que la bienveillance peut être dramatique alors que dans le même temps et avec des personnages du même âge, Delphine de Vigan témoigne que des liens de gratitude peuvent se nouer. Tout est dans l'intention ...

Ces deux romans sont aussi forts, quoique très différents. Je ne peux cependant pas les dissocier complètement, sans doute parce que je les ai lus au même moment. Et d'avoir aussi envie de lire Alison Lurie, une romancière et une universitaire américaine, prix Pulitzer pour son roman Liaisons étrangères et prix Femina étranger pour La Vérité sur Lorin Jones (citée p.143).

J'ajoute, même si c'est très personnel, que j'ai éprouvé un plaisir supplémentaire à lire ce roman qui m'a fait revivre mes propres souvenirs de voisinage. L'immeuble se situe dans le XIV° arrondissement où j'ai habité une dizaine d'années et dont j'ai tant apprécié l'allure de village. J'ai emprunté quotidiennement le passage des Thermopyles. Pernety fut longtemps "ma" station de métro et je connais très bien ce restaurant construit autour d'un arbre dont il est question dans le livre.

Des coeurs ordinaires de Catherine Locandro, Collection Blanche, Gallimard, en librairie depuis le 14 février 2019

vendredi 22 février 2019

Les gratitudes de Delphine de Vigan, chez JC Lattès

J'avais beaucoup apprécié Les loyautés l'année dernière, estimant que Delphine de Vigan nous offrait là un livre puissant, très contemporain, qui posait un regard bienveillant sur les adolescents qui sont maltraités et qui s'enferment dans le silence.

Elle poursuit dans cette veine avec le même talent, en s'intéressant cette fois à la détresse des personnes âgées privées progressivement d'élocution. A la différence du précédent, il n'y a pas de débat : les protagonistes mettent tout en oeuvre pour que les choses se passent au mieux, même si le processus, une fois enclenché, ne peut qu'être ralenti, sans être stoppé.

Mais à l'image du précédent, le lecteur suit les étapes d'une enquête dont la résolution apporte la clé pour comprendre le message du roman ... lequel n'est pas, en fin de compte, très éloigné de celui des Loyautés.

C'est l'histoire de Michka que nous racontent Marie et Jérôme, à partir de l'instant où la vie de la vieille dame prend un virage qui n'a rien de follichant. Je mets le mot en italiques parce que vous allez croire que je me suis mal relue mais c'est bien de cela qu'il s'agit, et l'auteure n'use ni de gants, ni de guillemets pour nous faire vivre les dernières semaines de Michka. C’est triste, mais pas désespérant.

C'est une histoire d'amours, écrite au pluriel.  Marie a été secourue par Michka quand elle était enfant. Jérôme est l'orthophoniste de l'EHPAD où l'octogénaire vient d'entrer parce qu'elle s’inquiète de ne plus parvenir à dire le mot juste. Ça peut être tellement dangereux un mot si on se trompe d'usage. Elle enchaine les lapsus à l’instar de Fabrice Luccini dans le film Un homme pressé. Mais ce qui était amusant au cinéma devient bouleversant dans le roman de Delphine de Vigan en raison de la justesse des émotions. Et de l'irréversibilité de la situation.

Jérôme et Michka en ont parfaitement conscience même s'ils ne le disent pas de la même manière : On peut juste ralentir les choses, mais on ne peut pas les arrêter (p.47). On est des vieilles. Il faut être réalistique, au bout d'un moment, ça peut plus durer.

On m'avait prévenue : le livre peut faire pleurer de la première à la dernière page. J'ai longtemps résisté, refusant de me projeter dans un des personnages (chacun est touchant).  Je n'ai pas senti venir les larmes avant la page 130. Et les contenir fut difficile mais je n'ai aucun regret et je recommande cette lecture parce que le texte a une intense dimension poétique, et une force de vie surprenante qui fait qu'en fin de compte il devient vivifiant.

mardi 1 mai 2018

Les blessures du silence de Natacha Calestremé

Il y a des romans qui changent une vie. Les blessures du silence ont ce potentiel.

Natacha Calestremé est une femme qui ne traite que des sujets qui lui tiennent à coeur, quel qu'en soit le mode (cinématographique ou littéraire). Elle aurait pu faire un documentaire sur la perversion narcissique. Elle a choisi de construire une intrigue qui ait autant la vocation de distraire que de faire réfléchir.

En ce sens ce livre est un roman, un vrai, et il est important de le souligner. J'ai éprouvé un grand plaisir de lecture. L'intrigue est très bien construite, irréprochable sur le fond (l'auteur a effectué un travail de recherche plutôt colossal) et captivante.

Les blessures du silence peut donc se lire comme un (très bon) roman policier mais il a aussi pour vocation d'ouvrir les yeux sur un fléau qui touche 1 femme sur 5, et dont les hommes ne sont évidemment pas épargnés.

Natacha connait parfaitement le phénomène d'emprise et la manipulation qui en découle. Elle a pour ambition de déciller les yeux de celles et ceux qui n'ont encore pas compris qu'elles ou ils vont se faire broyer ... tout simplement.

Car dans ce type de situation le sujet a perdu sa lucidité, alors qu'il saurait très bien analyser le contexte pour un de ses proches et lui recommander la (bonne) décision à prendre. Il n'y en a d'ailleurs qu'une seule, la fuite. Mais pour cela il faut d'abord arrêter de se considérer comme plus fort (e) que tout.

Avant cela, et personne ne prétendra que c'est facile, il importe de prendre conscience du phénomène. Il n'y a qu'un évènement extérieur à sa propre vie qui ait cette puissance. La mort de Marie Trintignant a fait réfléchir beaucoup de femmes sur les risques qu'elles encourraient à rester auprès d'un compagnon violent. Dans le roman, c'est une conférence à laquelle la chef de service d'Amandine l'entraîne, après avoir pu se libérer d'une emprise semblable, quoique moins fatale.

L'efficacité de cet élément extérieur est subordonnée à l'état psychologique de l'individu qui ne changera que s'il est prêt à évoluer. Cette conjonction est fragile. C'est bien pourquoi des drames ont lieu tous les jours, et sans qu'on les attribue à la perversion narcissique ... parce qu'elle ne laisse pas de trace et que le (vrai) coupable n'a même pas besoin d'alibi. Il est insoupçonnable.
Amandine Moulin a disparu. Son mari évoque un possible suicide. Ses parents affirment qu'elle a été tuée. Ses collègues pensent qu'elle s'est enfuie avec un amant. Qui croire ? Qui manipule qui ? Connaît-on vraiment la personne qui vit à nos côtés ?
L'intrigue est poignante et déroutante, Natacha Calestremé le reconnait elle-même en employant ce mot sur la quatrième de couverture (où pour la première fois elle assume aussi de revendiquer le sujet traité). De fait le lecteur pataugera un peu dans les premiers chapitres.

La construction, intercalant présent et passé, n'est pas chronologique. Elle est perturbante, sans doute intentionnellement, pour témoigner que dans ce genre de situation personne ne comprend la victime. Ça finit par marcher et on se surprend à ne plus vouloir lâcher le livre, impatient d'en savoir plus.

J'étais assaillie de questions à la fin du premier tiers. Les témoignages sont contradictoires et ne correspondent pas avec la description qui est faite de cette mère de trois petites filles. Puis-je faire confiance à sa détresse ? Son odieux mari est-il coupable comme tout me le porte à croire ? Yoann Clivel se fait-il balader par son supérieur, Filipo, qui ne serait alors pas le bon samaritain qu'il prétend être ? Quel rôle a pu jouer auprès d'Amandine son soit disant ami Roland Beys ?

J'ai mis longtemps aussi à comprendre le sens profond du titre, énigmatique de prime abord. Et ce n'est pas la couverture qui pouvait me renseigner. Si les victimes ne partent pas, reviennent, répètent une vie sentimentale chaotique, et si elles-mêmes ne savent pas pourquoi elles subissent ainsi l'insupportable c'est en raison de ces blessures, qui constituent l'élément fondateur de leur destin. 

lundi 19 février 2018

Les loyautés

La couverture prend tout son sens une fois le livre refermé. Quelle claque ! J'avais énormément aimé D'après une histoire vraie, laquelle ne l'était pas tant que ça ... vraie. Mais je retrouve avec ce nouveau roman la force de la plume de No et moi, ou des Heures souterraines.

Il est bouleversant dès les premières lignes. La manière que Delphine de Vigan a de nous faire toucher le désespoir de la transparente Cécile ou la conviction d'Hélène. Elle brosse de superbes portraits de femmes car on remarquera que les hommes sont plutôt minables (William, le père d'Hélène), déchus (le père de Théo) ou fades (le collègue Frédéric). Les femmes peuvent être agaçantes, mais elles portent la vie et la défendent, sauf la prof de sport, madame Berthelot, odieuse, mais qui n'est pas un personnage principal.

Même si l'analyse d'Hélène est pour partie erronée (Théo n'est pas à proprement parler un enfant maltraité physiquement) il est malmené psychiquement et au bout du compte sa santé est réellement en danger).
Hélène, professeure de SVT, est alertée par le comportement de Théo qui lui évoque ce qu'elle a connu elle-même enfant, à savoir la maltraitance. Elle mobilise l'infirmière scolaire qui ne trouve rien de concluant. Frédéric, son collègue, craint que la jeune femme ne se mêle de ce qui ne la regarde pas. Le pré-ado ne se plaint de rien et ses résultats scolaires sont excellents au début de l'histoire. Les parents sont insaisissables.
Le lecteur saisit tout de suite la gravité de la situation. Delphine de Vigan peint une société à la dérive où la loyauté envers les adultes mène les enfants à la catastrophe. Elle écrit avec la densité d’un roman policier parce qu'on a compris que c'est un compte à rebours qui s'est déclenché. Rien ne dit qu'Hélène parviendra à éviter le pire.

Tous les éducateurs savent qu'un enfant maltraité ne se plaindra pas avec des mots. Aucune souffrance ne le poussera à remettre en cause ses parents, encore moins à les dénoncer, parce que ce serait leur faire du mal. C’est ce qu’on appelle le conflit de loyauté. Quand on a des soupçons on ruse en faisant dessiner l’enfant ou en lui demandant de raconter l’histoire d’un personnage imaginaire dans laquelle on décrypte  ... ou pas. 

Curieusement les gens dont c’est le métier, ou en tout cas qui ont le pouvoir comme infirmière, psy scolaire ... médecin, e font jamais de signalement au procureur de la république. Ils se retranchent derrière secret et neutralité. Mais ils sont très forts par contre pour culpabiliser les enseignants et leur rappeler leur devoir de signalement. Il est assez logique qu'Hélène "bidouille", quitte à franchir la ligne jaune. Parce qu'elle sait que (p. 157) que les enfants protègent leurs parents et quel pacte de silence les conduit parfois jusqu'à la mort. Elle le sait parce qu'elle a vécu une enfance terrible.

Delphine de Vigan montre que la maltraitance se propage d'autant "mieux" que personne ne communique avec personne. Aucun personnage n’a de vie de couple. Ils sont soit célibataire, soit séparés, soit en couple mais murés dans le silence pour protéger une femme malade ou une vie intérieure pas très jolie jolie. Ils ont tous l’air normaux. Est-ce que la vie de "famille" dite "normale" (au sens mathématique) serait devenue ainsi ?

Cécile le reconnait (p. 42) William pense toujours que je me fais des idées. Je ne sais pas quand nous avons cessé de parler. Il y a longtemps, c'est certain. Plus tard elle se souvient de l'atmosphère mortifère qui régnait à la maison quand elle était enfant (p. 66). L'histoire se répète souvent en matière de maltraitance.

Quand Théo retrouve sa mère après un week-end chez son père pour en dire le moins possible il faisait semblant de ne pas comprendre les questions, ou bien répondait de manière évasive. (...) Il lui semblait accueillir la souffrance de sa mère dans son propre corps (p. 53). Et quand il arrive chez son père il a la peur au ventre (p. 72) parce qu'il le sait au bord du désastre (p. 95). Cette terreur il ne peut la partager avec personne, même pas avec son meilleur ami Mathis. Par contre il l'entraine sur la voie dangereuse de l'alcoolisme.

Les chapitres alternent les points de vue exprimés par les deux femmes Hélène et Cécile qui parlent à la première personne et ceux des ados Mathis et Théo que l'auteur fait vivre à la troisième personne, ce qui instaure une distance et symbolise la difficulté à les atteindre.

L'auteure dépeint l'addiction à l'alcool avec beaucoup de finesse et là aussi de justesse. Le résultat est extrêmement prenant. Si un roman mérite l'expression d'écriture à l'os c'est bien celui-là. On n'est pas près de l'oublier.

Les loyautés, de Delphine de Vigan, chez JC Lattès. En librairie depuis le 3 janvier 2018

dimanche 26 mars 2017

Pourquoi il fallait aller au Salon Livre Paris en mars 2017

J'y suis allée, et plus d'une fois, tout au long du week-end. Je ne sais pas si cette 37ème édition confirme sa position de rendez-vous littéraire incontournable. J'ai remarqué en grandes lettre ou affiches des succès littéraires (et cinématographiques comme celui de Courgette) qui étaient pour moi sans surprise.

Il a eu lieu du vendredi 24 au lundi 27 mars, comme chaque année à la Porte de Versailles, ponctué de temps forts, rencontres, dédicaces, débats, conférences et autres ateliers.

Chaque fois les chiffres de fréquentation font polémique. Toujours est-il que les allées furent comme on dit noires de monde (même si la surface  du Salon fut plus restreinte) et le jeune public était très visible, ce qui est de bonne augure pour l'avenir de la lecture.

3 000 auteurs, 1 200 exposants dont 10 régions et plus de 50 pays ... impossible de prétendre avoir tout vu. Je m'étais promis de débusquer des tendances, mais je n'ai pas eu le temps de suivre les rencontres en parallèles de ce travail d'investigation. J'ai tout de même remarqué ce livre, paru chez First, dont le thème est très actuel.

vendredi 4 septembre 2015

D'après une histoire vraie de Delphine de Vigan, chez Jean Claude Lattès


(mise à jour le 1er décembre 2015)

Le grand public guette le nouveau Nothomb à chaque rentrée. Je l'ai fait moi aussi, je le concède. Mais, cette année, la découverte du dernier De Vigan m'intéressait bien davantage. Sans que ce soit exclusif parce que j'étais tout autant impatiente d'avoir entre les mains le dernier Bertholon, Tessarech, Giraud, Blondel ... pour ne citer au hasard que quelques-uns de mes auteurs préférés, qu'ils aient ou non publié fin août.

Cela faisait plusieurs années qu'il n'y avait pas eu de nouveau de Vigan à l'horizon. Rien en 2012, ni les suivantes. Je patientais. Sans me douter que l'auteur me donnerait la réponse dans ce roman - car c'en est un - qui est sorti le 26 août dernier.

Le vrai du vrai c'est la conséquence de sa rencontre avec une femme et qui aurait provoqué deux ans d'impuissance à écrire. Ce démon reste masqué derrière une initiale, L. qui s'entend aussi à la troisième personne (elle) tandis qu'une pléiade de prénoms comme François, Olivier, Nathalie ... surgissent au fil des pages de ce roman à (petites) clés pour le cercle littéraire.

Rassurez-vous : point n'est besoin de débusquer les patronymes pour apprécier l'ouvrage. Je ne vais pas vous les donner. A l'exception du nom de famille du compagnon de l'écrivain, puisqu'il est de notoriété publique, François Busnel, qui anime la Grande Librairie sur France 5.

Delphine de Vigan fait référence dans son livre à son passage dans cette émission littéraire quelques semaines après la sortie de Rien ne s'oppose à la nuit. Elle dit combien cette soirée lui a été reprochée, les mauvaises langues estimant qu'elle avait bénéficié de favoritisme. Elle relate la jalousie dont elle a été abusivement la cible puisque ce roman était déjà un grand succès. Elle raconte surtout combien elle était terrorisée de s'exprimer devant François Busnel ce soir là. C'est tout à fait exact. Il se trouve que j'y étais et je me souviens parfaitement de la façon dont elle se tenait, avec le plus de discrétion possible, comme si elle avait voulu se fondre dans le décor.

Elle m'avait très gentiment dédicacé cet ouvrage après l'émission. Sa manière d'écrire m'avait surprise. Non pas parce qu'elle écrivait de la main gauche mais par sa façon unique de tenir son stylo. Ce qui est drôle c'est que ce geste fait l'objet d'une mention dans le dernier roman. Mais je peux jurer que je ne suis pas L.

Nous avions ce soir là évoqué la question de la vérité. Je n'avais pas pu m'empêcher de l'interroger sur deux ou trois points, en raison des prénoms et des patronymes qu'elle avait employés et qui faisaient terriblement écho à ma propre histoire familiale. Ce n'était que pure coïncidence.

Il faut se garder de raccourcir le titre D'après une histoire vraie en laissant tomber le premier mot. Il est essentiel. Finalement tous les auteurs écrivent "d'après" des éléments plus ou moins réels. Et c'est ce mot là qui situe le texte dans l'univers du roman.

L. demande trois photomatons (p. 203) pour conserver un souvenir de Delphine. Sans doute les trois clichés reproduits sur la couverture ... à ceci près que ce n'est pas le visage de Delphine, même si la ressemblance est troublante.

Delphine de Vigan a effectivement écrit pour le Paris des Femmes. Elle s'est rendue au festival de Chalon sur Saône en avril 2014. Que les faits rapportés soient un peu, beaucoup, ou exacts à la folie, peu m'importe. La lecture de ce dernier roman est tout à fait palpitante, à la manière d'un polar, jusqu'au mot FIN*. Et je vous encourage à entreprendre ce voyage plusieurs fois parce qu'il y a de toute évidence plusieurs niveaux de lecture.

L. porte la même initiale que Lucile, la mère ou Liane, la grand-mère ... de Delphine et déjà dans Rien ne s'oppose à la nuit (p.204), elle s'inquiétait du livre qu’elle écrira après, lorsqu’elle sera délivrée de celui-ci. La question du sujet la hante. Et je ne suis pas loin de penser que L. est son double au simple motif que l'écriture est une grenade (p. 212).

Je n'ai pas recueilli de confidence mais je suis persuadée que l'histoire qui nous est racontée a été inventée de toutes pièces pour ce qui est de l'enchainement des actions. Vue la noirceur de certaines scènes je souhaite sincèrement à Delphine de ne pas les avoir vécues et si par hasard c'était le cas j'ose croire qu'elle interprétera mes doutes comme une preuve de sympathie.

En tant que lectrice j'ai pourtant totalement adhéré au scénario, même si les citations empruntées à l'univers de Stephen King m'ont mise sur la piste de l'hommage. Je suis une fan inconditionnelle de Misery, que j'ai vu plusieurs fois.

La construction du roman en trois actes, séduction, dépression et trahison, démontre une analyse rigoureuse de la relation d'emprise, ce qui n'a rien d'étonnant pour quelqu'un qui connait le sujet du harcèlement au travail, déjà traité dans Les heures souterraines.

Delphine de Vigan raconte aussi la pesanteur des dédicaces et je la comprends. Tous les auteurs le disent. Elle a beaucoup donné dans le registre de l'autobiographie. Je ne veux plus faire çà (écrire sur sa famille), pas sous cette forme confie-t-elle p. 208.

En fait elle punit son personnage. Elle règle des comptes. C'est très habile, très intelligent, même généreux. Elle est elle-même et son double. Un double L.

Ce qui est surtout "vrai" ce sont ses réflexions sur l'écriture. Au lieu de nous livrer un livre sous forme d'essai, à la manière de Barthes, elle nous offre un thriller psychologique. C'est tout de même plus réjouissant. Autrement dit un livre dans le livre.

On pourrait tout de même lui faire un reproche : la source des lettres anonymes n'est pas élucidée, à moins qu'il n'y ait rien à en dire ... ce qui reviendrait à supposer qu'elles furent le fruit d'une imagination débridée.

Emilie Frèche traite à sa manière, et de façon elle aussi très réussie, le même double sujet, l'écriture et l'emprise avec un Homme dangereux.

D'après une histoire vraie de Delphine de Vigan, chez Jean Claude Lattès
Sélectionné pour le Goncourt
Prix Renaudot attribué le 3 novembre 2015
Goncourt des lycéens le 1er décembre 2015

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